Ces Tchécoslovaques engagés dans la France libre
On connaît bien l’histoire des soldats tchécoslovaques engagés dans la Royal Air Force, dotés de quatre escadrons propres : le film de Jan Svěrák, Tmavomodrý svět, leur avait rendu hommage en 2001. Peut-être faudrait-il un jour imaginer un film de guerre sur une facette certes plus anecdotique, mais néanmoins fascinante du parcours des soldats tchécoslovaques dans les forces alliées pendant la Deuxième Guerre mondiale : après la défaite de la France, une poignée de soldats tchécoslovaques, dont de nombreux officiers, sont détachés par le gouvernement en exil d’Edvard Beneš à la demande du général De Gaulle, et envoyés combattre en Afrique pour la France libre. A l’occasion du 80e anniversaire de la fin de la guerre, Radio Prague Int. s’est intéressée à cet épisode, en compagnie de l’historien Paul Lenormand, spécialiste de l’armée tchécoslovaque.
« En 1940, après la défaite française, plusieurs centaines d’officiers tchécoslovaques rejoignent la Grande-Bretagne. Là-bas, ces malheureux officiers, environ 300 ou 400 d’entre eux, n’ont pas d’affectation puisqu’il n’y a pas assez de troupes à commander. Il y a des mouvements de rébellion contre le haut commandement tchécoslovaque, des pétitions, et un certain nombre d’officiers seront internés et dégradés. Une phase de répression s’abat sur ces hommes. Les critiques fusent par rapport à la campagne de France qui est considérée comme ayant été mal menée. Evidemment, à l’échelle des Tchécoslovaques, c’est un peu paradoxal puisqu’ils n’ont pas une prise très importante sur le cours des événements. Mais néanmoins, un certain nombre d’officiers, souvent un peu âgés, sont accusés d’avoir été incompétents, alcooliques, voire chapardeurs. »
Qui les accuse exactement ?
« Il y a des rumeurs, des bruits qui courent rapportés notamment par certains officiers. Il existe quelques rapports qui mentionnent ces critiques. Il y a un bruit de fond très négatif, qui n’est pas monopolistique, mais qui vise quand même un certain nombre d’officiers tchécoslovaques. Et en fait, c’est assez logique dans un contexte de défaite et d’effondrement. Il n’y a pas de perspective de libération ou de victoire à court ou moyen terme, donc évidemment, les rancœurs ressurgissent. Dans ce contexte-là, certains officiers qui considèrent que l’armée tchécoslovaque, ou plutôt ce qu’il en reste, c’est-à-dire en gros une petite brigade d’environ 3 000 personnes, ne sert à rien. Elle n’a pas de perspective de se battre rapidement. Des officiers et des sous-officiers désirent ainsi rejoindre d’autres forces armées pour participer plus directement au combat. Parmi ces forces armées, il y a bien sûr les forces armées britanniques, avec différents corps : la Royal Air Force, mais aussi des troupes terrestres. Plus marginalement, il y a aussi les Polonais, les Australiens, qui ont une réputation combattante assez positive. »
« Et puis, il y a les Français libres. Or les Français libres, pour différentes raisons, passent pour des gens aventureux, volontaires – en outre, ce sont des rebelles qui n’ont pas de gouvernement. Ils ont certes le gouvernement de De Gaulle, mais c’est quelque chose de tout frais. Ces Tchécoslovaques sont un peu désœuvrés et c’est donc une opportunité intéressante. Il y a aussi, par ailleurs, une francophilie assez forte dans l’armée tchécoslovaque, qui date de la fin de Première Guerre mondiale, et beaucoup d’officiers tchécoslovaques parlent le français, plus ou moins bien… »
Et puis, il y a aussi une demande du côté de De Gaulle, si j’ai bien compris. Le représentant de la France libre veut les recruter…
« Oui, absolument. La France libre, c’est quelque chose de minuscule au départ. Ce sont quelques milliers d’hommes à Londres, tout compris, en comptant les forces aériennes et navales françaises libres. C’est un ensemble de militaires de carrière qui ont décidé de rester à Londres, mais qui sont très peu nombreux, finalement. Et puis il y a des volontaires venus plus ou moins du monde entier. Donc recruter des officiers francophones est une opportunité intéressante. Il y a la tradition française de la Légion étrangère aussi, donc ce n’est pas une rupture dans les pratiques de recrutement françaises. Un certain nombre d’officiers vont donc rejoindre la France Libre, dont le plus connu, pour plusieurs raisons, est Otto Wagner. On en reparlera après, mais il faut dire qu’Otto Wagner illustre un peu cet aspect dont je parle : il est passé par Saint-Cyr dans les années 1920, comme élève officier à titre étranger, une pratique qui était courante et qui persiste encore aujourd’hui. Et évidemment, il parle français. »
L’Afrique comme horizon
En effet, Otto Wagner a un destin incroyable. On reviendra sur son parcours parce qu’il est très emblématique. Il faut quand même dire que ces officiers doivent bénéficier d’une autorisation spéciale de Beneš, le président en exil qui est basé à Londres. Où sont-ils affectés ? Il semblerait qu’ils soient envoyés en Afrique...
« Exactement. En fait, le destin de la France se joue en Afrique et jusqu’au Débarquement, le front européen est inexistant pour les Français libres – à part pour la campagne d’Italie à partir de 1943. Mais celle-ci se fait dans la continuité des campagnes en Afrique et aux Proche-Orient. Les Tchécoslovaques se retrouvent donc là-bas, en Syrie ou ailleurs. C’est d’ailleurs assez paradoxal, car il y a un certain nombre de soldats de la Légion étrangère aux ordres de Vichy qui sont tchèques ou slovaques eux-mêmes, et qui vont rencontrer des soldats tchèques ou slovaques engagés dans la France Libre. Ils ne vont pas directement s’entretuer, mais c’est un combat fratricide à l’échelle des forces coloniales françaises. Ces Tchécoslovaques dans la France Libre vont passer soit par la Syrie ou par la Palestine, qui est un peu un point de recrutement important côté britannique et aussi pour les Français libres avant juin 1941. Certains vont suivre un parcours assez long à travers l’Atlantique pour rejoindre le Congo, le Cameroun et le Gabon, avant d’ensuite remonter jusqu’aux troupes du futur général Leclerc, alors colonel, où ils vont combattre contre les Italiens et les Allemands dans le Fezzan et dans le sud de la Libye. »
Il faut s’imaginer que c’est vraiment un tout petit groupe, une poignée d’hommes. J’avais trouvé le chiffre de 58 soldats dont sept pilotes…
« Oui, c’est vraiment de cet ordre-là. De mémoire, il y a quelque chose comme quinze officiers et il y a d’autres personnels non officiers, répartis un peu dans différentes spécialités. Des fantassins principalement, évidemment, mais aussi d’autres, dont quelques aviateurs. Sachant que la plupart des aviateurs qui étaient dans l’armée de l’air française en 1939-1940 sont plutôt passés dans les forces aériennes britanniques et que la France libre n’a pas une armée de l’air très considérable qui fait surtout du transport et de la reconnaissance. Donc oui, c’est un tout petit groupe, un peu anecdotique en réalité. On est content d’en parler parce que ça concerne les Tchèques et les Slovaques, mais ça reste effectivement mineur. Ce qui est moins anecdotique et qui est intéressant, c’est que la participation à l’effort de guerre allié, c’est vraiment quelque chose de transnational. »
LIRE & ECOUTER
« On a l’habitude de manipuler nos catégories nationales avec les grands alliés, mais c’est un point de vue propre à des Etats puissants. En réalité, cela s’appuie sur un réservoir, sur des ressources humaines et matérielles qui sont puisées dans des petits Etats en termes de puissance, comme la Tchécoslovaquie ou même la Pologne à certains égards, et dans le monde colonial. Et puis, les gens circulent d’une force armée à l’autre quand ils peuvent. C’est le cas d’Otto Wagner qui sera un peu dans l’armée française, puis dans l’armée tchécoslovaque, puis la France Libre, puis à nouveau dans l’armée tchécoslovaque. »
Cette armée tchécoslovaque en exil a combattu sur différents fronts. On parle du côté ouest, mais évidemment, il y a le front est. Ce petit groupe dans la France libre est certes anecdotique, mais ce qui est intéressant, c’est qu’il représente une sorte de continuité avec les relations franco-tchécoslovaques d’avant Munich, même si c’est à toute petite échelle. Parmi les futurs Compagnons de la Libération, outre Otto Wagner, j’aimerais rappeler le nom du lieutenant Ivan Španiel auquel nous avons consacré une émission en novembre à l’occasion des 80 ans de sa mort près d’Erstein.
« Il a une tombe au cimetière de Vyšehrad à Prague. »
Otto Wagner, une forte tête dans la France libre
Tout à fait. Et dont la croix a été restaurée il y a quelques années, grâce à l’aide de Christophe Cheneau. Ivan Španiel est donc un nom important aussi dans ce petit groupe de Tchèques engagés dans la France libre. Mais revenons au parcours d’Otto Wagner…
« Otto Wagner, qui est né en 1902, est un officier de carrière tchécoslovaque. En raison de sa génération, il est trop jeune pour participer à la Première Guerre mondiale, et donc, il s’engage dans l’armée tchécoslovaque une fois que la République est déjà installée. »
Il est donc un pur produit de la Première République tchécoslovaque…
« C’est un pur produit de la Première République tchécoslovaque et de l’Alliance franco-tchécoslovaque aussi. Dès le début, il passe par Saint-Cyr à l’âge de 21 ans. On est en 1923. C’est quelqu’un qui suit une carrière qui n’est pas particulièrement flamboyante d’ailleurs, mais tout à fait honorable. À la veille de Munich, il doit être capitaine breveté, quelque chose comme ça. Au printemps 1939, il part en exil comme plusieurs centaines d’officiers tchécoslovaques, et se retrouve en France, où se constituent ces premières unités tchécoslovaques qui sont censées incarner la restauration future, espérée, de la souveraineté tchécoslovaque dans ses frontières d’avant Munich. Wagner ne participe pas à la campagne de France, mais plutôt comme les deux régiments tchécoslovaques engagés, à la retraite qu’à la partie de résistance à la percée allemande. Quand les Tchécoslovaques sont engagés, autour du 10-15 juin, les choses sont déjà perdues pour les armées françaises. »
« Otto Wagner part ensuite en exil en Grande-Bretagne, comme l’essentiel des volontaires. Ceux qui restent sont plutôt des mobilisés, beaucoup de Slovaques, des gens qui ont des attaches en France, notamment maritales. En Angleterre, il est confronté à cette espèce de goulot d’étranglement professionnel et vocationnel. Les autorités tchécoslovaques ne tiennent pas particulièrement à conserver dans leur rang ces rebelles, des gens qui ont du tempérament. Wagner est connu pour être une grande gueule et il le sera jusqu’au bout de sa vie. C’est un insoumis absolu, chose assez paradoxale pour un militaire d’être aussi rétif à l’autorité. Donc, il rejoint la France Libre, passe par la Syrie, où il se retrouve dans la troisième demi-brigade de la Légion étrangère. De là, il va être envoyé à travers l’Atlantique jusqu’au Congo, puis il va remonter jusqu’en Égypte. Cela fait partie de ces bizarreries des circulations impériales et coloniales du temps de la guerre, où beaucoup d’espaces, notamment maritimes, sont bloqués à cause de la guerre sous-marine. »
Otto Wagner s’illustre-t-il dans une bataille en particulier ?
« Il est surtout connu pour avoir commandé une compagnie lors de la bataille de Bir Hakeim en juin 1942. C’est le moment où quelques bataillons français dans une oasis bloquent l’offensive conjointe italo-allemande, et ils participent à l’échec de l’offensive de Rommel, en formant une espèce de point d’appui impénétrable, qui finira quand même par être évacué de nuit, dans des conditions dantesques. Wagner, encore une fois, s’en tire, mais il sera blessé plus tard, en octobre, dans un combat pendant la bataille d’El-Alamein, qui est vraiment la dernière grosse défaite de Rommel avant sa retraite jusqu’en Tunisie. Il est vraiment gravement blessé, puis convalescent et va finalement retourner en France et participer aux opérations contre les poches de l’Atlantique à partir de janvier 1945. »
Le triste destin, parfois tragique, des soldats tchécoslovaques après février 1948
Qu’est-ce qui se passe après la fin de la guerre pour cette poignée de soldats tchécoslovaques dans la France Libre ? Ils sont démobilisés, rentrent en Tchécoslovaquie. Est-ce qu’ils vont subir aussi, comme leurs compagnons passés par la RAF, les purges qui sont suivi l’arrivée au pouvoir des communistes ?
« Oui, c’est tout à fait le cas. Il y a deux phénomènes un peu parallèles. Il y a d’abord un phénomène de reconnaissance de la part de la France gaulliste, victorieuse... Ils sont décorés, mais pas par n’importe quoi. Wagner et quelques autres Tchécoslovaques sont décorés de l’ordre de la Libération, qui dans l’ordre protocolaire est une décoration au-dessus de la Légion d’honneur. C’est vraiment l’honneur absolument suprême dans la nouvelle hiérarchie qui est en train de se recomposer à l’échelle de la France. Ensuite, ils sont aussi honorés par la Tchécoslovaquie. C’est vrai que c’étaient des rebelles, ils ont été embêtants : il y a même des traces écrites de conflits, notamment quand Wagner était en Syrie, où il se moquait de l’armée tchécoslovaque, qu’il qualifie de ‘fucking army’ et ‘d’armée de gonzesses’. Malgré cela, il va aussi être décoré d’un certain nombre de médailles tchécoslovaques, dont la Croix de Guerre. Il rentre au pays avec le grade de colonel. Il n’y a pas de rancune de la part des autorités tchécoslovaques. »
« Et donc qu’est-ce qui se passe après février 1948 ? Bon déjà, ces hommes ne sont pas très nombreux. Dans les services de renseignement tchécoslovaques, désormais communistes, la plupart évidemment des actions organisées sont dirigées plutôt contre des gens qui seraient alliés à l’impérialisme américain, éventuellement les Britanniques. Les Français ne sont pas, au départ, les premières cibles. Toutefois, assez rapidement, il va y avoir aussi une action dédiée aux liens de certains soldats avec les services de renseignement français qui ne sont pas inactifs, mais ne sont clairement pas en train d’essayer de détruire la Tchécoslovaquie communiste à toute force. Tous ceux qui ont été associés à la France pendant la guerre vont être des personnes à risque. »
« Wagner, lui, est toujours dans l’armée. Il participe même à un stage de commandement dans un château en 1950 ou 1951 où il dit à voix haute que le jour où ce stage se terminera sera le meilleur jour de sa vie et qu’il n’en peut plus. Par ailleurs, il refuse de porter ses décorations tchécoslovaques et arbore ses décorations françaises dans un acte de défiance. Il est vraiment dans une logique presque tellement excessive que cela a tendance à le préserver un temps parce qu’il passe pour un bouffon ou un fou. En tout cas, il n’est finalement chassé de l’armée qu’en 1951. Etant donné sa grande gueule, c’est presque tardif. Wagner va être emprisonné, puis relégué à la campagne à des tâches d’ouvrier forestier, dans un logement insalubre, sans les commodités de base ce qui va aussi affecter sa santé. Il meurt en 1974 à Jihlava à l’hôpital. Pour lui, ça a donc été une fin de vie compliquée. »
« Jusqu’au bout, Wagner a toujours insisté sur son lien avec la France libre. Il a écrit au général Koenig au début des années 1970 et a même reçu une proposition pour aller s’installer en France dans une maison de retraite pour finir ses jours de manière plus paisible. Juste après la répression du printemps de Prague, il a eu un moment la possibilité de le faire et puis finalement, avec la normalisation, il n’a plus pu vendre. Mais il a continué à dessiner un plan de Bir Hakeim pour les archives de l’Ordre de la Libération. C’est quelqu’un qui a gardé ce lien très particulier que, évidemment, en tant qu’historien de la Tchécoslovaquie, je peux comprendre dans l’autre sens aussi. On a parfois des fidélités qui sont liées à ces moments partagés et où le cadre national éclate assez facilement. »
