Andrea Sedláčková fait la lumière sur la création des « années érotiques » de Toyen
Après avoir publié une grande monographie de Toyen, l’écrivaine et cinéaste Andrea Sedláčková récidive en publiant un deuxième livre important consacré à cette femme peintre surréaliste qui reste toujours et encore un personnage énigmatique malgré la grande attention qui lui est prêtée aujourd’hui. Dans ce deuxième livre intitulé Toyen – Léta erotická (Les années érotiques) Andrea Sedláčková réunit d’innombrables dessins tirés de l’ombre d’archives et de collections privées et révèle au grand public une partie occultée de l’œuvre de cette artiste qui a refusé de partager l’hypocrisie sexuelle de son temps. Andrea Sedláčková a bien voulu présenter son livre au micro de Radio Prague Int.
A la découverte des dessins explicites de Toyen
Il semblait que vous aviez épuisé le thème Toyen dans votre premier livre. Pourquoi êtes-vous revenue sur ce sujet et lui avez-vous consacré encore un livre aussi volumineux que le premier. Qu’avez découvert encore dans l’œuvre et dans la vie de Toyen ?
« En fait, c’était un hasard parce que j’ai rencontré un collectionneur qui m’a montré un livre unique, un livre pornographique paru en 1931 avec des images coloriées à la main par Toyen. Il n’en existait que dix exemplaires coloriés et maintenant il n’y en a qu’un. Je me suis dit que je ne connaissais pas vraiment et profondément l’œuvre explicite comme ses illustrations dans les livres des années trente et j’ai commencé à chercher. Et j’ai découvert que c’était un travail assez vaste. En plus il y avait une chose qui m’a frappée. Je connaissais certains dessins, certaines illustrations de Toyen qu’on présentait en-dehors de leur contexte comme quelque chose de personnel, comme si Toyen se dessinait elle-même, spécialement dans les dessins aux connotations bisexuelles. Du coup je me suis dit que j’allais lire le texte de ces livres pour voir si les dessins correspondaient à ces textes et j’ai découvert que oui. Après, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire de ces livres, aux maisons d’édition que les avaient publiés dans les années 1930 et j’étais assez étonnée qu’il y en avait eu autant. Au fur et à mesure cela m’a amenée à écrire un texte de plus en plus long. »
Tout dans l’œuvre de Toyen est érotique
D’où venait chez Toyen cet intérêt pour les thèmes érotiques ? Où cherchait-elle ses inspirations et dans quelle mesure ses dessins érotiques reflétaient-ils sa propre vie ?
« On ne peut pas savoir d’où venait cet intérêt mais en tout cas il existait. On sait, on a des témoignages selon lesquels Toyen aimait visiter des maisons closes, elle aimait regarder… Elle était accompagnée par le poète tchèque Vítězslav Nezval ou quand elle était à Paris, par Paul Eluard. On sait que c’était quelque chose qu’elle aimait. Et je pense que c’est aussi transformé dans son œuvre. Annie Lebrun, une grande connaisseuse de l’œuvre de Toyen, disait que tout dans l’œuvre de Toyen est érotique. Dans ce deuxième livre je me suis consacrée aux œuvres explicitement érotiques mais dans les tableaux réalisés par Toyen jusqu’à la fin de sa vie, il y a toujours des thèmes érotiques qui sont plus ou moins cachés. »
Le mythe Toyen
Qu’est-ce que cette recherche sur cette partie occultée de la création de cette artiste nous dit sur le mythe Toyen, une personnalité excentrique qui était considérée par d’aucuns comme une femme qui ne s’identifiait pas avec son sexe ?
« Déjà dans mon premier livre sur Toyen, j’essayais de trouver la réponse à la question si elle avait des relations avec des femmes, si elle se considérait comme un homme puisqu’elle parlait d’elle-même pendant une courte période à la troisième personne masculine. Moi je pense et j’en apporte des preuves que c’était dû au fait qu’elle faisait partie de Devětsil, un groupe d’artistes tchécoslovaques fondé en 1920. Elle savait que c’était un groupe exclusivement masculin et qu’en tant que femme, elle n’y trouverait pas facilement sa place. Mais si elle arrivait déguisée en homme, elle aurait beaucoup plus de chances de devenir égale à ces hommes-là. Je démontre aussi dans mon livre que la critique a toujours considéré la peinture de Toyen comme masculine et qu’elle considérait paradoxalement la peinture de son ami Jindřich Štýrský, son partenaire, comme féminine. Je pense que le mythe de la Toyen masculine venait de deux sources – évidemment de Toyen elle-même mais aussi de sa peinture qu’on considérait comme masculine. »
Le rôle initiateur de Jindřich Štýrský
Vous parlez de Jindřich Štýrský. Quels étaient les rapports entre Toyen et Jindřich Štýrský, son ami intime et son collègue qui partageait beaucoup de ces opinions artistiques. Il est évident que ces deux artistes s’influençaient mutuellement. Quel rôle Jindřich Štýrský a-t-il joué dans l’intérêt que Toyen manifestait pour ce genre de création ?
« Je pense que Jindřich Štýrský était la rencontre la plus importante de la vie de Toyen. C’était une rencontre fondamentale. C’est lui qui l’a amenée dans Devětsil. Il était toujours beaucoup plus à la recherche de la nouveauté et Toyen faisait toujours un petit peu ce que Štýrský voulait faire. Il a fondé avec elle un nouveau style - l’artificialisme. Elle le suivait mais elle a créé une œuvre complètement à la hauteur de Štýrský. Ils avaient aussi une relation personnelle, une relation d’amour, qui s’est transformée au fur et à mesure en relation amicale. »
Quelle était la méthode de travail de Toyen ? Vous montrez dans votre livre qu’elle avait des classeurs dans lesquels elle réunissait d’innombrables photos et reproductions d’œuvres artistiques. Quel était le rôle de ces classeurs dans sa création ?
« Toyen était autodidacte. Elle a étudié très brièvement à l’Ecole d’art. Je pense qu’elle a ainsi appris l’histoire de l’art mondial et aussi, comme je le démontre dans mon livre, elle puisait l’inspiration dans les œuvres de ses prédécesseurs et de ses collègues. »
Toyen face à la société de son temps
Quelle était la position de Toyen dans la société ? Comment était-elle perçue par ses contemporains ? Quelles étaient les sources du courage avec lequel Toyen a fait face aux gens qui considéraient sans doute son œuvre érotique comme pornographique ?
« On voit quelle est devenu assez vite célèbre. Ses premières expositions avec Štýrský et le Devěstil ont été montées quand elle n’avait que 22 ou 23 ans. Ils faisaient toujours des expositions ensemble avec Štýrský et ils ont exposé dans des salles importantes à Paris dès l’âge de de 25 ou 30 ans, donc c’était plutôt une femme qui avait du succès. Dans mon livre, je démontre aussi pas mal de critiques négatives d’œuvres de Toyen parce que jusqu’à maintenant dans les ses monographies et dans celles de Štýrský, on ne reproduisait que des critiques positives. Je démontre qu’il y en avait beaucoup qui étaient négatives et qu’il y avait des gens qui ne comprenaient pas leur travail de la période de l’artificialisme et du surréalisme.
En ce qui concerne la création érotique ou pornographique de Toyen, il faut dire qu’elle ne signait pas ses œuvres ou qu’elle ne les signait au maximum que par un T. Le grand public ne savait pas qu’elle était auteure de ces œuvres à la différence de Štýrský qui ne se cachait pas derrière un pseudonyme. Lui, il était très courageux pour son temps. Il faut dire que Toyen dessinait ses œuvres pornographiques avec humour et tendresse, tandis que chez Štýrský la pornographie était beaucoup plus dure, sombre et cruelle. »
Une période, courte, importante et belle
Peut-on considérer les dessins érotiques comme une partie importante et intégrante de l’œuvre de Toyen où était-ce plutôt une activité secondaire et peut-être une forme de protestation contre la morale bourgeoise et l’hypocrisie sexuelle de l’époque ?
« Je ne pense pas c’était une sorte de protestation. C’était vraiment quelque chose pour gagner la vie. Je pense que le fait qu’elle l’ait fait démontre qu’elle s’en fichait de la morale bourgeoise. A l’époque, Prague était encore plus petite que maintenant et tout le monde savait que c’était Toyen qui faisait ces dessins, même si elle était cachée sous un pseudonyme. Est-ce que c’était important ? Oui, puisque, comme vous avez dit au début, le livre est assez volumineux, c’est-à-dire qu’on voit qu’elle a fait beaucoup de dessins de ce genre. Ce n’était pas un seul ouvrage mais une création qui avait un sens pour elle. Elle ne l’a fait que pendant trois ans et elle y est revenue encore en 1938. C’était une période courte, importante et très belle. »
Malgré les deux grands livres que vous avec consacrés à cette grande peintre surréaliste qu’était Toyen, vous dites qu’elle reste toujours une énigme qui ne sera jamais résolue. Qu’est- ce que nous ne savons pas encore sur Toyen et que nous ne saurons probablement jamais ?
« On ne sait toujours pas pourquoi elle a quitté ses parents à l’âge de 16 ans, il y a sûrement eu un conflit qui, comme je le démontre dans mon livre, s’est réglé avec le temps. Mais j’aimerais bien quand même savoir pourquoi. On ne sait toujours pas si elle avait des relations avec des femmes. On peut le supposer mais il n’y a aucune preuve. On connaît beaucoup moins bien sa vie après la guerre en France et quel a été le genre de sa relation avec Benjamin Péret. Je sais par un témoin qu’ils ont vécu ensemble mais il n’existe aucun témoignage direct. Voilà, il y a plein de choses. Peut-être va-t-on un jour découvrir des lettres de Toyen à sa sœur qu’elle a apparemment reçues pendant des années. On peut encore trouver des choses. On ne sait jamais. Je l’espère. »