Festival Za dveřmi : la tortue de Gauguin fait escale sur une île de la Vltava
A l’occasion de la 17e édition du festival de théâtre de rue Za dveřmi, la Compagnie Lucamoros présente son spectacle La tortue de Gauguin sur l’île de Štvanice à Prague. Avant la dernière représentation ce jeudi 10 juillet à 21 h 15, le metteur en scène Luc Amoros a répondu aux questions de RPI.
Alors que l’on a tous en tête les tableaux réalisés par Paul Gauguin à Tahiti, et que l’on sait que c’est aux îles Marquises qu’il est décédé, est-ce vraiment un hasard que vous jouiez la pièce La tortue de Gauguin sur une île de la Vltava ?
« Ce n’est peut-être pas un hasard pour les organisateurs, qui ne m’en avaient toutefois pas informé ! Cela dit c’est un beau hasard… »
Même si la Polynésie ne ressemble pas beaucoup à l’Europe centrale ! Mais peut-être que cela n’aurait-il pas dérangé Gauguin…
« En fait, si, cela l’aurait sans doute dérangé, car ce n’était pas par hasard qu’il était parti en Polynésie : il avait vraiment l’intention de fuir le monde, et l’Europe en particulier. »
Qu’est-ce qui a amené votre compagnie à venir à Prague pour se produire dans le cadre du festival estival Za dveřmi ?
« Ce spectacle a eu un petit succès, ce qui a fait que beaucoup de gens l’ont vu à des festivals en France et nous l’ont ensuite demandé. Nous n’avions pas de contact particulier avec le festival Za dveřmi ; ce sont les organisateurs qui nous ont contactés après avoir vu le spectacle à Saint-Pétersbourg il y a quelques temps… Ce spectacle voyage beaucoup… comme la tortue de Gauguin ! »
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce spectacle, La tortue de Gauguin, dont le sous-titre est Polyptyque en mouvements ? Tout d’abord, un polyptyque, qu’est-ce que c’est ?
« Un polyptique est un ensemble pictural composé de plusieurs morceaux, comme plusieurs toiles associées qui en donnent une autre, formant ainsi un ensemble pictural. Notre échafaudage, c’est notre toile à nous… Elle est composée de six toiles associées, mais également utilisables de façon individuelle et qui, ensemble, forment donc une grande toile de peintre.
Hommage aux « artistes de peu »
Quelle est l’histoire de ce spectacle ?
« Il n’y a pas d’histoire à proprement parler, car le récit lui aussi est un polyptyque. C’est-à-dire que ce n’est pas une histoire qui commence par un commencement et se termine par une fin, mais ce sont plusieurs chapitres qui sont associés à la manière d’un recueil de poésie, par exemple, ou d’un livre de nouvelles. Ces différentes histoires ont toutefois une homogénéité, leur thème restant celui d’un hommage à ceux qui réalisent des toiles, les peintres – mais pas n’importe lesquels : ceux qu’on appelle ‘les artistes de peu’. Pour nous, ce ne sont pas des mauvais artistes ; ce sont des artistes comme les autres, mais ils ont moins de renom et l’histoire de l’art n’a pas nécessairement retenu leurs noms. Ils sont très nombreux ; beaucoup plus nombreux que le ghota des peintres dont on parle – Gauguin, par exemple, mais aussi les vedettes de l’art contemporain – ; c’est la cohorte de ceux qui n’auront jamais vraiment de renom, mais qui travaillent tout aussi bien et ont beaucoup de choses à exprimer. »
« C’est par exemple le cas de la plupart des peintres qui travaillent avec nous et font du théâtre de rue, s’exprimant ainsi autrement que par les voies plus ‘solennelles’ et prestigieuses de l’art… »
Les artistes du spectacle La tortue de Gauguin sont-ils comédiens et/ou peintres ?
« Ils sont devenus un peu comédiens par la force des choses, parce que je leur ai imposé d’être présents sur scène. En général, ce qui caractérise l’œuvre d’un peintre ou d’un plasticien, c’est qu’elle existe en leur absence. C’est le cas dans les musées, les centres d’art ou les galeries ; on y voit les œuvres terminées sans leurs auteurs. Ce que je propose avec ce spectacle, c’est non seulement de voir les peintures terminées, achevées, mais aussi leur élaboration, le geste du peintre devant le public. C’est ce qui fait la différence. »
« Vous me demandez ce qu’ils sont : ils sont diseurs, chanteurs et peintres à la fois, car ils disent des choses, chantent et aussi déploient leurs talents de peintres devant le public. »
Sous-titres en tchèque… et chants en grommelot
La musique qui accompagne l’ensemble du spectacle est jouée et chantée en direct, n’est-ce pas ?
« C’est ce qui a toujours signé notre travail : la musique qui accompagne les images est toujours diffusée en direct, avec un musicien sur scène. Il y a également une comédienne qui dit des textes qui ne sont pas les légendes des images, mais qui viennent s’ajouter, à la manière de grands poèmes, à la musique et à la peinture. »
« Les chants ne sont en général pas explicites : les paroles sont en grommelot, des mots inventés pour leur musicalité. C’est pour cela que la pièce a, par ailleurs, un texte intelligible, en français. Notre comédienne étant bilingue franco-espagnole, lorsque nous avons joué dans des pays hispanophones, elle disait le texte en espagnol. Mais dans les pays dont elle ne maîtrise pas la langue, nous avons un système de traduction projetée – un peu comme à l’opéra ou comme les sous-titres au cinéma – sur un écran légèrement décalé de notre structure et qui permet aux spectateurs autochtones de comprendre les textes. »
Combien de personnes interviennent dans cette pièce ?
« Il y a huit personnes sur l’échafaudage : les six peintres, le musicien et la comédienne ; par ailleurs, quatre techniciens œuvrent à la machinerie, au montage de l’échafaudage et aux aléas techniques du spectacle vivant. »
Prague dans les années 1980 : des souvenirs à retrouver… ou à recréer
Hors spectacle, est-ce votre première visite à Prague ?
« L’une de mes premières tournées étrangères avait eu lieu à Prague dans les années 1980 ; à l’époque, le régime était différent et le pays était uni avec la Slovaquie. Cette année, je vais rester une journée de plus que ce qui est requis par la tournée et essayer de retrouver mes souvenirs, mais avec 40 ans d’écart et tous les changements qui ont été opérés pendant cette période, cela va être difficile ! Mais je vais créer de nouveaux souvenirs. »
Un souvenir de votre visite dans les années 1980, toutefois ?
« A l’époque, nous étions invités par l’Institut français de Prague, dont j’ai ensuite su par beaucoup de Pragois expatriés que c’était un lieu particulier, qui permettait aux personnes qui contestaient un peu le régime ou en étaient les victimes de se retrouver dans ce genre de havre de liberté… J’imagine que cela a une part de vrai. Lorsque nous y sommes venus pour nos premiers spectacles de marionnettes, il y avait dans ce lieu une effervescence qui, il faut bien le dire, était différente de l’aspect un peu lugubre du reste de la ville à l’époque – pour un étranger qui ne connaissait pas les arrière-cours, du moins. »






