Film qui parle de la Shoah sans la montrer, Le Miroir aux alouettes ressort dans les salles françaises

'Le Miroir aux alouettes'

Depuis de nombreuses années déjà, Malavida films réédite en DVD et retravaille le sous-titrage en français de versions restaurées des plus grands films tchécoslovaques. La société permet aussi à ces trésors du cinéma de ressortir en salles, comme c’est le cas du Miroir aux alouettes (Obchod na korze) que les cinéphiles français pourront ainsi (re)découvrir dès le 5 février. Pour évoquer ce long-métrage de Ján Kadár et Elmar Klos qui a reçu l’Oscar du meilleur film étranger en 1966 puis qui a été mis au pilori par les autorités communistes pendant les plus de vingt ans de la Normalisation, Radio Prague Int. s’est entretenu avec Lionel Ithurralde, co-fondateur de Malavida films.

Photo: Malavida

« Chez Malavida, nous travaillons depuis longtemps sur le cinéma tchécoslovaque. D’ailleurs, nous avions déjà travaillé sur ce film en 2008. Quand on a fondé la société avec Anne-Laure Brénéol, on a commencé par le cinéma polonais et très rapidement, on s’est intéressés au cinéma tchécoslovaque, et notamment la Nouvelle Vague. Nous avons sorti ce film en DVD en 2008. Et si nous avons beaucoup travaillé sur les Nouvelles Vagues, qu’elles soient polonaises, tchèques, hongroises, la particularité du ‘Miroir aux alouettes’ est qu’il n’en fait pas partie. À la fois dans la manière dont il a été fabriqué et dans son style cinématographique. Pas dans son sujet, parce que tous les sujets peuvent faire partie de ce qu’on appelle la Nouvelle Vague. Ses auteurs ne font clairement pas partie de ce qu’on a appelé la Nouvelle Vague tchécoslovaque, qui ne font pas partie de cette génération sortie de la Famu comme Jiří Menzel, Věra Chytilová ou Miloš Forman. Les réalisateurs du Miroir sont plus âgés, ils ont une formation qu’ils ont faite sur le tas, ils ont appris à faire du cinéma, non en passant par une école, mais par le travail, avec le parcours classique d’assistant, puis passant au scénario et à la réalisation. »

Rappelons leurs noms : Ján Kadár et Elmar Klos. On peut dire que ce n’était alors pas très courant d’avoir deux réalisateurs pour un film…

Elmar Klos et Ján Kadár | Photo: Zlatá šedesátá,  Ján Kadár & Elmar Klos/ČT

« Aujourd’hui beaucoup plus. Dans le cinéma contemporain, il y a de plus en plus de duos, souvent des frères, d’ailleurs, comme les frères Dardenne ou Cohen. Mais c’est vrai qu’à l’époque, c’était assez rare. Dans le cas présent, leurs parcours sont particuliers car ils viennent d’horizons différents : ils n’ont d’ailleurs pas la même nationalité, puisqu’il y en a un qui est d’origine hongroise et l’autre qui est slovaque. Ils ont une longue collaboration ensemble avec des premiers films qui datent des années 1950. Cette collaboration va s’étaler pendant quasiment une quinzaine d’années jusqu’à la normalisation qui commence en 1969. Puis ils vont prendre des chemins différents, puisque Kadár part aux Etats-Unis et Klos reste en Tchécoslovaquie. Pour Kadár, ça sera à la fois plus facile aux Etats-Unis parce qu’il va continuer à travailler et à faire des films, mais aussi difficile parce qu’il ne maîtrise pas très bien la langue et que sa carrière va être en dents de scie. Il s’arrêtera plus tôt qu’il ne l’aurait souhaité, je pense. Et Klos, lui, fait partie de ces réalisateurs qui seront empêchés de travailler. Il continuera à enseigner et écrire des livres, mais pour lui, ça a été encore plus dur que pour Kadár. Ça me fait toujours penser aux trajectoires différentes de Menzel et Forman. Il y a celui qui reste et celui qui part et c’est toujours assez intrigant d’observer la manière dont ils gèrent chacun leur situation respective. »

'Le Miroir aux alouettes' | Photo: Malavida

C’est tout à fait symptomatique des trajectoires de beaucoup de Tchécoslovaques. Les gens ont vraiment été impactés par l’Histoire et leur vie également. En quelques mots, pourriez-vous résumer le film ?

'Le Miroir aux alouettes' | Photo: Malavida

« Le film se déroule en Slovaquie, en 1942, alors que de nouvelles lois vont commencer à rentrer en application, à savoir la confiscation des biens juifs au profit de la population locale. L’originalité de ce film, c’est que l’aspect violent de la Shoah n’y est quasiment pas montré, sauf à la toute fin du film, et que toute cette violence est montrée de manière indirecte, via la vie quotidienne des gens qui la subissent. Tout passe par des petits détails qui font tout le prix de ce film, toute sa valeur et toute sa force aussi. On sait que montrer la Shoah, c’est compliqué et souvent ambigu. Or là, le film gagne une force à ne pas montrer. Et d’ailleurs, tant le public que les critiques ont tout de suite compris la valeur du film. Parfois, sur ce genre de films, il faut que le temps fasse son œuvre, et c’est souvent plus tard qu’on se rend compte de leur valeur. Dans le cas du ‘Miroir aux alouettes’ tout le monde a compris qu’il y avait quelque chose d’important qui se passait. Ces auteurs-là n’étaient pas connus, à part dans le contexte tchécoslovaque ou des pays de l’Est où ils avaient commencé à faire des longs métrages. Leurs premiers longs métrages étaient plutôt dans la veine du réalisme socialiste, pas réellement propagandistes, mais disons dans le sens du vent. Or là, clairement, ils ont pris un net virage hors des sentiers battus. Ainsi le film, tout d’un coup, prend une dimension étonnamment forte. La manière dont il est filmé, la manière dont il est dialogué, tout cela paraît hors du temps, hors de la mode, hors du contexte. »

'Le Miroir aux alouettes' | Photo: Malavida

Vous ressortez ce film en salles en France au moment où nous célébrons commémorons les 80 ans de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En outre, ce film se passe en Slovaquie, pays satellite de l’Allemagne nazie pendant la guerre, or actuellement, le pays fait face à une forme de résurgence de populisme, voire d’extrémisme de droite avec de nombreuses déclarations très, très douteuses, de la part de certains représentants du gouvernement Fico…

'La Passagère' | Photo: Festiwal Filmowy w Gdyni

« C’est une coïncidence sans l’être. Evidemment, la date de sortie n’est pas innocente. L’an dernier déjà, nous avions ressorti un autre film qui traite de la Shoah. Il s’appelle La Passagère et c’est un film polonais dont Jean-Luc Godard considérait qu’il était peut-être le meilleur film sur la Shoah. Malheureusement, tout cela résonne avec un contexte général européen qui est celui qu’on connaît, avec une résurgence de l’extrême droite dans quasiment tous les pays d’Europe. Pour nous, ce qui est vraiment très important dans ce film, c’est que ça montre comment un homme normal est, à un moment donné, amené à faire un choix entre soit, rester attentiste et ne rien faire ou faire quelque chose pour essayer de faire en sorte d’adoucir ou d’améliorer la situation. C’est un choix qu’ont eu à faire tous les gens qui ont vécu dans des pays occupés. En sous-titre de l’affiche, nous avons écrit : ‘Le mal arrive souvent par l’inaction des hommes de bien’ qui est une citation d’un philosophe américain du XIXe siècle qui s’appelle Edmund Burke. Cela résume assez bien la situation pour nous. Malheureusement, l’actualité des pays d’Europe fait qu’on assiste à une situation qui est en train de dégénérer et qui, malheureusement, comme le disent les historiens, ressemble fortement à l’avant-guerre. Cela nous enjoint à ne pas rester attentistes. En cela, le film est extrêmement important selon nous. Enfin, nous avons la chance que le film n’ait pas vieilli, il touche les gens d’aujourd’hui. On sait déjà que la presse va être bonne et que les salles françaises réagissent bien. Donc, ce sont des bons signes. »

'Le Miroir aux alouettes' | Photo: Malavida

Vous parliez tout à l’heure de sa réception à l’époque, au moment de sa création : il faut aussi rappeler que c’est le premier film tchécoslovaque à avoir obtenu l’Oscar du meilleur film étranger en 1966. « Le Miroir aux alouettes » est souvent caractérisé comme étant tragi-comique. Vous, qui éditez des films tchécoslovaques depuis de nombreuses années, pensez-vous qu’il s’agit là d’une caractéristique du cinéma tchécoslovaque de cette époque : traiter de sujets durs ou très sérieux, mais de manière tragi-comique ?

'Le Miroir aux alouettes' | Photo: Malavida

« C’est tout à fait une des caractéristiques du cinéma tchécoslovaque. C’est aussi ce qui en fait la beauté et la force. On dit toujours qu’il y a une sorte de similitude entre les humours français et tchèques. C’est vrai qu’on est deux nations qui s’entendent bien de manière générale et qu’on rigole bien ensemble.. Mais c’est aussi vrai que cette attitude envers la vie quotidienne qu’ont les Tchèques et les Slovaques, le fait de toujours avoir du recul, de toujours traiter les choses avec un certain humour et une certaine subtilité se reflète dans ce cinéma. C’est une des grandes qualités du cinéma tchécoslovaque de cette époque. C’est aussi pour cette raison qu’on aime travailler sur ce cinéma. »