Gestation pour autrui : un marché florissant entre l’Ukraine et la Tchéquie
En République tchèque, aucune norme législative ne règlemente la gestation pour autrui (GPA), interdite dans plusieurs pays européens, dont la France, l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie. Une clinique ukrainienne bénéficie, depuis plusieurs années, de ce flou juridique : au moins trente enfants sont ainsi nés à Prague de mères porteuses ukrainiennes, pour être ensuite récupérés notamment par des couples homosexuels ou des hommes célibataires, pour la plupart originaires d’Europe occidentale ou d’Asie. L’affaire a été relayée par le site d’information de la Radio tchèque.
60 000 euros par bébé : telle est la somme perçue par une clinique de Kharkiv qui mène son business florissant entre l’Ukraine et Prague. Cela fait une dizaine d’années que l’Ukraine est un pays de premier plan pour cette pratique, avec au moins 40 établissements spécialisés dans la maternité de substitution.
« En Ukraine, la gestation pour autrui est une pratique légale et effectuée contre rémunération. Mais, officiellement, seuls les couples mariés et hétérosexuels y ont accès », explique Antonín Viktora, journaliste d’investigation du site iROZHLAS.cz.
Toutefois, la clinique proposait ce programme également aux couples homosexuels ou encore aux hommes célibataires désireux d’avoir un enfant.
Pour contourner la loi, la clinique faisait venir les femmes porteuses ukrainiennes à Prague, où elles accouchaient. Avant cela, elles devaient se rendre, avec le père biologique de l’enfant, au bureau de l’état civil pour que la paternité soit officiellement reconnue. Après l’accouchement, l’enfant était remis au père qui rejoignait ensuite avec lui son pays d’origine, tandis que la mère porteuse rentrait en Ukraine, sans signaler l’accouchement aux autorités locales.
La police tchèque a ouvert une enquête, sans engager finalement de poursuites pénales. L’affaire a été transmise aux autorités ukrainiennes qui ont, elles, accusé quatre employés de la clinique de traite d’êtres humains.
Jiří Mazánek du Centre national tchèque de lutte contre le crime organisé (NCOZ) a expliqué à la Radio tchèque avoir découvert ce commerce de bébés par hasard :
« Il se trouve qu’un homme célibataire de nationalité espagnole a loué un appartement à Prague via Airbnb. Le propriétaire a remarqué qu’il était arrivé seul, avant de repartir avec un nouveau-né. Il a trouvé cela étrange et a contacté la police. Nous avons exploré plusieurs pistes, en suspectant de la traite d’êtres humains, une affaire de pédophilie ou encore un trafic d’organes. (…) Finalement, nous sommes tombés sur cette clinique ukrainienne, nous avons découvert le réseau de ses collaborateurs en Tchéquie et leur mode de travail. (…) Le client étranger s’était rendu en Ukraine, où il avait versé à la clinique entre 60 et 70 000 euros. Un an plus tard, il s’est rendu en Tchéquie pour récupérer son enfant. Or dans notre pays, l’enfant n’est pas une marchandise, il ne peut pas être acheté. (…) Ce qui pose problème également, c’est qu’au bureau d’état civil, le couple faisait croire qu’il allait élever l’enfant ensemble, ce qui n’était pas vrai. »
Au cours de l’enquête, la police tchèque n’a révélé aucun cas de maltraitance ou de violence de la part des pères biologiques. Elle assure au contraire que tous les bébés se portent bien. Toutefois, certains témoignages sont bouleversants : la police évoque notamment plusieurs cas de mères porteuses ukrainiennes coincées à Prague à cause de la pandémie de Covid-19 et contraintes de vivre avec 70 couronnes (moins de 3 euros) par jour.
La Radio tchèque, quant à elle, a interrogé un père chinois qui, après un mariage blanc en Ukraine, n’était même pas au courant que la naissance de son enfant allait avoir lieu à Prague. Dans l’impossibilité de quitter la Chine à cause du confinement, il est resté pendant trois mois sans nouvelles de son fils qui venait de naître et n’a pu se rendre à Prague qu’après l’intervention de l’ambassade tchèque à Pékin.
Selon la Commission européenne, le business de la gestation pour autrui qui profite des lacunes dans la législation se développe également en Slovaquie, en Bulgarie ou en Grèce. En Tchéquie, une nouvelle loi qui devrait encadrer et règlementer cette pratique, sans l’interdire, est en cours de préparation depuis plusieurs années.