Toyen et Kundera comme inspiration : comment les artistes tchèques s’interrogent sur l’identité
Jusqu’au 10 avril, le Musée des arts décoratifs de Prague accueille une exposition – grauite – initiée par la galerie KodlContemporary : là, plusieurs artistes tchèques contemporains de différentes générations dialoguent, via leurs œuvres, sur le thème de l’identité. La commissaire d’exposition, Pavlína Morganová est revenue pour Radio Prague Int. sur la genèse du projet.
« Propriétaire d’une nouvelle galerie privée pragoise, Jakub Kodl m’a contactée pour que je prépare pour eux une exposition rétrospective abordant l’identité féminine. Il m’a exprimé son souhait que les œuvres de Toyen soient le point de départ. En tant que commissaire d’exposition, cela représentait pour moi un défi très intéressant. »
Pouvez-vous nous expliquer le titre de cette exposition et nous dire comment ce terme, L’identité, s’articule dans l’exposition ?
« Le titre de l’exposition a été fortement influencé par le fait qu’à l’automne, j’ai séjourné en tant que chercheuse invitée à l’Institut National d’Histoire de l’Art à Paris. Là-bas, parmi de nombreuses autres expositions remarquables, j’ai pu voir celle sur le surréalisme, organisée par le Centre Georges Pompidou à l’occasion du centenaire du mouvement. Cette exposition présentait plusieurs œuvres de Toyen, en particulier celles réalisées pendant la Seconde Guerre mondiale, une période durant laquelle elle a courageusement caché dans son appartement, le poète et artiste juif Jindřich Heisler. Toyen est connue pour le mystère qui entoure son identité du genre, sujet de nombreuses spéculations jusqu’à aujourd’hui. »
On peut rappeler que Toyen s’appelait en réalité Marie Čermínová, c’était donc une femme, mais qui a choisi un pseudonyme qui ne dit ni si elle est une femme, ni si elle est un homme.
« Exactement. Donc, cette exposition m’a amenée à réfléchir sur la continuité du surréalisme dans la seconde moitié du XXe siècle et sur les liens avec la création contemporaine qui interroge de multiples aspects de notre identité. »
L’identité, en français, évoque le livre éponyme de Milan Kundera, qui est paru en français il y a pas mal d’années déjà, mais qui a été traduit récemment en tchèque par Anna Kareninová. Quel est le lien entre le titre de cet ouvrage et l’exposition ?
« Le titre de l’exposition est directement inspiré du livre de Milan Kundera. J’avais emporté à Paris un exemple de la récente traduction tchèque. En tchèque, le livre s’intitule Totožnost, ce qui, selon moi, est quelque peu différent du mot ‘identité’. A Paris, j’ai acheté l’édition française et j’ai lu les deux versions en parallèle. C’était une expérience particulière de comparer la manière dont les choses résonnent, en français et en tchèque. Et dans cette situation, on prend conscience à quel point la langue maternelle façonne notre identité, combien cette question est une réalité complexe et combien il est difficile d’exprimer cela. Et c’est précisément ce dont traite le remarquable livre de Kundera. »
L’artiste Toyen est le fil rouge de cette exposition, elle aussi exilée en France. Dans quelle mesure son œuvre, qui semble être largement redécouverte ces dernières années, inspire-t-elle les artistes tchèques que vous présentez ?
« Les œuvres que j’ai choisies pour l’exposition ne s’inspirent pas directement du travail de Toyen. Bien que sa place dans l’histoire de l’art tchèque du XXe siècle soit incontestable, ces artistes réagissent plutôt par leurs propres moyens d’expression aux questions que Toyen abordait dans son œuvre. J’ai cherché à créer un dialogue intergénérationnel. »
Pouvez-vous nous présenter une ou deux œuvres qui selon vous sont emblématiques de cette exposition ?
« C’est une question très difficile. J’ai construit et reconstruit l’exposition à plusieurs reprises pour qu’elle soit comme un diamant, offrant des perspectives intéressantes sur différents angles. Mon objectif était d’inclure diverses formes de création qui ont émergé sur la scène artistique d’Europe centrale afin de montrer une continuité dans l’évolution artistique, tout en mettant en lumière des œuvres marquantes abordant différents aspects de l’identité. Des œuvres qui ont, selon moi, brillé à une certaine époque, mais qui sont peut-être aujourd’hui quelque peu oubliées. Par exemple, j’ai choisi ‘Osamělost’, ‘Solitude’, une œuvre qu’Adriena Šimotová a réalisée en 1977, alors qu’elle traversait le deuil de son mari. A ce moment-là, elle a abandonné la peinture pour se tourner vers l’utilisation de divers matériaux, textiles et papiers. Une démarche qui trouve aujourd’hui un écho particulièrement fort sur la scène artistique tchèque contemporaine. J’ai également choisi les premières performances de body art de Margita Titlová Ylovsky, dans lesquelles elle explorait son identité artistique en plein cœur de la normalisation. »
Plusieurs artistes tchèques de différentes générations sont exposés. Vous citiez Adriena Šimotová, pour la génération plus ancienne. Comme vous parliez de ses œuvres textiles, mentionnons pour la jeune génération celles de Lucie Rosická. Qu’est-ce que peuvent nous dire ces jeunes générations d’artistes tchèques sur le thème de l’exposition, par rapport à leurs aînés ?
« Les artistes de la toute jeune génération abordent la question de l’identité avec une bien plus grande vertu. Les œuvres traitent ces sujets sensibles et très diversifiés de manière directe, n’hésitant pas à adopter une perspective post-humaniste, comme Veronika Bromová. Ils parviennent à transformer leurs expériences intimes en témoignages universels sur la pression exercée par les réseaux sociaux, comme Lucie Rosická. Ils attirent l’attention sur les guerres culturelles actuelles et réinterprètent le passé d’une manière fascinante, comme le duo unconductive trash ou encore Anetta Mona Chişa a Lucia Tkáčová. »




