Dans les salles tchèques, le biopic très attendu d’Agnieszka Holland sur Franz Kafka
C’est le grand moment cinéma très attendu de la rentrée : jeudi, le film Franz d’Agnieszka Holland sort dans les salles tchèques. Car 101 ans après sa mort, l’écrivain pragois Kafka fascine toujours, et il fallait bien une réalisatrice polonaise férue d’histoire tchèque pour se lancer dans un tel projet de biopic.
Quiconque se rend à Prague ne peut échapper à la Kafkomanie dans les boutiques touristiques : mug Kafka, carte postale Kafka, tote-bag Kafka à acheter ou encore un Kafka Hummus Cafe où se poser, font partie des multiples et incontournables déclinaisons commerciales autour de l’écrivain pragois qui n’en demandait pas tant.
Il n’en avait pas non plus demandé tant à son ami Max Brod, ou plutôt si : il l’avait sommé de détruire tous ses manuscrits après sa mort – prématurée s’il en est. Mais Brod, en bon copain et exécuteur testamentaire qui savait mieux ce qui était bon pour son ami, n’en a pas tenu compte. Cette « trahison » de ses dernières volontés n’en reste pas moin un don pour l’humanité qui a pu, depuis, lire ses œuvres – et la multitude d’ouvrages qui lui sont consacrés. On dit souvent que le rapport mathématique entre les mots écrits par Kafka et ceux écrits à son sujet est de un pour dix millions. Dans ce contexte, comment la réalisatrice Agnieszka Holland s’y est-elle prise pour tenter de renouveler la perspective sur l’auteur :
« J’ai réalisé quelques films biographiques. J’ai toujours été attirée par une approche qui puisse aider à éclaircir les questions entourant la personne et rendre son histoire pertinente pour notre époque. Mais je savais que nous ne pouvions pas utiliser la même approche pour Kafka. Kafka n’a terminé aucun de ses romans. On ne peut donc pas simplement les terminer à sa place ou imposer une forme de causalité à sa vie. »
Né le 3 juillet 1883, dans une famille juive de la petite bourgeoisie pragoise, Franz Kafka est considéré comme un des plus grands auteurs du XXe siècle, sans qu’il en ait jamais rien su. Kafka est le type de personnalité dont on croit tout savoir, mais dont on ne cesse de (re)découvrir des facettes. Et ce, en dépit d’une vie quotidienne somme toute relativement quelconque :
« La vie de Kafka n’a pas été très mouvementée, elle était plutôt monotone. Tout se passait en réalité dans sa tête. Peu d’écrivains ont laissé autant d’écrits introspectifs que Kafka. Mais en même temps, nous en savons en réalité très peu. En savoir davantage s’apparente donc à une enquête. Nous avons donc décidé que le film devait être construit comme un puzzle, composé de fragments et d’extraits. »
Trouver un acteur capable d’incarner Franz Kafka, dont tout le monde connaît la silhouette et le visage, s’apparentait à une gageure pour mener à bien ce projet de biopic. Et pourtant, il est fascinant de découvrir ce Kafka cinématographique sous les traits incroyablement proches d’un jeune acteur allemand peu connu, Idan Weiss qui, selon Agnieszka Holland, ne lui ressemble pas seulement physiquement. Interrogé au Festival du film de Karlovy Vary, Idan Weiss s’était confié sur ce que représente Kafka pour lui :
« Je dirais la sensibilité. Franz Kafka était quelqu’un de très sensible. Je pense que nous avons tous cette sensibilité en nous, la question est simplement de savoir dans quelle mesure nous lui donnons libre cours. Mais je suis moi-même quelqu’un de très sensible, qui ressent et voit beaucoup de choses. Et il était exactement pareil. Cette incapacité à s’arrêter et cette volonté de continuer à faire ce que l’on apprécie. Par exemple, il ne pouvait pas s’empêcher d’écrire. Je pense que nous avons tous une certaine envie de pouvoir vraiment pratiquer ce que nous aimons. Jusqu’à un point où cela ne nous fait peut-être plus de bien ou ne nous comble plus. Kafka était épuisé par le monde, mais il a su conserver sa joie de vivre. Il était par exemple un nageur passionné. »
Dans un entretien accordé en 2023 à la documentariste française Ruth Zylberman, son biographe allemand Reiner Stach rappelait que ce grand lecteur de biographies qu’était Kafka « se demandait sans cesse : 'Comment fait-on pour surmonter la vie ?' » Pour Idan Weiss, jeune acteur de 28 ans, incarner une personnalité à la vie intérieure aussi riche et complexe que celle de Kafka devait passer aussi, paradoxalement, par une préparation physique intense :
« J’ai eu différentes façons de me préparer. À l’époque, je vivais à Hambourg et je m’étais pour ainsi dire barricadé dans mon appartement, évitant la lumière du jour. Pendant environ deux mois, je ne sortais que le soir, quand il faisait nuit, afin de ressentir cette sensation d’obscurité, de mélancolie. Et puis, je me suis beaucoup penché sur mon passé, par exemple. Car la sensibilité change au fil des ans. J’ai moi-même souffert de dépression. Je suis donc revenu sur cette période et j’ai essayé de comprendre ce qu’elle avait représenté pour moi. J’ai délibérément beaucoup réfléchi à mon passé, ce qui a été très bénéfique pour le rôle et pour moi aussi. Mais j’ai aussi peu dormi, car je voulais ressentir cette fatigue, cet épuisement. C’est aussi passionnant quand on décide de dormir moins ou de rester éveillé, car on acquiert alors une énergie très particulière. C’est quelque chose que j’ai beaucoup aimé. »
Impossible d’envisager un film sur Kafka sans mettre en scène Prague qui occupe une place à part entière dans l’imaginaire autour de l’écrivain de langue allemande : Prague ne pouvait qu’être un personnage elle aussi, aussi central que l’est Kafka, alors que la capitale tchèque a une importance toute particulière pour Agnieszka Holland qui a étudié à la FAMU, la célèbre école de cinéma de la ville dans les années 1960, en pleine Nouvelle vague tchécoslovaque. D’ailleurs, la réalisatrice polonaise aime à rappeler que son choix d’aller faire ses études à Prague a été en partie déterminé par son amour pour Kafka depuis l’adolescence.