Eva Kantůrková : « L’écriture est une activité thérapeutique et purifiante »
« L’écrivain est un médium », dit Eva Kantůrková (1930), appuyant cette affirmation par l’expérience de toute une vie. Auteure d’une importante série de romans, de contes et d’essais, elle considère sa vocation littéraire comme une tâche qui lui a été imposée par une force supérieure à laquelle il serait inutile de résister. Ces jours-ci, cette écrivaine qui est la mémoire vivante de la littérature tchèque, fête son 95e anniversaire.
Une existence semée d’épreuves
La vie d’Eva Kantůrková est longue et pleine d’événements qui en font un grand roman. Née dans une famille pas comme les autres, elle était sans doute prédestinée à une vie exceptionnelle. Son existence a été semée d’épreuves qui auraient pu être fatales pour une nature plus fragile que la sienne et pour un caractère moins robuste. Mais elle s’en est toujours sortie et ses défaites finissaient souvent par se transformer en victoires. Elle affirme que c’est la littérature qui lui a permis de surmonter les moments les plus difficiles et de retrouver l’équilibre perdu :
« J’ai appris que quand quelque chose de mauvais arrive et quand vous le décrivez, même par exemple dans une lettre, vous le refoulez ainsi dans le passé, vous vous en tirez et vous en êtes quitte. Je pense que l’écriture est d’une certaine façon une activité thérapeutique et purifiante. »
Une famille pas comme les autres
Eva Kantůrková est née dans la famille du journaliste Josef Síla et de l’écrivaine Bohumila Sílová. Ses parents sont communistes et cela ne restera pas sans conséquence pour l’évolution intellectuelle de la jeune fille. Ses parents se séparent quand elle n’a que sept ans et elle est confiée à sa mère qui ne peut pas s’occuper d’elle parce qu’elle est lourdement handicapée. La fille est donc élevée à tour de rôle par sa grand-mère et par une parente d’accueil, et passe même une partie de sa jeunesse au couvent. Cette enfance et cette adolescence difficiles contribuent à forger le caractère ferme, consistent et intransigeant de la jeune fille. Encouragée par sa mère, Eva Kantůrková adhère à 16 ans au parti communiste. Elle entame d’abord une carrière journalistique puis, se sentant inculte, se lance dans les études de philosophie et d’histoire à l’université Charles de Prague. Entre-temps, elle se marie, elle a deux fils et elle divorce.
Le destin d’une femme obstinée
Sa nature franche et ferme ne lui permet pas d’ignorer les traits négatifs du communisme et elle devient une des figures importantes de la libéralisation du régime politique des années 1960 qui est brutalement interrompue avec l’occupation du pays par les armées du Pacte de Varsovie en août 1968. Sa vie bascule mais elle ne se laisse pas facilement ébranler. En 1970, elle rompt avec le parti communiste qui n’est pas réformable et entre dans la dissidence. Son caractère obstiné ne lui permet pas de faire autrement. Elle s’explique :
« L’obstination est l’absence de l’instinct de conservation. Vous ne craignez pas de prendre une raclée parce qu’il y a d’autres choses qui sont importantes pour vous. Par exemple, quand j’hésitais s’il fallait envoyer clandestinement à l’étranger un manuscrit pour le faire publier, j’ai toujours décidé qu’il fallait le faire, parce que je refusais à me conformer au régime en place. Et c’est à cause d’un livre que je me suis finalement retrouvée en prison. C’est tout simplement une certaine hiérarchie des valeurs. »
La dissidence et la prison
Eva Kantůrková publie son premier recueil de contes en 1966 et c’est un bon point de départ pour la réalisation de ses ambitions littéraires. Elle dit : « C’est le roman psychologique qui est mon destin », et elle réussit à publier dès les années 1960 quelques romans psychologiques où ne manque pas cependant non plus la critique sociale. Après sa rupture avec le parti communiste, elle est interdite de publication mais elle ne se laisse pas réduire au silence. Elle continue à publier en samizdat et elle devient porte-parole de la Charte 77, document qui appelle les autorités communistes à respecter les droits de l’homme. Elle ose publier aussi ses œuvres à l’étranger. Accusée d’activités subversives en 1981, elle est emprisonnée. Elle passera dix mois en prison mais tirera profit de cette expérience éprouvante :
« Cela a été pour moi une école et une source de grandes découvertes non seulement du milieu carcéral mais aussi de destins et de caractères humains. Je n’ai trouvé nulle part ailleurs autant de destins dramatiques et parfois tragiques mais aussi d’histoires drôles et de gens intéressants comme dans les cellules de la prison de Ruzyně. (...) Vous y êtes réduit par l’incarcération à une telle position dégradante que vous sentez le besoin pressant d’en parler pour vous dégager de tout cela. »
Une courte carrière politique
La révolution de velours et la chute du régime communiste en 1989 permettent finalement à Eva Kantůrková de sortir de l’isolement. Désormais elle peut écrire et publier ce qu’elle veut et participer aussi ouvertement à la vie publique. Riche de ses expériences, elle écrit entre autres le roman intitulé Les Amies de la maison triste où elle donne une forme romanesque aux confessions de ses codétenues de la prison.
Elle n’a pas vraiment d’ambitions politiques mais est pourtant élue presque malgré elle au Parlement tchèque. Bien que sa carrière politique ne dure que deux ans, c’est une étape de sa vie et une expérience précieuse qui la délivrent de certaines illusions :
« J’ai été pendant deux ans au Parlement et on ne peut pas dire que la politique est une affaire de cœur et un combat pour la vérité. Ce n’est pas du tout vrai. La politique est une recherche de compromis et de possibilités pour se mettre d’accord. »
La vie privée
Dans sa vie privée, Eva Kantůrková a eu la chance de rencontrer une âme sœur en la personne de son deuxième mari, le journaliste Jiří Kantůrek. Lorsqu’elle parle de son deuxième mariage qui s’est terminé en 1998 par la mort de son mari, il est évident qu’elle ressent toujours une grande sympathie et une profonde reconnaissance à cet homme qui a apporté dans sa vie l’amour mais aussi l’amitié, la compréhension et l’humour. C’était probablement le seul homme capable de combler un peu le vide laissé dans la vie de la petite Eva par le départ de son père. Cette blessure d’enfance n’a jamais été tout à fait guérie. Eva Kantůrková a pourtant consacré à son père un livre qui est probablement son préféré :
« J’éprouve la plus grande émotion quand je reviens sur mon livre intitulé Tati ! - Papa ! Dans ce livre, je mène un entretien avec mon père disparu depuis longtemps. Mon père nous a quittés, s’est remarié et a choisi une autre existence. Cela a été un traumatisme pour toute ma vie parce que mon père était un homme formidable. Alors je me suis dit : ‘Papa, je vais te faire payer les pots cassés.’ Dans le livre, je lui pose donc des questions et il me répond. Et ce n’est qu’à la fin du livre que le lecteur apprend que mon père me parle du ciel. »
Une riche récolte de toute une vie
Aujourd’hui, Eva Kantůrková peut se retourner avec satisfaction sur l’ensemble de son œuvre dans laquelle elle a évoqué de diverses manières et sous différents angles le destin de l’homme et les relations familiales sur fond d’événements historiques. Historienne, elle est aussi l’auteure de livres sur le réformateur de l’Eglise Jan Hus et l’étudiant Jan Palach qui s’est immolé par le feu en 1969 pour tirer la société tchèque de sa torpeur et l’inciter à la résistance contre l’occupant soviétique. Plusieurs romans d’Eva Kantůrková ont été portés au grand et petit écran et une importante partie de son œuvre a été traduite en langues étrangères dont le français. L'écriture a toujours été pour elle une nécessité urgente et inévitable. Quand elle parle de son travail, elle souligne le rôle des impulsions extérieures qui sont extrêmement importantes pour elle et la poussent à l’écriture :
« L’écrivain est un médium, c’est ainsi que je le comprends. Quand lui vient une idée, quand il voit se dessiner le sujet d’un livre, les contours d’un personnage, l’écrivain doit exprimer ces choses par l’écriture, autrement il serait traqué, il en deviendrait insomniaque ou cela le poursuivrait même dans ses rêves et il en perdrait l’appétit et le goût de vivre. C’est donc quelque chose qui s’impose à vous et que vous êtes obligé de faire."