Stéphane Demoustier présente à Prague son film sur le « destin inouï » de l’architecte de la Grande Arche de la Défense
« L’Inconnu de la Grande Arche » : ce film événement fait la clôture, ce mercredi soir, du 28e Festival du film français. Le réalisateur Stéphane Demoustier est venu à cette occasion à Prague pour présenter en avant-première ce film basé sur l’histoire vraie de l’architecte Johan Otto von Spreckelsen qui a surpris le monde entier en remportant le concours d’architecture de la Grande Arche de La Défense, lancé par le président François Mitterrand.
Stéphane Demoustier, votre film a reçu un très bon accueil en France et il a été également très apprécié par la rédaction française de Radio Prague Int. Donc, c’est un véritable plaisir de pouvoir vous rencontrer à Prague, alors que votre film sortira le 11 décembre dans les salles en Tchéquie. Johan Otto von Spreckelsen était inconnu lorsqu’il a remporté le grand concours d’architecture pour la construction d’un monument à la Défense et, plus de quarante ans après, il est tout aussi inconnu, même en France. C’est pour cela que vous avez voulu raconter son histoire ?
« Spreckelsen est totalement méconnu en France, mais il est également méconnu au Danemark, alors qu’il est danois. C’est une histoire oubliée, un acteur oublié de l’histoire récente de la ville. Je ne sais pas si c’est pour le réhabiliter que j’ai voulu faire le film. Quand j’ai découvert son histoire, j’ai trouvé qu’elle était passionnante sur ce qu’elle racontait d’un destin inouï de quelqu’un qui passe de l’anonymat à la gloire extrême en très peu de temps. Et aussi de ce que cette histoire qui survient en début des années 1980 raconte de la France. C’est une période à la fois très récente, mais déjà, par contraste, très loin de ce qu’on vit aujourd’hui. »
Dans quelle mesure vous vous êtes inspiré du roman « La Grande Arche » de Laurence Cossé ?
« C’est un livre qui a mis en lumière à mes yeux ce personnage. Il y avait, dans ce roman, beaucoup d’éléments qui concernent les faits politiques qui ont entouré l’aventure de La Grande Arche et les éléments relatifs à sa construction, qui, à la lecture du livre, se sont révélés passionnants. En fait, l’architecture n’est pas un domaine de spécialistes. Elle nous concerne tous. En lisant ce livre, j’ai découvert qu’il y avait aussi un suspense : réussiront-t-ils ou non à aller au terme du chantier ? Il y a des ressorts humains et des ressorts financiers qui créent réellement une attente… Mais dans le livre de Laurence Cossé, il n’avait pas grand-chose sur cet architecte qui était au cœur du processus : il est arrivé, il était anonyme, et puis il a disparu comme il arrivait. Le mystère qui entourait ce personnage m’a donné envie de construire un récit autour de lui, pour questionner qui il était et comment il a vécu cette histoire. »
Le film raconte la tension entre la vision artistique de Spreckelsen, justement, les contraintes politiques, budgétaires et autres qui vont bouleverser le projet. Il évoque aussi le combat intérieur de ce grand créateur qui a tout donné, tout sacrifié pour « l’œuvre de sa vie », sa passion pour le projet de la Grande Arche, une passion finalement destructrice pour lui : cela vous a marqué ?
« Quand il a remporté le concours, Spreckelsen avait une cinquantaine d’années, il était professeur d’architecture à Copenhague, mais il n’avait construit que sa maison et quatre petites églises au Danemark. C’est quelqu’un qui, dans ses rares constructions, n’avait façonné que des cubes. Toutes ses constructions sont cubiques. Il était obsédé par la forme carrée, et évidemment, pour la Défense, il propose un cube géant. Il était très attaché à une idée assez pure. Or l’architecture est un art collectif qui est constamment aux prises avec le réel. Spreckelsen va faire l’expérience assez douloureuse de cette réalité. Il devra beaucoup plus collaborer que ce qu’il avait fait jusque-là, travailler à une toute autre échelle et en plus dans un pays qui n’est pas le sien. Tout cela va créer un trop-plein chez lui. Le film raconte cette expérience qui ne ressemble à nulle autre. »
Vous avez tourné au Palais de l’Elysée et vous avez dû notamment reconstituer le chantier de la Grande Arche – comment vous l’avez fait ? Était-ce le plus grand défi de ce tournage ?
« Tout à fait. Reconstruite le chantier était le casse-tête. Nous avons eu la chance, effectivement, de tourner au Palais de l’Elysée certaines scènes, de tourner également sur les Champs-Elysées, une scène assez emblématique et réelle avec François Mitterrand : il a souhaité que l’on lui figure une simulation de l’Arche afin qu’il puisse évaluer quelle serait son emprise dans la perspective de l’Arc de Triomphe tel qu’il est vu depuis les Champs-Elysées. Alors nous avons eu la chance et le luxe d’avoir les Champs-Elysées privatisés pour trois heures, avec des voitures d’époque. »
« Pour le site du chantier de la Grande Arche, nous avons travaillé avec des photographies d’archives. L’idée qu’on a eue, c’est d’animer ces photographies. C’est-à-dire qu’on a mis nos personnages dans des photographies et après, on a fait des images. On a fait bouger la photo grâce au miracle du numérique. Je tenais absolument à ce qu’on ait certains plans larges de la construction à ces différents stades parce que cette échelle, l’ampleur de chantier, c’est aussi ce qui a pu donner le vertige à Spreckelsen, qui n’avait construit que des petites églises, des lieux à échelle totalement humaine et qui, là, s’est retrouvé devant un monument industriel. Pour qu’on ait la sensation physique de ce monstre qui est en train d’apparaître au grand jour, il fallait qu’on ait ces plans larges réalisés à partir de photographies existantes. On n’aurait pas pu numériquement tout reconstruire. Ça aurait été beaucoup trop cher et moins intéressant aussi. »
Pourriez-vous nous parler du casting et du personnage de Liv, l’épouse de l’architecte, qui est le seul personnage inventé ? Pourquoi son rôle vous a semblé important ?
« Spreckelsen avait une femme, à propos de laquelle on ne sait rien, puisqu’on ne sait rien de lui-même... Ils étaient très secrets et inconnus quand il a commencé à travailler sur le projet. Néanmoins, tous ceux qui ont travaillé sur le chantier et qui ont côtoyé Spreckelsen, racontent qu’il était toujours accompagné de sa femme. Ils ne se séparaient jamais. Il se trouve qu’à cette époque, il n’y avait que des hommes qui étaient dans la lumière et qui occupaient des fonctions de pouvoir. D’ailleurs, à la lecture du livre de Cossé, c’était flagrant. Moi, je raconte aussi l’intimité de cet architecte. Il fallait donc que je raconte comment, dans sa vie familiale et de couple, il allait traverser toute cette aventure. Voilà pourquoi j’ai voulu façonner ce personnage de sa femme Liv, en montrant que sa présence était indispensable pour lui. Si elle n’est pas là... eh bien le grand homme tombe, en quelque sorte. Je ne voulais pas qu’il y ait un rapport de subalterne à supérieur, mais une égalité entre les deux. Je voulais montrer qu’il était amoureux d’elle. L’actrice qui joue Liv, Sidse Babett Knudsen, connue notamment de la série ‘Borgen’, est quelqu’un qui a beaucoup de caractère, beaucoup de tempérament, et qui, immédiatement, est à la mesure de Spreckelsen. »
Et les personnages de Spreckelsen et de François Mitterrand ?
« Quand il y a François Mitterrand dans un film, c’est toujours un peu le casse-tête, par quel bout on va le prendre. Avec Michel Fau, on s’est dit qu’on ne voulait ni être dans l’imitation, ça ne nous paraissait pas intéressant, ni dans la parodie. Donc Michel Fau propose une évocation de François Mitterrand. Cela tient au génie Michel Fau, qui interprète ce rôle avec beaucoup d’appétit, beaucoup d’humour aussi. Et pour Spreckelsen, je tenais absolument à ce que ce soit un acteur danois qui le joue et j’ai choisi Claes Bang. J’aime que dans le film, on entende parler danois, italien quand l’architecte va en Italie, que l’on entende du français, parfois de l’anglais… Cette diversité des langues fait partie de la richesse d’un idéal européen qui était très prégnant au début des années 1980, à l’époque de la fervente construction européenne. Je voulais absolument que nous, dans le casting, on ait aussi cette ouverture. Xavier Dolan, qui est canadien, vient également l’enrichir. Ce n’est pas histoire parisienne, mais une histoire internationale. »
« Le fait de voyager avec ce film et de le présenter ici à Prague et ailleurs en Europe, cela fait partie aussi de cette aventure de partager ce que nous avons en commun. »