Plzeň, 25 avril 1945 : 80 ans depuis le dernier grand bombardement allié en Europe
On dit souvent que le territoire tchèque a été relativement épargné par les bombardements alliés de la fin de la Deuxième Guerre. C’est vrai dans une large mesure, surtout en comparaison de l’Allemagne voisine, mais le pays a quand même subi plusieurs raids aériens destructeurs et meurtriers. Outre Prague, la ville de Plzeň (Bohême occidentale) a été particulièrement touchée, notamment en raison de la présence de l’usine d’armement Škoda qui participait à l’effort de guerre nazi.
Le mois d’avril 1945 est aussi le tout dernier mois de la Deuxième Guerre mondiale où le territoire tchèque fut bombardé. De nombreuses villes ont été touchées, l’aviation alliée accompagnant l’avancée des troupes : la ville industrielle de Kladno, près de Prague, la capitale elle-même un peu plus tôt – et par erreur –, la ville de Chomutov, la gare de Karlovy Vary, mais aussi et surtout Plzeň.
La métropole de Bohême de l’Ouest a été la cible de ces raids tout au long de la guerre, mais sans grand succès. Dans le viseur des Alliés : l’usine Škoda, gros pourvoyeur de munitions et d’armes pour le Troisième Reich. Entre 1941 et le 25 avril 1945, la production d’armement représente un total de 2 300 à 2 500 canons de différents calibres, 21 000 obus d’artillerie, 450 000 autres types de munitions et 186 000 tonnes d’acier. C’est dire la nécessité de frapper au cœur de l’effort de guerre allemand.
La nuit du 16 au 17 avril 1945 est probablement la plus tragique de l’histoire de la ville de Plzeň. A ce moment de la guerre, les Britanniques et les Américains bombardent les voies de communication de toute la façade ouest du territoire vers laquelle se dirigent les troupes terrestres américaines. Le but est d’empêcher les Allemands d’effectuer des transports en train contenant du matériel lourd, des armes et des munitions. Le raid fait de nombreuses victimes civiles (600 environ), ainsi que dans les rangs des soldats allemands et de réfugiés.
Le dernier raid intervient le 25 avril, il y a 80 ans, et vise l’usine Škoda qui est quasiment rasée. Après la guerre, certains ont estimé qu’il était probablement inutile, les troupes américaines se trouvant déjà en Bohême occidentale, dans les régions de Cheb et de la Sumava, et libérant Plzeň une dizaine de jours plus tard. On écoute l’historien Karel Foud.
« C'est un sujet qui reste controversé jusqu’à ce jour. Il faut vraiment rappeler que la plupart des raids aériens sur Plzen visaient en priorité l’usine Škoda, qui était l'une des plus grandes fabriques d'armement du Protectorat de Bohême-Moravie. Jusqu’au 25 avril 1945, Škoda a produit sans discontinuer un grand nombre d’armes et des ateliers de réparation y fonctionnaient à plein régime. Les armes les plus importantes pour le front étaient les chars de combat Hetzer et divers canons, qu'il s’agisse de canons fabriqués sous licence allemande ou de canons du système Škoda. L’usine a été détruite à près de 70 %. On peut quand même se demander pourquoi le raid a eu lieu le 25 avril, alors que le même jour, les Américains attaquaient Cheb, tombée un jour plus tard, et que les Américains se trouvaient dans le pays depuis le 18 avril. »
Contrairement à d’autres raids aériens, un avertissement est lancé en direction de la population civile : une décision à double tranchant puisque cela signifie également prévenir les autorités nazies. Le matin, peu après huit heures, les habitants de Plzen écoutant la BBC et Radio Luxembourg apprennent que des escadrons de l’armée américaine se dirigent vers la ville. Si cet avertissement est controversé, notamment au sein de l’armée de l’air qui redoute une préparation de la défense anti-aérienne allemande, il permet de limiter le nombre de victimes. 67 personnes meurent toutefois dans l’attaque, essentiellement des employés qui n’ont pas réussi à trouver refuge dans les abris profonds des usines ou des habitants des environs.
Près de deux semaines plus tard, les Américains entrent dans la ville de Plzeň sans avoir à faire face à de durs combats :
« Les Américains de la 16e division blindée ne sont arrivés à Plzeň qu’après huit heures du matin, le 6 mai 1945. La veille, ils avaient libéré Klatovy et Domažlice. Le soulèvement qui a éclaté le 5 mai 1945 à Plzeň, mais aussi évidemment à Prague et dans d’autres endroits de Bohême, a eu pour conséquence première la présence dans la ville de milliers de personnes déterminées mais qui n’avaient pratiquement pas d’armes. A Plzeň, un détachement du Feuerschutzregiment a rejoint les insurgés dans la soirée du 5 mai. Il s’agissait de pompiers professionnels et de membres des services de police et de gendarmerie, qui ont décidé d’aider le Comité national révolutionnaire de Plzeň afin d’éviter des pertes majeures. Tout au long de la journée du 5 mai, le Comité révolutionnaire a négocié avec le commandement de la garnison de la Wehrmacht pour éviter les escarmouches et les pertes humaines. »
Sous le régime communiste, le rôle de l’armée américaine dans la libération de la Bohême occidentale et de Plzeň sera largement minoré voire totalement occulté au profit de celui de l’Armée rouge, tout aussi déformé. Aujourd’hui, dans un retour de manivelle historique, une sorte de concurrence mémorielle s’affronte avec d’un côté de nombreux sites de désinformation expliquant faussement que les Alliés ont délibérément détruit Plzeň, mais en épargnant les usines Škoda parce qu'ils auraient eu des parts dans celles-ci, et d’un autre côté, une ville de Plzeň qui organise tous les ans des « Fêtes de la liberté » rappelant légitimement le rôle de l’armée américaine dans la libération de la région, malgré son caractère plus symbolique que réellement fondamental à l’échelle de la guerre et des effectifs engagés. Nous aurons l’occasion de revenir sur cet aspect en compagnie de l’historien français Paul Lenormand, lors d’une émission spéciale à l’occasion du 80e anniversaire du Soulèvement de Prague, le 5 mai prochain.