Jarmila Heissigerová, directrice d’une clinique ophtalmologique : « Reconnaissante aux femmes qui nous ont ouvert la voie »
Jarmila Heissigerová est à la tête du plus grand département d’ophtalmologie de Tchéquie et est professeure à l’université Charles. Elle est également mère de trois enfants et trouve le temps de s’adonner à son passe-temps favori, les claquettes, qu’elle pratique de manière quasi-professionnelle avec son mari. Comment fait-elle pour tout mener de front ? Elle souligne qu’elle a eu de la chance en choisissant son mari. Mais c’est aussi en grande partie grâce à sa motivation intérieure que Jarmila Heissigerová ne cesse de repousser ses limites pour avancer.
À l’âge de 16 ans, vous avez vécu une expérience traumatisante : on vous a diagnostiqué une maladie oculaire incurable qui aurait pu vous rendre aveugle. Cette expérience a-t-elle influencé votre choix de profession ?
« C’était juste avant le baccalauréat. J’ai vraiment eu peur de ne pas pouvoir finir le lycée, car du jour au lendemain, j’ai cessé de voir d’un œil. Seule ma vision périphérique fonctionnait, ailleurs je ne voyais qu’une énorme tache noire, et malheureusement, l’œil malade gâchait aussi la vision de l’autre œil. J’ai donc immédiatement consulté un ophtalmologue. Comme ils n’ont rien trouvé sur le fond de ma rétine, ils ont pensé que je faisais semblant. C’était également très dur à vivre. Puis, ils m’ont envoyée à l’hôpital universitaire : c’est drôle de se dire que je dirige cette clinique aujourd’hui. En tout cas, c’est là qu’ils ont découvert mon problème. À l’époque, il était impossible d’effectuer un certain nombre de tests génétiques qui sont aujourd’hui courants. Ils ont donc décrété que j’avais une maladie congénitale de la rétine. Je suis reconnaissante au destin de m’avoir rendu la vue. Finalement, en trois mois, j’ai retrouvé une vision normale et je n’ai plus jamais eu de problèmes depuis. Cette expérience a donc été très marquante pour moi et a peut-être motivé mon choix de carrière, même si je n’en suis pas tout à fait sûre. »
Aujourd’hui, en tant qu’ophtalmologue et professeure, savez-vous ce qui vous est arrivé à l’époque ?
« J’ai quelques hypothèses. Il existe plusieurs maladies oculaires très rares qui se manifestent par ce que nous appelons un scotome noir, c’est-à-dire une perte de champ visuel, même transitoire, chez les jeunes femmes âgées de 16 à 30 ans, en particulier chez les femmes myopes. Or j’ai un œil myope. Il pourrait donc s’agir d’une maculopathie, souvent d’origine auto-immune. Elle peut être causée par une sorte de trouble immunitaire qui perturbe la fonction de la rétine pendant un certain temps, mais heureusement c’est un processus réversible. »
Vous avez mentionné la myopie qui affecte un de vos yeux, mais vous ne portez pas de lunettes. Avez-vous subi une intervention chirurgicale ?
« Non, je n’en porte pas. J’ai 0 dioptrie dans un œil et moins 2,5 dans l’autre. Un ophtalmologue qui dirigeait une nouvelle clinique avec de la chirurgie laser a proposé de m’opérer. Aujourd’hui, je suis ravie d’avoir évité l’opération, car j’ai un œil qui voit au loin et l’autre de très près. En fait, je n’ai pas du tout besoin de lunettes grâce à ce qu’on appelle la monovision. Chaque œil voit différement. »
Quelle est la taille de l’équipe que vous dirigez et qu’est-ce qui est le plus difficile dans le fait de gérer une clinique ?
« Notre clinique compte environ 120 employés, plus de 60 infirmières, environ 50 médecins, mais tous ne travaillent pas à temps plein. En d’autres termes, nous avons 50 médecins, mais en réalité nous avons 26 emplois, ce qui fonctionne très bien. Il s’agit d’un collectif relativement important. Lorsque j’ai commencé à diriger la clinique, le 1er février 2016, je pensais que sa gestion serait davantage de nature financière et économique. Dès la première semaine, j’ai réalisé qu’en réalité j’allais essentiellement m’occuper des gens et de leurs problèmes. Aujourd’hui, si quelqu’un vient me voir pour me dire qu’il envisage un poste de direction dans une autre clinique ou qu’il veut devenir médecin-chef, je lui dis toujours : ‘Soyez prudent, sachez que vous devrez avant tout vous occuper des gens. Si vous en êtes capable, foncez, sinon ne le faites pas !’ C’est vraiment un métier avec les gens et pour les gens. »
Vous reste-t-il du temps pour la chirurgie et la recherche ?
« J’ai un jour par semaine dédié à la chirurgie, puis deux jours de consultations externes, et tout ce qui reste de cette semaine est consacré à la recherche et à la gestion des ressources humaines. En ce qui concerne la recherche, la professeure Petra Svozílková et moi-même formons l’équipe qui a créé le premier prototype d’inflammation oculaire en Tchéquie. Nous l’avons copié sur un prototype utilisé avec succès à Aberdeen et inventé en Amérique. Cela fait treize ans que nous travaillons et faisons des recherches. Nous avons obtenu notre première petite subvention de manière tout à fait inattendue, qui s’est transformée en une série de subventions, puis nous avons fini par nous concentrer sur le rôle du microbiome dans les maladies et l’inflammation oculaires. Nous encadrons un certain nombre de jeunes gens et c’est un travail magnifique que de les diriger, de voir les résultats de leurs expériences, de les présenter lors de conférences internationales et d’écrire ensemble des articles qui montrent les résultats de notre équipe. »
Le 24 février a marqué les trois ans du début de la guerre en Ukraine. Votre clinique aide-t-elle le pays ?
« Tout à fait. Dès le début, notre hôpital a apporté son soutien à l’Ukraine, notamment en employant un certain nombre de ressortissants ukrainiens et, surtout, en mettant à disposition des services ambulatoires spécialisés avec des personnes parlant ukrainien. Nous avons créé des formulaires pour que les réfugiés puissent bénéficier de tous les soins de santé dans notre hôpital. Les compagnies d’assurance ont permis aux Ukrainiens d’être opérés aux mêmes conditions que nos concitoyens. J’ai opéré la cataracte de plusieurs réfugiés. Leur vision était souvent un peu négligée : en Tchéquie, les gens se font opérer de la cataracte beaucoup plus tôt. Les patients venus d’Ukraine présentaient une dégradation beaucoup plus avancée ce qui montre qu’ils n’avaient tout simplement pas accès aux soins ou qu’en raison des problèmes dans ce pays, ils ont été opérés très tard. Je pense donc que nous avons fait de notre mieux. En ce qui concerne les soldats, un réseau d’hôpitaux sous la direction de l’hôpital militaire de Prague, a été mis en place. Il est souvent arrivé qu’un message nous parvienne pour mener une intervention rapide, ce que nous avons fait. »
Puisque notre série est consacrée aux femmes, j’aimerais vous demander si vous vous êtes déjà sentie discriminée dans votre profession parce que vous êtes une femme ?
« Personnellement, jamais. Au cours de mes études, j’ai rencontré, par exemple, certains professeurs de chirurgie, d’orthopédie, qui se concentraient manifestement sur les garçons et décidaient que nous étions en quelque sorte des figurantes. On nous a même demandé comment cuisiner des ‘knedlíky’ pendant nos examens d’État. Je ne pense pas que de nos jours ce serait possible. En ce qui me concerne, quand j’ai rejoint la clinique, le chef de l’époque était le professeur Martin Filipec : il était extrêmement ouvert, il élargissait nos horizons et nous a donné toutes nos chances. Je n’ai pas eu l’impression d’être freinée par le fait d’être une femme, et j’en suis extrêmement reconnaissante. Ensuite, je suis revenue sous la direction d’Eva Říhová, professeure associée. Elle nous a également beaucoup aidés et beaucoup appris. En tant que directrice et professeure, je n’ai pas plus le sentiment d’une discrimination. Mais si vous regardez le conseil scientifique du premier hôpital universitaire, il n’y a pas si longtemps, il y avait 57 ou 58 membres et 7 d’entre eux étaient des femmes. Il y a là un déséquilibre flagrant, mais je ne pense pas que ce soit parce que le doyen ou le recteur ne veulent pas de femmes. Au contraire, c’est plutôt le fait que les femmes accèdent à des postes scientifiques de haut niveau peut-être un peu plus tard, parce qu’elles ne viennent pas nécessairement d’un milieu familial très favorable. »
Vous avez trois enfants. Est-ce que cela a représenté un frein à votre carrière ?
« Je pense que j’ai eu beaucoup de chance en trouvant et choisissant mon mari, car je me suis toujours sentie soutenue, à la fois par lui, par ma famille et par la sienne. Ainsi, lorsque j’étais enceinte de mon deuxième enfant et qu’Eva Říhová a suggéré que je rédige ma thèse d’habilitation pour un poste de professeure associée, ma famille a tout organisé pour que je puisse écrire ma thèse alors que mon enfant était âgé d’un an à peine. Ils m’ont donc incroyablement soutenue. J’ai passé mon doctorat alors que j’étais encore en congé maternité et parental. Alors que j’avais un jeune enfant, on m’a proposé d’auditionner pour une chaire. J’ai consulté ma famille. J’avais déjà eu mon troisième enfant et Jasmina n’avait que cinq ans lorsque j’ai décidé de devenir médecin-chef. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir une famille qui la soutient. »
Vous avez des loisirs très intéressants. Vous chantez depuis l’âge de cinq ans et vous faites des claquettes.
« J’ai chanté jusqu’à l’âge de 20 ans environ, j’ai fait des tournées à l’étranger avec un chœur d’enfants et j’en garde d’excellents souvenirs. J’ai commencé à faire des claquettes à l’âge de 18 ans et j’ai rencontré des gens dans ces groupes, dont mon mari. Avec lui, nous avons formé plusieurs duos et nous avons même remporté la première place au championnat national. Dès que nous avons commencé à danser, nous avons remporté tous les championnats et toutes les compétitions. Une fois, nous avons même été nominés pour les championnats du monde. Lorsque nous avons emménagé dans notre maison, où il était possible de créer notre propre salle de danse, mon merveilleux mari a tout organisé. Nous avons donc une belle salle de danse où nous donnons des cours de claquettes depuis des années. J’ai donné des cours à des enfants et aux niveaux intermédiaires, mon mari enseigne aux plus avancés, et il donne aussi des leçons individuelles parce qu’il est meilleur en claquettes. Nous y avons également initié nos enfants, dès la maternelle, alors qu’ils marchaient à peine. Nos enfants ont aujourd’hui 14, 16 et 18 ans, et seule ma fille de 14 ans pratique encore activement les claquettes. Les garçons, qui font des claquettes à la perfection, se sont peu à peu tournés vers d’autres passe-temps. C’est plutôt la guitare électrique, mais étonnamment, ils jouent aussi les Beatles. »
Si vous aviez l’occasion de rencontrer un grand médecin du passé, de qui s’agirait-il ?
« Je pense que j’aimerais parler avec la première femme médecin diplômée de l’Université Charles en 1902, Anna Honzáková. Selon moi, c’est une personne qui a dû faire preuve non seulement d’intelligence, mais carrément de génie pour réussir à mener sa barque malgré les préjugés. Elle devait avoir une personnalité incroyablement forte. J’aimerais donc la rencontrer et entendre sa passion pour la médecine, malgré les obstacles. Elle a ouvert la voie à de nombreuses autres femmes tchèques. Imaginez qu’en tant que femme, je ne suis pas seulement médecin, mais aussi professeure à l’université Charles, je dirige une clinique et je fais partie d’un conseil scientifique. Autrefois, les femmes ne pouvaient même pas rêver d’arriver là où j’en suis. Je parle au nom de toutes les femmes en disant que nous sommes extrêmement reconnaissantes à ces pionnières qui nous ont ouvert la voie. »
Anna Honzáková : la première femme médecin tchèque
Anna Honzáková a consacré sa vie à la profession de médecin généraliste et de gynécologue. Elle est née le 16 novembre 1875 à Kopidlno, dans la région de Jičín, cinquième d’une fratrie de six enfants dans la famille d’un médecin local respecté. Dès son plus jeune âge, elle s’intéresse à la médecine et ses parents envisagent de l’envoyer étudier en Suisse. Cependant, ces plans sont bouleversés par la mort de son père, qui succombe à la tuberculose.
Toute la famille déménage dans le quartier de Královské Vinohrady, à Prague, et Anna a la chance qu’Eliška Krásnohorská ouvre un lycée pour jeunes filles à Prague, le lycée Minerva. Très vite, il devient clair qu’Anna allait devenir médecin. Elle étudie d’abord la médecine à l’université allemande, puis à l’université tchèque.
Malgré le mépris affiché de certains étudiants, Anna Honzáková est devenue la première femme médecin diplômée en pays tchèques. « Lorsque les hommes ouvraient leur cabinet, ils attendaient parfois une semaine ou quinze jours avant de recevoir leur premier patient. Anna a été occupée dès le premier jour. Des actrices du Théâtre national, des épouses de professeurs et de hauts fonctionnaires, précisément ceux qui s’opposaient à ce que les femmes fasses des études, se pressaient pour prendre rendez-vous à son cabinet », raconte Eva Uhrová, auteure d’une biographie d’Anna Honzáková.
Les fonds provenant de riches clientes ont permis à Anna Honzáková de faire marcher son cabinet et de proposer des soins médicaux aux mères dépourvues de moyens financiers. Anna Honzáková a été membre active de l’association Minerva, du Club des femmes tchèques aux côtés de Františka Plamínková et du Comité pour le suffrage des femmes. Elle a promu une parentalité responsable et l’éducation aux dispositifs de protection, et s’est opposée au remplacement de la contraception par l’avortement, ce que certaines militantes lui ont reproché.
Pour des raisons de santé, elle doit fermer son cabinet en 1939 et meurt à Prague le 13 octobre 1940 à l’âge de 65 ans.