Tel Aviv : fondée par un natif de Jihlava, la célèbre PhotoHouse endommagée par un missile iranien

La Photo House à Tel Aviv endommagée par un missile iranien

« Nous allons tous bien. Le magasin a été sévèrement endommagé. Mais la collection et les négatifs n’ont pas été touchés. Nous nous estimons très chanceux. Mais il y a beaucoup de travail à faire pour réparer tout ça… » : ce message a été envoyé par l’archiviste de la boutique, Michal Minsky, la semaine dernière, après qu’un missile iranien a provoqué des dégâts dans la PhotoHouse. Ce magasin de Tel-Aviv a été fondé en 1940 par Rudolf Weissenstein, né à Jihlava en 1910 et qui a pris certains des clichés les plus célèbres réalisés avant, pendant et après la création de l’État d’Israël. La veille de ce bombardement iranien, Michal Minsky, avait répondu aux questions de RPI.

Michal Minsky : « La PhotoHouse est un lieu qui a commencé comme un magasin de photographie. Il a été officiellement ouvert en 1940, mais le photographe qui l’a fondé est arrivé dans le pays en 1936. Vous savez, à l’époque, les gens avaient besoin d’un magasin pour se faire prendre en photo, car ils ne possédaient pas d’appareils photo chez eux. Plus tard, ils venaient aussi pour développer leurs pellicules ou acheter des fournitures photographiques. Le photographe qui en était propriétaire, Rudi, travaillait également comme photographe indépendant pour toutes sortes d’institutions en Israël. Aujourd’hui, c’est en réalité une immense archive de ses photos prises à travers tout le pays pendant plus de cinquante ans. »

Et quel est votre lien avec ce lieu ?

« Je ne suis pas de la famille par le sang, mais par le cœur. Je travaille à la PhotoHouse depuis plus de dix ans. C’est une petite boutique familiale, donc vous savez, le propriétaire actuel est le petit-fils de Rudi, et nous sommes une petite équipe qui n’a pas changé depuis des années. C’est comme une famille, voilà mon lien. »

Donc Rudolf « Rudi » Weissenstein, né à Jihlava, dans l’actuelle Tchéquie, est arrivé en 1936 en Palestine. Quel lien gardait-il avec son pays natal ?

« Je pense qu’il aimait la Tchécoslovaquie, son pays de naissance. Il a eu une enfance heureuse, et je ne crois pas qu’il en voulait au pays après la guerre. Mais il gardait une douleur liée à ce qui est arrivé au reste de sa famille restée là-bas et décimée pendant la Shoah. Donc c’était un sentiment aigre-doux. Un lieu auquel il associait de bons souvenirs, mais aussi de très grandes tragédies. »

Il faut aussi mentionner que sa femme Miriam, née Arnstein, était elle aussi originaire de la région, née à Dobříš à une cinquantaine de kilomètres de Prague.

« Oui, à l’époque, beaucoup d’immigrés venaient d’Allemagne, d’Autriche, de Tchécoslovaquie… À Tel Aviv, où ils se sont installés tous les deux, il y avait une importante communauté d’immigrés de ces pays. Miriam, sa femme, avait immigré à Tel Aviv enfant, donc elle avait un esprit plus local. Elle était plus directe, plus extravertie, alors que Rudi gardait un côté plus introverti, calme, plus tchèque. Ils se complétaient très bien. »

Environ un million de négatifs et LA photo de la déclaration d'indépendance

Miriam est arrivée de Bohême dans les années 1920. On peut la voir dans le magnifique documentaire Life in Stills (2011). À propos de cette incroyable collection d’images, avez-vous une idée du nombre de clichés conservés ?

« Environ un million de négatifs. Des portraits, des paysages, des événements historiques, de la mode… C’est énorme. En fait, on ne sait même pas tout ce que l’on a, car la collection est si vaste qu’il faut beaucoup de temps et de moyens pour tout identifier, conserver et numériser. Mais c’est une archive incroyable. »

Si vous deviez citer trois des photos les plus célèbres, il y aurait, évidemment, celle de la déclaration d’indépendance d’Israël ?

« Oui, en mai 1948, Rudi a été invité comme photographe officiel de cet événement historique. C’était un moment très rapide, presque improvisé, car on ne savait pas encore si l’État allait vraiment être fondé. Il a été là, a pris des photos, et aujourd’hui elles figurent dans tous les manuels d’histoire. »

Et d’autres clichés importants ?

« Il y a aussi la photo devenue iconique ces vingt dernières années : Miriam en train de sauter en l’air. À l’origine, ce n’était qu’un cliché personnel, pris par Rudi, de sa femme, jeune professeure de gymnastique, sautant joyeusement. Mais cette image a touché les gens. Elle dégage une liberté, une joie, et est devenue l’une des plus populaires. »

'Life in Stills' | Photo: Tamar Tal Films

Avez-vous une autre photo préférée ?

« C’est comme choisir entre ses enfants, et il y en a un million ! Mais j’ai un attachement particulier aux images des rues du vieux Tel Aviv. C’est très émouvant pour moi qui y ai grandi, de voir à quoi cela ressemblait autrefois. »

Photographe dès l'âge de 8 ans

Il y a une coïncidence curieuse avec le nom : à l’origine, la boutique s’appelait Photo PRIOR, comme l’immeuble assez hideux construit par les communistes au milieu de la place principale de Jihlava dans les années 1980. Pri-Or signifie en hébreu « fruits de lumière »…

« Oui, c’était le nom suggéré par Rudi. Cela avait un sens : l’image, le négatif, sont bien des produits de la lumière. Mais oui, quelle étrange coïncidence que ce bâtiment dans sa ville natale porte le même nom ! »

Rudolf a-t-il voyagé de nouveau en Tchécoslovaquie après la guerre ?

« Oui, avec Miriam et des amis, dans les années 1960 ou 1970. Plus tard, Miriam y est retournée avec leurs enfants, pour revoir la maison familiale à Jihlava et l’usine familiale. Nous avons quelques clichés de ces voyages, mais ils ne sont pas encore numérisés. »

Rudi faisait déjà partie du mouvement Blau-Weiss dans sa jeunesse en Tchécoslovaquie. Avez-vous des photos de cette époque ?

« Oui, quelques photos de son enfance. Il a commencé à photographier à huit ans, ce qui était extrêmement rare ! Son père lui avait offert un appareil, et il s’est passionné très tôt. Sa famille et lui étaient déjà très engagés dans l’idéal sioniste. Pour lui, il était évident qu’il émigrerait en Palestine. »

Et aujourd’hui, s’il était encore en vie, que photographierait-il selon vous?

« Difficile à dire. Aujourd’hui, la photographie a changé, tout le monde a un appareil, tout est instantané. Mais je pense qu’il photographierait sa famille, ses petits-enfants. Cela dit, depuis le 7 octobre et durant la dernière année et demie de guerre, j’ai vu beaucoup de photos de presse qui ressemblaient aux siennes : des Israéliens cultivant leurs terres, tenant bon dans leurs maisons… Des images qui rappellent les années 1940. Mais Rudi n’a jamais été un photographe de guerre. Il ne prenait pas les combats en photo, il captait la vie quotidienne, ce que les gens faisaient au jour le jour. »

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