Photo repro: Vladislav Vančura 'Marketa Lazarová' / Československý spisovatel

Pour le quatrième épisode de notre série Les Livres tchèques incontournables, nous vous proposons aujourd’hui une plongée dans la Bohême médiévale avec le roman Markéta Lazarová de Vladislav Vančura publié en 1931. Cette œuvre, qui se distingue entre autres par son style très particulier, ne cesse depuis sa parution de nourrir l’imagination des lecteurs tchèques. Traduit par Milena Braud, le roman est sorti en 1993 également en France aux éditions Christian Bourgois. Le livre a aussi subjugué le réalisateur František Vláčil qui l’a porté à l’écran avec une telle originalité que cette adaptation est considérée aujourd’hui comme un des sommets du cinéma tchèque.

Photo repro: Vladislav Vančura 'Marketa Lazarová' / Československý spisovatel

La force, la santé, la rugosité, le bouillonnement et le pathos des récits anciens

« Accordez donc à cette histoire sa place en Bohême, dans la région de Mladá Boleslav, en ces temps troublés où le roi s’efforçait d’assurer la sécurité des routes, ayant des difficultés épouvantables avec certains hobereaux qui se conduisaient littéralement comme des voleurs et qui, pis encore, s’esclaffaient presque en faisant couler le sang. »

Photo: Československý spisovatel
C’est ainsi que s’ouvre devant le lecteur la scène sur laquelle se jouera le sort de Markéta Lazarová, jeune fille dont la fragilité apparente ne l’empêchera pas de mobiliser une grande force intérieure.

L’auteur de ce livre, Vladislav Vančura (1891-1942) est un peintre manqué. Après avoir étudié à l’Ecole des Arts et Métiers, il désire poursuivre ses études mais il est recalé à l’examen d’admission à l’Académie des Beaux-Arts. Bien qu’il devienne finalement médecin et écrivain, il continuera à s’intéresser à la peinture. Son œil de peintre se manifestera aussi dans les richesses picturales du style de ses œuvres littéraires et notamment dans Markéta Lazarová. Milan Kundera voit dans ce roman un aboutissement, une synthèse des tendances littéraires de l’auteur. Il écrit :

« L’ambition fondamentale que nous soupçonnons dans la création de Vančura est l’effort d’ériger contre le courant de la prose trop raffinée et trop psychologique ou bien grise et journalisante, la puissante forteresse du roman. Créer à l’époque de la crise de la littérature moderne une œuvre qui serait moderne mais aurait pourtant la force, la santé, la rugosité, le bouillonnement et le pathos des récits anciens. »

Ecrivain, médecin, résistant

Vladislav Vančura, photo: eSbírky, Slezské zemské muzeum / Musée national
Médecin d’une grande sensibilité sociale, Vladislav Vančura adhère en 1921 au Parti communiste de Tchécoslovaquie mais il en est exclu en 1929 après avoir critiqué la politique de la nouvelle direction du parti. Attiré par le théâtre, le cinéma et les arts plastiques, c’est finalement dans la littérature qu’il trouve le moyen d’expression qui convient sans doute le mieux à ses dons. Ses activités sont multiples. Il est le premier président du groupe d’avant-garde Devětsil qui réunit toute une pléiade d’auteurs prometteurs, il défend publiquement ses opinions politiques, il prend part à la lutte contre le fascisme et, après le début de la Deuxième Guerre mondiale, il s’engage dans la résistance. Et il est finalement l’une des victimes des représailles déclenchées par l’occupant nazi contre la population tchèque suite à l’attentat contre le Reichsprotektor Reinhard Heydrich.

La vie de Vladislav Vančura s’achève le 1er juin 1942. Exécuté par les nazis à l’âge de 51 ans, il laisse toute une série de romans et de contes remarquables dont Markéta Lazarová qui est sans doute un des sommets de son œuvre. Il apostrophe le lecteur de son livre par ses paroles :

« Comment, vous n’êtes pas satisfaits de cette histoire des temps anciens ? Vous ne ressentez même pas une once de joie en entendant parler d’un froid aussi rigoureux, de gaillards si impétueux et de bien jolies dames ? Ce récit ne vous fait-il pas un effet de coup de masse, en comparaison avec les charmantes complications de la littérature contemporaine ? Ne vous inspire-t-il un brin d’émotion, juste un tout petit peu, même à retardement, avec le délai qu’il faut généralement accorder à votre perspicacité ? Vous êtes vraiment convaincu que le grand amour devrait toujours être un amour parfait ? »

Markéta Lazarová de František Vláčil, photo: Bonton

Une vision très particulière du Moyen-Age

Photo repro: Vladislav Vančura 'Marketa Lazarová' / Československý spisovatel
L’histoire de Markéta Lazarová se déroule à une époque rude, au Moyen Age, peut-être au XIIIe siècle, mais l’auteur laisse le lecteur dans le flou et évite de préciser l’époque historique dont il s’agit. Par ce roman, il construit un pont entre lui et le passé de sa famille car il se considère comme le descendant de ces gentilshommes campagnards qui osaient jadis défier l’autorité du roi.

L’héroïne du roman est une jeune fille innocente et tendre qui fait l’objet d’une vengeance dans un conflit entre deux hobereaux brigands, Kozlík et Lazar. Markéta est destinée à prendre le voile. Cependant, son père Lazar inflige une grave humiliation à Mikoláš, le fils de Kozlík, et le jeune homme se venge en lui ravissant la plus belle de ses filles. Markéta, qui se préparait à une existence dévote et paisible dans la sécurité d’un couvent, est tout à coup arrachée à sa famille et son espoir d’un avenir doux et pur s’effondre. Livrée sans défense à la merci des ennemis de son père, elle se doute du sort qui l’attend et brandit son impuissance comme une armure pour se protéger :

« Je n’ai rien pour me défendre et je suis livrée à vous, pour tout secours je n’ai que la crainte de Dieu. Vous pouvez faire de moi la ribaude de vos valets ou bien me tuer, vous pouvez disposer de mon corps comme il vous plaira, mais mon âme va derechef saigner devant Dieu. Mon âme de pécheresse mangera la poussière de Sa cour, comme toutes les âmes victimes d’une injuste mort et non purifiées, mon âme de pécheresse portera une collerette de tourterelle et volettera autour de vos têtes, mon âme mettra en éveil l’œil de Dieu qui voit tout afin que vous vous retourniez dans des affres indicibles au fond d’un tombeau écroulé, vous mourant d’une mort sans fin. »

Markéta Lazarová de František Vláčil, photo: Bonton

Cependant les gens de Kozlík font la sourde oreille à ces implorations et rien ne pourra sauver la jeune fille belle et blonde de la soif de vengeance de Mikoláš, son ravisseur. L’historienne de la littérature Dagmar Mocná constate :

« Son problème essentiel est qu’elle est destinée à se sacrifier à Dieu, elle s’apprête à entrer au couvent, mais elle tombe entre les mains d’une famille de hobereaux pilleurs dont le fils, Mikoláš, la viole. Elle est prisonnière dans leur camp et elle tombe finalement amoureuse de Mikoláš. Et Vančura montre dans son livre qu’elle finit par prendre plaisir à l’amour charnel. D’abord elle lutte contre cet amour physique qui l’éloigne de Dieu mais, progressivement, ce conflit dans son âme s’apaise. »

Photo repro: Vladislav Vančura 'Marketa Lazarová' / Československý spisovatel

Une histoire de brigands qui vire au roman d’amour

Le roman qui a commencé comme un récit de brigands se transforme donc en une histoire d’amour qui ne perd cependant rien de sa brutalité initiale. L’auteur met en scène deux couples d’amoureux, deux couples bien différents qui partagent pratiquement le même sort et forment ensemble une espèce de contrepoint.

Photo: Éditions Christian Bourgois
Tandis que, après le choc initial, un lien très fort se crée entre Markéta et son ravisseur Mikoláš, la liaison entre Kristián, un jeune chevalier allemand égaré dans la forêt, et Alexandra, fille du hobereau Kozlík et sœur de Mikoláš, se heurte aux différences fondamentales entre les deux amants. Kristián, un jeune homme fin et cultivé, s’éprend d’une passion violente d’Alexandra, fille de brigand, dont la beauté sauvage le fascine. Il parle allemand, elle parle tchèque, ils ne se comprennent pas mais c’est le langage du corps qui leur permet de s’entendre et efface les différences entre le raffinement de l’un et la sauvagerie de l’autre. Cela ne change cependant rien au fait que cette liaison inégale est vouée à l’échec et n’arrivera pas à surmonter les épreuves terribles qui l’attendent.

Le romancier regarde ces personnages de l’extérieur, il ne nous dit pas ce qui se passe dans leurs âmes, il laisse au lecteur deviner les motifs secrets de leur comportement. Selon Dagmar Mocná cela fait partie de la méthode de Vladislav Vančura qui cherche à libérer la forme de roman de son fardeau psychologique :

« Ce livre de Vladislav Vančura n’est pas un roman psychologique. A l’époque où il l’a créé, la prose psychologique était déjà considérée comme désuète et démodée. Elle allait connaître un nouvel essor bientôt après la parution de Markéta Lazarová. Mais Vančura n’est sans doute pas un auteur qui s’adonnerait à la psychologisation des personnages de ses romans. »

Markéta Lazarová de František Vláčil, photo: Bonton
Et déjà les clans de Kozlík et Lazar doivent faire face aux conséquences de leurs agissements criminels. Les troupes royales se mobilisent pour sévir contre les bandits et pour rétablir l’ordre dans la région. Et tandis que Lazar cherche à délibérer avec les forces de l’ordre, Kozlík, chef impassible, décide de défier les troupes royales bien qu’il sache que cette décision risque d’être désastreuse pour lui, ses proches, et aussi pour Markéta devenue entre-temps, bon gré mal gré, membre de sa famille...

Ici s’arrête cependant notre exploration du roman Markéta Lazarová. Nous ne voulons pas gâcher au lecteur le plaisir de découvrir lui-même la suite de cette histoire qui s’achemine vers un dénouement fatal. Nous voulons surtout lui permettre de savourer le plaisir de plonger dans l’univers envoûtant de ce roman que l’auteur crée par la force de sa parole et par la richesse de son vocabulaire, où les archaïsmes se marient à merveille avec le langage moderne et où le pathos va de pair avec la crudité et la verdeur de locutions populaires. Nous voulons lui permettre de se laisser séduire par ces descriptions hautes en couleurs qui feront surgir en lui, avec une rare force évocatrice, une vision très particulière du Moyen Age.

Markéta Lazarová de František Vláčil, photo: Bonton

Un être lumineux dans une époque sombre

Nous voulons permettre au lecteur surtout d’accompagner Markéta et de suivre les vicissitudes de la vie de cette jeune fille qui semble à bout de forces et qui, comme le rappelle Dagmar Mocná, découvre finalement en son for intérieur une source de force inattendue :

Photo repro: Vladislav Vančura 'Marketa Lazarová' / Československý spisovatel
« C’est une femme forte bien que cela ne soit pas évident au début parce qu’il semble que la force n’est donnée qu’à ces brigands qui la ravissent et la violent. Et il s’avère que ce viol, bien que cela puisse paraître aujourd’hui comme incroyable et inadmissible, marque le début de son amour pour Mikoláš. Vančura démontre dans son roman que Markéta est aussi forte que ces brigands et peut-être même plus forte qu’eux. »

Markéta, fille malheureuse, est de surcroît une chrétienne qui souffre d’une lutte intérieure entre l’amour de Dieu et l’amour d’un homme. Abandonnée par les siens, abandonnée par Dieu et au fond de désespoir, elle tente même de mettre fin à ses jours, mais finalement elle parvient toujours à se ressaisir et à rassembler ses forces pour vivre. Fragile, malmenée et mal préparée à la brutalité de la vie, elle traverse pourtant la vie et le roman de Vladislav Vančura comme un être lumineux parce qu’elle est porteuse d’une vie nouvelle, porteuse de l’espoir.

Photo repro: Vladislav Vančura 'Marketa Lazarová' / Československý spisovatel
Auteur: Václav Richter