Nevermore 68 : l’invasion de la Tchécoslovaquie commémorée avec la tragédie ukrainienne en toile de fond

Ce 21 août marque le 57ᵉ anniversaire de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. À cette occasion, l’événement NeverMore 68 se tient au parc des expositions. Le thème de cette édition est : « Comment le monde a vu août 1968 », ou comment les médias étrangers ont parlé de ces événements. Barbora Šubrtová est la fondatrice du festival NeverMore 68 :

Barbora Šubrtová | Photo: Jakub Ferenčík,  Radio Prague Int.

« C’est la quatrième édition de l’événement, et chaque année nous choisissons un thème en lien, évidemment, avec le sujet principal : la commémoration du 21 août et le rappel de l’occupation soviétique qui a suivi. Chaque fois, nous déclinons un thème particulier. Cette année, c’est la perspective étrangère : comment les autres pays, à travers leurs médias et leur société civile, ont réagi à l’occupation soviétique de la Tchécoslovaquie. Cela concerne les pays des deux côtés du rideau de fer. »

Le thème résonne évidemment avec l’actualité

« Nous avons voulu aborder ce thème parce qu’aujourd’hui la situation internationale et géopolitique change profondément : le droit international et les accords ne sont plus respectés. Et nous faisons désormais partie des pays qui observent l’occupation d’autres pays. Nous sommes, en quelque sorte, devenus la « perspective étrangère ». Et il est bon de nous rappeler combien il fut difficile pour nous, à l’époque, de n’entendre que des paroles vides, certes sympathiques, mais sans aucune action concrète en notre défense, uniquement des gestes symboliques ou diplomatiques. Cela doit nous servir de leçon, car il est trop facile d’attendre des autres qu’ils acceptent des conditions d’occupation que nous-mêmes jugerions inacceptables si nous étions confrontés à la même situation aujourd’hui. »

NeverMore 68 en 2024 | Photo: NeverMore 68

« L’idée était donc de rappeler ce que nous avons ressenti quand tout le monde se contentait de regarder les chars soviétiques entrer en Tchécoslovaquie. Dans ce cadre, nous avons choisi un focus particulier : la perspective britannique. Nous avions envisagé au départ d’y associer aussi la perspective américaine, en lien avec Radio Free Europe, mais après les élections américaines la situation a changé, et il en fut de même pour Radio Free Europe. Nous nous sommes donc concentrés sur la perspective britannique, d’autant plus que le Royaume-Uni abritait alors une importante communauté tchèque, composée notamment de réfugiés arrivés après la Deuxième Guerre mondiale et après le coup de Prague de 1948. »

« Nous avons été très agréablement surpris par la coopération de l’ambassade britannique et du British Council. De cette collaboration est née une exposition sur le regard britannique, qui présente pour la première fois des documents autrefois secrets du gouvernement britannique, datés du 22 août 1968, consacrés à l’invasion. L’exposition inclut également les réactions très critiques de la presse britannique et de la société démocratique, avec des manifestations organisées des deux côtés du spectre politique. L’invasion a d’ailleurs provoqué une crise au sein des partis communistes occidentaux, perçue comme une trahison des idéaux communistes et comme un geste impérialiste. Même le Parti communiste britannique a condamné l’invasion. »

Photo: NeverMore 68

« Une grande partie de la jeune génération ne connaît pas cette date du 21 août 1968 »

« L’exposition est accompagnée de panneaux explicatifs et d’une table ronde consacrée à la perspective diplomatique et britannique, avec la participation d’un représentant de l’ambassade du Royaume-Uni, du directeur du British Council et d’un ancien ambassadeur tchèque. La discussion portera non seulement sur l’occupation de la Tchécoslovaquie, mais aussi, plus largement, sur la manière dont les cercles diplomatiques réagissent à une invasion armée d’un autre État – une question qui reste tristement actuelle. »

« L’exposition présente des documents diplomatiques et gouvernementaux, des archives de presse (dont la collection numérisée des journaux britanniques, permettant de montrer des unes de presque tous les quotidiens de l’époque), ainsi que des photographies des manifestations. On y trouve aussi des rapports rédigés par des diplomates tchèques depuis Londres. Enfin, une projection vidéo montre des témoignages de témoins étrangers présents en Tchécoslovaquie pendant l’invasion, comme l’Anglaise Barbara Day, qui était alors en séjour « hippie » avec une troupe de théâtre et qui raconte son expérience. »

« L’objectif global de l’événement est de créer un espace pour le grand public comme pour les organisations qui travaillent sur ce pan de notre histoire. Il s’agit avant tout de se souvenir – car une grande partie de la jeune génération ne connaît pas cette date du 21 août 1968 ou en a une idée très floue. Maintenir vivant ce souvenir est essentiel : si nous nous rappelons les faits tels qu’ils se sont produits, nous serons capables de reconnaître les schémas qui se répètent aujourd’hui, 57 ans plus tard. »

« Les raisons de l’occupation de la Tchécoslovaquie étaient similaires à celles de l’invasion actuelle de l’Ukraine »

« Je suis très préoccupé par la rapidité avec laquelle la société tchèque a accepté certains aspects du narratif russe, par exemple l’idée que l’occupation de 1968 aurait été menée par des soldats ukrainiens ou décidée par des Ukrainiens au sein du Politburo soviétique – ce qui est une absurdité historique. Cette complaisance vis-à-vis de récits falsifiés est inquiétante. »

« À mes yeux, les raisons de l’occupation de la Tchécoslovaquie étaient similaires à celles de l’invasion actuelle de l’Ukraine : dans les deux cas, un pays voulait emprunter une voie plus démocratique et plus ouverte, indépendante de Moscou. Et dans les deux cas, ce rêve a été écrasé par les chars – hier soviétiques, aujourd’hui russes. Certains soldats russes ayant participé à l’invasion de l’Ukraine ont même appartenu aux mêmes unités d’occupation de 1968. Je ne vois vraiment pas comment cela ne pourrait pas être un signe d’alerte pour mes concitoyens tchèques. C’est tellement évident, tellement clair. On entend pratiquement chaque jour de nouvelles menaces venant de la télévision russe, disant que nous serons les prochains. »

« Alors voilà, c’est notre manière de contribuer à maintenir notre pays dans la direction démocratique, avec une l’Europe de l’Ouest qui défend les droits humains et les principes démocratiques. »

Plus d'info sur le programme du festival jeudi, avec également dans la soirée la projection du film Radio Prague, les ondes de la révolte : https://navystavisti.cz/udalosti/nevermore-68-2025

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