Enfermé par Alger, Boualem Sansal à l’honneur de la 30e édition du Salon du livre « Svět knihy » à Prague

Salon du livre « Svět knihy » à Prague

Trois diplômes, deux petits pour ses deux filles et un grand à remettre à leur père quand il sera enfin libéré de prison par le régime algérien : le Salon du livre de Prague a été ouvert ce jeudi avec la cérémonie de remise du prix Jiří Theiner attribué cette année à l’écrivain algérien et français Boualem Sansal, enfermé depuis novembre.

Sabeha et Nawal,  les deux filles de Boualem Sansal | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

Nawal : « Aucune nouvelle. Il est vieux, 80 ans, et il est malade. »

Sabeha : « Notre père est totalement isolé. On ne sait rien de sa santé. On ne sait rien. »

Toutes deux nées en Algérie, Nawal et Sabeha sont les deux filles de l'écrivain enfermé Boualem Sansal, dont la première épouse est tchèque.

Sabeha : « Nous avons aussi écrit une lettre personnellement adressée à lui, sans aucune réponse. Je suis persuadée qu'il ne l'a pas reçue. Aucune réponse de la part des autorités d'Algérie, ni de la France, parce que nous avons demandé aussi au président Macron. Nous n'avons pas de nouvelles. Il ne se passe rien. »

Est-ce important pour vous que votre père reçoive ce prix Jiří Theiner au Salon du Livre à Prague ?

Boualem Sansal | Photo: ActuaLitté/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 2.0

« Oui, je pense que c'est important, parce que les gens montrent qu'ils sont d'accord avec ses pensées, contre le régime algérien. »

Le prix décerné ce jeudi à Prague à Boualem Sansal porte le nom du journaliste tchèque  Jiří Theiner exilé à Londres sous le régime communiste.

Guillaume Basset, directeur artistique du Salon du Livre de Prague : « Le prix Jiří Theiner est un prix que nous remettons ainsi depuis trois ans, et que nous dédions chaque année à un écrivain qui est en butte aux oppressions et aux difficultés autour de la liberté d'expression. »

« L'année dernière, c'était Elif Shafak, écrivaine turque qui vit en exil à Londres, comme Jiří Theiner à l'époque. Précédemment, nous avons eu parmi les lauréats une maison d'édition iranienne qui promeut la littérature iranienne censurée en Iran, ou encore la première lauréate était Svetlana Alexievitch, dissidente biélorusse contre la marionnette de Poutine qui préside la Biélorussie. Tout le monde a trouvé ça absolument naturel que Boualem Sansal le reçoive. C'est important de montrer que ce n'est pas seulement un combat ou une question franco-algérienne. C'est une véritable question de la liberté d'expression. Et La Tchéquie a quand même une histoire de combat littéraire pour la liberté d'expression et contre les totalitarismes, contre l'oppression d'un État dictatorial. Donc c'est effectivement ce symbole-là aussi. »

« Boualem Sansal est un otage de poids »

Ami de Boualem Sansal et lui-même écrivain franco-algérien, Kamel Bencheikh est venu à Prague également en tant que membre fondateur du comité de soutien international à Boualem Sansal :

« Boualem est touché par un cancer de la prostate, il a 80 ans, il est fatigué. Nous pensons, en tant que comité de soutien international à Boualem Sansal, que tout ce qui fait parler de lui est le bienvenu. Nous reviendrons avec des amis du comité de soutien pour demander le prix Václav Havel. »

Prague, c'est une ville que connaît bien Boualem Sansal. Ses deux filles sont pragoises. Est-ce qu'il vous a déjà parlé de ce pays et puis peut-être aussi des écrivains enfermés sous un autre régime ?

Kamel Bencheikh | Photo: Alexis Rosenzweig,  Radio Prague Int.

« Oui. Il m'a beaucoup parlé de la République tchèque. Il l'a connue en tant que Tchécoslovaquie à l'époque, puisqu'il s'est marié avec une Pragoise. Il a deux filles qui habitent près de Prague. Mais je savais qu'il se sentait un peu pragois et un peu tchèque. »

Est-ce qu'on en sait aujourd'hui davantage sur les procédures à venir ? On attend l'appel ?

« D'après ce qu'on sait, il ne devait pas faire appel. Parce qu'il a été condamné à 5 ans de prison. Après quelques mois de détention provisoire, il aurait dû attendre une grâce présidentielle pour l'Aïd ou le 5 juillet. Or, le procureur lui-même a fait appel. Et c'est par la suite que Boualem Sansal a fait appel à la suite de l'appel du procureur. Ça veut dire que le procureur, on lui a intimé, il a reçu l'ordre de faire appel parce qu'un procureur, à ce niveau-là, ne peut pas décider tout seul. Le 5 juillet, c'est l'indépendance de l'Algérie. »

Et ce sont souvent à ces deux dates, soit l'Aïd, soit la fête nationale, que sont prononcées les grâces présidentielles ?

« Exactement. Les filles de Boualem, d'ailleurs, ont envoyé une lettre par l'intermédiaire de l'ambassadeur tchèque à Alger pour demander une grâce au président Tebboune, qui n'a même pas répondu. »

La Tchéquie peut-elle réellement avoir une carte à jouer dans le sens où ce n'est pas un  ancien pays colonisateur, que peut-être les intérêts sont totalement différents ? Est-ce qu'il y a un espoir dans cette voie tchèque pour faire libérer Boualem Sansal ?

« Oui, moi, je crois que toutes les voies sont à envisager. Et la Tchéquie, qui est une amie de l'Algérie, depuis très longtemps, lorsqu'il y avait la Tchécoslovaquie, d'ailleurs, pourrait jouer sa carte et demander à l'Algérie que Boualem soit grâcié. Je ne me fais pas beaucoup d'illusions, mais c'est toujours ça à prendre. »

Etes-vous, ces jours-ci, optimiste ou est-ce difficile de rester optimiste ?

« Non, je ne le suis pas du tout. Je l'ai été à un moment donné, lorsqu'il a été condamné à 5 ans de prison. Après la réclamation de 10 ans de prison par le procureur, je me suis dit, ils l'ont condamné très vite, ça veut dire qu'une grâce va venir après la condamnation. Elle n'est pas venue... Maintenant, je crois qu'il faut raison garder et dire que le pouvoir algérien a entre ses mains un otage de poids et qui va faire jouer le poids de cet otage. »

Pour ?

« Pour réclamer, éventuellement, des Algériens en exil et qui sont dans l'opposition, pour réclamer également des choses dont on n'a pas idée pour l'instant. »

Outre cette échéance du 5 juillet, cette fête nationale, que peut-il être encore fait ? Activer d'autres réseaux d'écrivains en Europe et dans d'autres pays ? Qu'est-ce qui vous attend maintenant ?

« Oui, alors, il y a le 5 juillet, c'est la date de l'anniversaire de l'indépendance algérienne. Mais s'il y a un espoir à avoir, un vrai espoir, un espoir de poids, il passerait par l'Italie. L'Italie est un pays qui compte pour l'Algérie, qui pèse son poids économiquement, et nous avons demandé à l'Académie italienne d'intervenir pour nous auprès du pouvoir italien, et nous attendons ce que pense Mme Meloni et son gouvernement. »

Boualem Sansal n'est pas le seul écrivain concerné par cette répression algérienne. Il y a récemment, évidemment, le cas Kamel Daoud qui fait beaucoup parler de lui, avec deux mandats d'arrêt internationaux... Vous êtes vous-même né en Algérie et de citoyenneté française. Craignez-vous quelque chose ?

Kamel Daoud | Photo: YouTube

« Oui, je crains beaucoup, d'autant plus que je suis membre fondateur et membre du bureau du comité de soutien. Vu tout ce que j'ai écrit dans la presse, Le Monde, Libération, etc., mon nom est sur les listes, il n'y a pas de doute possible, donc je ne jouerai pas à la roulette russe. »

C'est-à-dire que vous ne remettrez pas les pieds pour l'instant en Algérie ?

« Ni pour l'instant, ni pour plus tard, parce que le même régime perdure depuis 1962, ça n'a jamais changé, c'est une dictature militaire, et je pense que je ne reverrai plus jamais mon pays natal. En dehors de Boualem Sansal et de Kamel Daoud, il y a un jeune écrivain que je ne connais pas du tout, un poète qui s'appelle Mohamed Tadjadit, qui a environ 30 ans et qui a été condamné. Il a été arrêté à 6 heures du matin. Le lendemain, il a été condamné à 5 ans de prison pour atteinte à l'intégrité du territoire algérien. Juste pour un poème, et dans ce poème, il dit cette phrase qui fait mal au pouvoir algérien : “Je ne suis pas satisfait de ce qui se passe.” Voilà, dire cette phrase équivaut à 5 ans de prison. »


Les 30 ans de Svět knihy, le Salon du livre de Prague

Quelles sont les des grandes lignes du programme du Salon du livre de cette année ?

Guillaume Basset | Photo: Svět knihy

Guillaume Basset : « Nous fêtons nos 30 ans, donc le thème est “30 ans, l'énergie de la jeunesse, la sagesse des livres”, qui nous sert, à mon sens, à montrer le pont que nous sommes à Svět Knihy, c'est-à-dire une dimension à la fois de partage, de tradition et d'innovation. »

« Cette innovation se ressent notamment dans le fait que nous utilisons énormément les espaces extérieurs, que nous avons des concerts, de la littérature vivante. »

« En ce qui concerne les invités nous attendons Sacha Filipenko ou Andreï Kourkov, un écrivain biélorusse et un écrivain ukrainien, également Georgi Kospodinov... et évidemment Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature. »

Olga Tokarczuk | Photo: Karpati and Zarewicz/Svět knihy

« Et bientôt, nous n'aurons pas seulement les auteurs qui ont reçu le Nobel, mais ceux qui vont le recevoir et qui, pour la première fois, ont été découverts à Prague, au Salon du Livre. »

Comment se porte le marché de l’édition en Tchéquie actuellement ?

« C'est difficile. C'est très difficile. Mais tout le monde se bat avec ses armes, et je trouve que pour l'instant ça résiste très bien. »

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