Milena Jesenská, une femme de foi sans Dieu
Connue en France essentiellement via les Lettres à Milena de Franz Kafka, la journaliste, écrivaine et résistante tchèque Milena Jesenská est actuellement redécouverte comme une figure majeure de la réflexion sur le féminisme et le rôle des femmes dans la société de l’entre-deux-guerres. Une pensée qui résonne de manière totalement actuelle avec les questions de notre temps. C’est tout le mérite de Mater Editions d’avoir ainsi fait paraître en français (traduction de Barbora Faure) et en anglais son recueil de textes de 1926, La Voie de la simplicité, qui sera présenté le 29 avril au Centre tchèque de Paris. Radio Prague Int. s’est entretenue avec l’éditrice, Flora Citroën.
« Mater Editions, c’est une maison d’édition que j’ai créée dans le cadre de mon doctorat sur la haine maternelle, et c’est une maison qui est dédiée à la figure maternelle et à son ambivalence. Dans ce livre-là sur lequel je suis tombée lorsque j’étais en résidence à Prague il y a un an, et alors que justement je travaillais sur Milena, j’ai vu qu’elle abordait la maternité et la féminité, et beaucoup d’autres sujets, avec ambivalence et avec critique, mais aussi avec un aspect très précurseur, très avant-gardiste. Elle n’était pas encore mère à l’époque où elle a écrit ces textes, mais il y avait déjà toute cette question du rôle de la femme et de sa dévalorisation, du travail de la mère dans la domesticité. Or ce sont des pensées qui arrivent 30-40 ans plus tard, plutôt en Europe de l’Ouest, et qui sont l’objet de mouvements militants importants. J’étais assez impressionnée par Milena, par sa pensée. Elle a cette manière de voir les choses, très en avance, notamment dans son analyse sur les rôles genrés des hommes et des femmes dans la société, les assignations de genre, etc. »
Cela s’inscrit quand même dans un contexte dont il faut parler, puisque Milena Jesenská évolue dans un milieu social particulier, plutôt privilégié, puisque son père est médecin. Il l’a inscrite au lycée Minerva à Prague, cet établissement avant-gardiste destiné aux jeunes filles pour leur permettre de faire des études. Milena évolue aussi dans cette Tchécoslovaquie nouvelle, en tant que jeune adulte, un tout nouveau pays sur la carte de l’Europe d’après-guerre qui a accordé le droit de vote aux femmes en 1920, et qui a à sa tête le président Masaryk, connu pour avoir ses idées émancipées, voire féministes, pour l’époque. Qu’est-ce que Milena Jesenská apporte de nouveau dans ce contexte ? En quoi va-t-elle au-delà ?
« Sur cette question de milieu social, il y a quelque chose de très intéressant chez Milena : elle est aussi une transfuge dans l’autre sens. C’est-à-dire qu’elle va en effet à Minerva, elle est ultra-protégée, dans un milieu évidemment très, très privilégié, avec de l’argent et ce qu’on appellera plus tard un capital intellectuel. Mais elle rencontre Ernst Pollack, qui est un juif. C’est un intellectuel, mais issu d’un autre milieu, et elle quitte le milieu dont elle vient pour pouvoir l’épouser. D’ailleurs, ce livre, elle l’a écrit de Vienne, en exil, parce que son père lui coupe les vivres. Il n’accepte pas du tout qu’elle épouse un Juif d’une autre classe sociale, mais surtout un Juif tout court. Elle va donc vivre dans la pauvreté pendant cinq ou six ans, et c’est à cette époque qu’elle écrit ses articles, qu’elle rencontre Kafka… De manière générale, elle a vécu assez pauvrement plus tard aussi, parce que son père n’est pas mort, donc elle n’a pas eu d’héritage. Dans le livre que sa fille Jana Černá a écrit sur elle, Jana raconte comme cette vie était assez précaire, mais toujours très poétique. »
D’ailleurs Jana Černá a quelque peu reproduit cette façon de vivre. Elle aussi a eu une vie, disons, assez bohème, même si je n’aime pas trop utiliser ce mot associé à la Tchéquie…
« Oui, Jana était extrême. Elle a été élevée par le père de Milena, puisque Milena est morte en 1944, alors que Jana devait avoir peut-être entre 10 et 15 ans. Puis quand le père est mort, elle a claqué tout l’héritage en un an, ce qui représentait beaucoup d’argent, il fallait le faire, et après, elle a préféré vivre de métiers pas valorisants ou valorisés. Il y a un texte d’elle qu’on voudrait traduire aussi chez Mater, parce qu’elle est allée dans une prison pour femmes. Elle avait cinq enfants de quatre maris différents, et elle a été condamnée à de la prison pour ‘parasitisme’. »
Une accusation classique sous le régime communiste qui poursuivait ceux qu’il considérait comme des « parasites sociaux ».
« C’était quelque chose dans son mode de vie qui ne convenait pas. Elle était une femme qui avait plein d’enfants dont elle ne s’occupait apparemment pas. Or elle a écrit de cette prison pour femmes un magnifique texte sur cette incarcération. »
Nous avons digressé, mais c’est finalement important de mentionner Jana Černá aussi, parce qu’il y a une vraie filiation, à la fois littéraire, de vie… Mais revenons en effet à Milena Jesenská et à l’apport de sa pensée dans le contexte de la Tchécoslovaquie de l’entre-deux-guerres…
« Je trouve qu’elle a une parole libérée, c’est-à-dire qu’elle écrit à la première personne et elle se contredit d’un article à l’autre, ou même au sein d’un même article. C’est comme si elle malaxait une pensée, et qu’elle allait dans tous les recoins de cette pensée. C’est quelque chose qui n’existe ni à l’époque, ni aujourd’hui, d’ailleurs. Oser se contredire, je trouve que c’est une prise de liberté énorme. Il faut savoir qu’elle avait alors entre 25 et 30 ans, donc elle était assez jeune à ce moment-là. En outre, elle découvre la vie. Elle se trouve à Vienne où elle est vraiment en exil car elle se sentait très proche de Prague et n’aimait pas être ailleurs que dans cette ville. Milena a des réflexions qui arriveront beaucoup plus tard, et même si elle n’emploie pas ces termes, elle parle par exemple d’injonction contradictoire. Elle constate qu’on demande à la femme d’être sexy, de se farder, mais alors ce ne sont pas les femmes qu’on épouse. Les femmes qu’on épouse, on les garde plutôt à la maison… Dans un autre chapitre, elle évoque la nouvelle génération de femmes qui travaillent et qui ont une manière de vivre très différente de la dame qu’on imagine avec son tablier dans son foyer. Milena a quelque chose comme ça de très libertaire et de très ‘empowering’, libérateur, pour la femme. »
Justement pourriez-vous décrypter le titre du livre, La Voie de la simplicité ? Un titre paradoxal pour une pensée complexe comme la sienne ?
« C’est exactement ce qu’elle dit. Il s’agit aussi du titre du premier chapitre. Il faut savoir que c’est un recueil de 19 articles qu’elle a écrits entre 1919 et 1926, c’est elle qui les a sélectionnés pour cet ouvrage, et c’est elle qui les a mis dans cet ordre-là. Donc La Voie de la simplicité, c’est le premier chapitre, et c’est volontaire. Dans ce chapitre-là, elle explique que la simplicité est quelque chose de très difficile à atteindre, quelque chose de finalement très complexe. Elle prend l’exemple des enfants qui vont beaucoup plus aller vers un jouet très ornementé, plutôt que vers le jouet simple en bois, et c’est que c’est seulement au bout de beaucoup d’années d’éducation, d’exigence de soi aussi, que la perception change. Milena a une très forte exigence par rapport à elle-même, elle vise une noblesse d’âme, et d’ailleurs, elle pense que tout le monde peut l’atteindre. »
Evidemment, à l’Ouest, et en France en particulier, Milena Jesenská est plus susceptible d’être connue comme la destinataire des Lettres à Milena de Franz Kafka, elle est évidemment associée à lui et indissociable dans la perception des gens. Elle peut être aussi connue comme la figure admirée et admirable dans le témoignage d’une autre femme déportée, comme elle, à Ravensbrück, Margarete Buber-Neumann. N’y a-t-il pas un terrain à défricher en France autour de l’œuvre de Milena et dans lequel vous vous êtes lancés ? Finalement, on la connaît peu par sa propre voix…
« C’est pour ça qu’on essaye de ne pas trop parler de Kafka, bien qu’on l’adore aussi, parce que c’est vrai qu’on estime que Milena a le droit d’avoir aussi sa propre place. D’abord, elle n’a connu Kafka que deux ou trois ans, puisqu’il est mort en 1924. A cette époque, Milena en est vraiment au début de sa vie, au début de sa vie de journaliste, d’écrivaine. Alors les arguments, ils sont dans toute la conversation qu’on est en train d’avoir, c’est-à-dire sur la femme, sur son rapport à la modernité. Milena flaire vraiment des choses. Par exemple, elle parle des objets qui arrivent des États-Unis, elle a peur d’une uniformisation des modes de vie et donc de la désingularisation des individualités et des individus. C’est quand même des choses très fortes qui ne sont pas du tout kafkaïennes, d’ailleurs. En revanche, ce qu’elle a de kafkaïen, c’est cette volonté d’autonomie et cette recherche de noblesse d’âme. D’ailleurs, elle parle de Kafka dans le dernier chapitre, sans dire que c’est lui. C’est grâce au livre de Margarete Buber-Neumann que je sais que c’est à lui qu’elle fait référence. Je peux vous trouver la citation qui est très belle. Ce chapitre s’appelle ‘La malédiction de l’excellence’. Quand elle parle de lui, elle dit que c’était quelqu’un qui avait un visage honnête et viril. Il était accusé de quelque chose. Voilà la citation :
‘Il s’est avéré qu’il ne se défendait pas parce que l’histoire s’était passée tout autrement. Et s’il s’était défendu, il aurait été obligé de révéler quelque chose de beau et de noble le concernant. Quelque chose dont n’importe qui d’autre se serait sûrement vanté, même en d’autres circonstances. Je n’avais jamais rien vu de semblable. Il était d’une noblesse infinie, mais je dirais qu’il s’en cachait comme quelqu’un qui a honte d’avoir un avantage sur autrui.’
« Je trouve cette phrase magnifique. Ils avaient quelque chose de commun, une noblesse d’âme, une honnêteté, le fait d’être vraiment un bon humain. Il y a quelque chose de très religieux chez Milena qui par ailleurs n’était pas du tout religieuse. Mais Margarete Buber-Neumann parle d’elle en disant que c’est quelqu’un qui a une foi sans Dieu. Et c’est très vrai. Elle a une foi en l’humain. Elle croit que tout le monde peut accéder à quelque chose de noble. »
Et tout son parcours, d’ailleurs, le prouve, notamment son parcours de résistante déportée…
« Quand on lit ce livre, on peut se dire, qu’elle a entre 25 et 30 ans, et qu’elle a beaucoup de certitudes. Mais la vérité, c’est qu’il y a sa vie d’après qui vient le démontrer. »
Une rencontre est prévue au Centre tchèque de Paris autour de la sortie de ce livre. Est-ce qu’on peut en dire deux mots ?
« Lors de cette rencontre, on sera plusieurs avec toutes les personnes qui ont créé Mater Editions, donc il y aura Alexiane Trapp, qui est autrice, éditrice, artiste et performeuse et qui lira des textes de Milena. Il y aura Lidka Vallet, qui a travaillé sur le graphisme du livre. C’était un travail énorme parce qu’on s’est appuyés sur le livre original. On a retrouvé un des 300 exemplaires sur eBay. Il y aura d’autres invités qui ont été concernés de près ou de loin par Milena. Parce qu’il y a une communauté qui se crée autour de Milena. Il faut rappeler qu’il y a aussi des personnes du Musée d’art et d’histoire du judaïsme où s’est déroulée il y a quelques mois une soirée autour de Milena, à l’occasion de la réédition du livre de Margarete Buber-Neuman. Tout ce tissage de liens, on va le revivre le 29 avril. »