Il y a 80 ans, les Alliés bombardaient Prague par erreur
Contrairement à la ville allemande de Dresde, littéralement réduite en cendres à partir du 13 février 1945, Prague a échappé aux bombardements qui ont durement frappé plusieurs autres villes européennes. C’est ainsi que son patrimoine architectural, qui remonte jusqu’à la période romane, a été en grande partie préservé. Mais une erreur de navigation et un manque de visibilité est la cause, le 14 février 1945, de 701 morts, 1 184 blessés et 2 500 bâtiments détruits : il y a exactement 80 ans, les pilotes américains bombardaient par erreur Prague au lieu de Dresde. Il aura suffi de quelques minutes aux plus de soixante bombardiers pour déverser quelque 150 tonnes d’explosifs sur plusieurs quartiers de la capitale tchèque. L’historien Michal Plavec nous en dit plus.
« Prague n’était pas la cible. Le ciel était très nuageux sur l’ensemble de l’Europe, il n’y avait de trouées dans les nuages qu’à certains endroits. Les avions américains qui ont décollé d’aérodromes basés au Royaume-Uni avaient pour objectif était de bombarder Dresde, dans le cadre d’une série de raids diurnes et nocturnes effectués entre le 13 et le 15 février 1945. L’objectif était d’interrompre la capacité des nazis à approvisionner le front. La cible de ces raids était les gares de Dresde. Ce fut l’un des raids aériens les plus dévastateurs jamais menés sur la ville qui a fait des dizaines de milliers de victimes. Prague était une cible légitime compte tenu de la production de guerre, mais jamais, à l’exception d’un seul raid, le 25 mars 1945, la ville n’a été bombardée délibérément. L’US Air Force avait décidé de bombarder Prague dès le 30 octobre 1944, mais en raison des conditions météorologiques, l’opération avait été annulée. En ce qui concerne le raid du 14 février, la première escadre composée de trois groupes de bombardiers, a été envoyée sur Dresde. Lorsque les pilotes américains sont rentrés à leur base, ils ont été surpris d’apprendre qu’ils avaient bombardé Prague, car ils n’en avaient aucune idée. Les conditions météorologiques étaient mauvaises, il n’y avait pas de visibilité, et les pilotes avaient du mal à s’orienter. Les premières bombes sont tombées au-dessus du cimetière de Malvazinky, puis dans le quartier de Radlice, un peu plus bas, autour de la gare de Smíchov même si elle n’était pas la cible. Le raid s’est poursuivi au-dessus de la place Charles jusqu’à Vinohrady. Les dernières bombes ont atterri quelque part devant la gare de marchandises de Žižkov. Quand on reporte l’impact des bombes sur la carte, on voit un vol court et rectiligne, exactement le long de cet axe. »
Comment expliquer que les Allemands n’aient pas du tout riposté ?
« A l’époque, la défense antiaérienne à Prague était minimale. Les batteries antiaériennes étaient plutôt concentrées autour du Château de Prague, et il y avait des batteries antiaériennes de fortune situées autour de l’usine ČKD. En ce qui concerne les unités de combat, les Allemands n’en avaient pratiquement pas ici à l’époque. Il n’y avait que des unités d’entraînement qui ne pouvaient pas résister. En même temps, il faut dire que pratiquement aucun avion dans toute l’Allemagne n’a décollé pendant cette journée, principalement en raison des conditions météorologiques. »
La population pragoise a-t-elle été prévenue que la ville allait être bombardée ?
« Il y avait des sirènes mais elles ne se sont déclenchées qu’au moment où les premières bombes ont commencé à tomber. Les gens n’ont donc pas eu beaucoup de possibilités de se mettre à l’abri, même si certains y sont parvenus. Le raid lui-même a été de très courte durée : pas plus de cinq minutes. Par ailleurs, une grande partie de la population du Protectorat de Bohême-Moravie de l’époque était convaincue que nous étions alliés et que les Américains ou les Britanniques ne bombarderaient jamais Prague. Il y avait donc une forme d’ignorance de la part des habitants. Bien qu’il y ait eu de nombreux raids aériens contre la Bohême et la Moravie à partir du 12 mai 1944, les habitants de Prague étaient toujours convaincus que cela ne les concernait pas. Les raids aériens ciblés de la Royal Air Force et de l’US Air Force visaient principalement les raffineries de matières synthétiques. En outre, la grande usine d’armement Škoda à Plzeň a également été bombardée à de nombreuses reprises. »
Comment les Pragois ont-ils réagi à ce bombardement allié ?
« La population ne s’est pas retournée contre les Alliés, mais ce raid aérien a surpris non seulement les habitants de Bohême et de Moravie, mais aussi le gouvernement tchécoslovaque en exil au Royaume Uni. Les gens se sont légitimement demandés : nous sommes alliés, pourquoi sommes-nous bombardés ? D’un autre côté, il faut rappeler que jusqu’aux derniers jours de la guerre, les entreprises d’armement de Bohême et de Moravie ont largement contribué à ravitailler l’armée nazie en canons antiaériens, en munitions, en chars et autres. Je vous donne un exemple pour prendre la mesure de cette contribution : en février 1945, Karl Hermann Frank a commandé un état des lieux qui ne concernait que le Protectorat et non les Sudètes. Rien qu’en Bohême et Moravie, plus de 120 000 personnes étaient employées dans l’industrie aéronautique. A titre de comparaison, en juin 1946, l’industrie aéronautique tchécoslovaque n’employait plus que 4 500 personnes. »
Ce bombardement allié a causé énormément de dégâts matériels mais a également fait de nombreuses victimes…
« Il y a en effet eu un nombre très élevé de victimes. Le fait est aussi que les bombardiers américains transportaient à leur bord des bombes à fragmentation, mais aussi de petites bombes incendiaires. Dès 1943, le maréchal Arthur Harris estimait que le bombardement non seulement de cibles stratégiques, mais aussi de quartiers civils, pouvait contribuer à briser le moral de la population du Reich. Il pensait que cela permettrait à l’armée nazie de capituler plus tôt. Cela n’a pas fonctionné. Les bombes incendiaires étaient principalement destinées à réduire en cendres des quartiers civils entiers. Cela s’est illustré lors du raid aérien du 14 février 1945 au-dessus du quartier de Vinohrady. Bien sûr, des maisons ont été touchées par ces bombes à usage général, mais les dégâts les plus importants à Vinohrady, où la synagogue a été entièrement détruite, et en partie dans la zone autour de la place Charles ont été causés par des incendies provoqués par des bombes incendiaires. »
Plusieurs pilotes américains ont exprimé leurs regrets suite à cette erreur de bombardement. Après la guerre, des fonds américains ont été utilisés pour financer une partie des travaux de reconstruction. Ce raid aérien a été en grande partie exploité par la propagande nazie puis communiste après l’avènement du parti en 1948. Toutefois, les Alliés ont envoyé encore une fois leurs pilotes au-dessus de la capitale tchèque en mars 1945 : cette fois délibérément, avec pour objectif de bombarder les usines ČKD et plusieurs aéroports militaires.