Presse : avec le nouveau gouvernement Babiš, les Tchèques entre inquiétudes et espoirs

La nomination du gouvernement d’Andrej Babiš

Cette nouvelle revue de la presse tchèque de la semaine écoulée propose d’abord quelques commentaires relatifs à la nomination du gouvernement d’Andrej Babiš, à la perspective d’un rétablissement des relations nucléaires entre la Tchéquie et la France, aux hauts et bas du gouvernement sortant de Petr Fiala, ou encore à la place de la nostalgie dans la littérature.

Nommé lundi dernier, le nouveau gouvernement d’Andrej Babiš suscite des inquiétudes chez un certain nombre de Tchèques. Comme l’explique Deník N, celles-ci concernent la possible fin du soutien à l’Ukraine, la lutte contre les organisations non gouvernementales, le déni du changement climatique, la sous-estimation des dépenses militaires ou encore les promesses qui pourraient plonger le pays dans une spirale d’endettement. Selon le quotidien libéral, il convient toutefois aussi de mentionner les aspects positifs que la nouvelle coalition gouvernementale est susceptible d’apporter et qui sont liés à certains ministres qui avaient déjà occupé les mêmes fonctions dans le précédent cabinet dirigé par Andrej Babiš entre 2017 et 2021 :

« En matière d’économie, l’équipe de Babiš possède une vision des choses qui manquait à celle de l'ancien Premier ministre Petr Fiala. Rédigée par Karel Havlíček, la stratégie économique du mouvement ANO est vraiment bonne. Ce dernier veut investir pour améliorer le bien-être et prévoit également d’augmenter massivement les salaires dans le secteur de l’éducation. C’est aussi ce qu’avait promis le gouvernement précédent, mais celui-ci avait finalement négligé le développement de l’éducation. Si ne serait-ce qu’une partie des promesses du nouveau cabinet sont respectées, ce sera déjà une bonne chose pour la Tchéquie. Le retour d’Alena Schillerová au poste de ministre des Finances est un autre point partiellement positif, car il est peu probable qu’elle gère le budget et ses règles de manière aussi dépensière que son prédécesseur, Zbyněk Stanjura (conservateur, ODS). »

Deník N souligne que les retours de Robert Plaga et d’Adam Vojtěch à la tête respectivement des ministères de l’Éducation et de la Santé peuvent également être envisagés sous un angle positif. « L’un comme l’autre sont des technocrates compétents, généralement respectés des professionnels dans leur domaine de compétence respectif », estime l’auteur tout en ajoutant que la limite de tous les ministres du mouvement ANO réside dans le fait que chacun d’entre eux représente « le parti d’un seul homme » - Andrej Babiš. Par ailleurs, toujours selon le journal, le choix de certains autres ministres peut également être envisagé d’un bon œil, tandis que des interrogations planent au-dessus d’autres noms, dont celui de Petr Macinka, ministre à la fois des Affaires étrangères et de l’Environnement. « Seront-ils compétents, capables de tout ou incompétents ? », s’interroge ainsi le chroniqueur de Deník N, tandis que le ton de son collègue du quotidien économique Hospodářské noviny, pas réputé lui non plus pour être pro-Babiš, est plus alarmiste :

« Il existe un risque grave que le nouveau pouvoir en Tchéquie finisse par s’opposer tant aux piliers fondamentaux d’une société démocratique qu’à l’ancrage international actuel du pays. La chose la plus optimiste que l’on puisse dire à propos de l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement, c’est que nous entrons dans une période d’incertitude totale. »

De nouvelles fiançailles nucléaires avec la France ?

Lors de son entrée en fonction, lundi 15 décembre, le nouveau ministre de l’Industrie, Karel Havlíček (ANO), a présenté ses priorités qui n’ont rien apporté de nouveau sous le soleil. À l’exception, comme l’observe Hospodářské noviny, d’un sujet qui a surpris nombre d’observateurs. « Alors que la construction de nouveaux réacteurs à la centrale nucléaire de Dukovany n’a pas encore vraiment démarré, il (le nouveau ministre) souhaite se concentrer sur l’extension de celle de Temelín et contacter pour cela la société française EDF et la société américaine Westinghouse », explique-t-il ainsi. Avant de rappeler :

La centrale nucléaire de Temelín | Photo: Filip Jandourek,  ČRo

« L’appel d’offres pour la réalisation de deux réacteurs à Dukovany, d’un montant de 400 milliards de couronnes, a été remporté par la société sud-coréenne KHNP, qui a battu les concurrents susmentionnés. Le contrat avec les Coréens comprend également une option qui leur permet, une fois les travaux terminés dans la région de Vysočina, de construire d’autres réacteurs dans le sud de la Bohême. Ainsi donc, il ne semble pas logique de vouloir à nouveau solliciter Westinghouse et EDF. Mais le ministre Havlíček semble se lancer dans un jeu diplomatique et commercial bien pensé. »

Le journal économique constate que KHNP réduit désormais ses activités européennes et s’est retiré de plusieurs projets. C’est la raison pour laquelle le fait que d’autres candidats se soient manifestés pour Temelín ne devrait pas les offenser outre mesure. Cette démarche conciliante envers EDF et Westinghouse pourrait permettre à la Tchéquie d’apaiser ses relations avec ses partenaires internationaux, qui ont parfois mal accepté leur défaite dans l’appel d’offres. « Le rétablissement de relations nucléaires avec la France est peut-être encore plus important », ajoute le journal, qui conclut sur ces mots :

« La construction d’un nouveau réacteur à Temelín est toutefois une question relevant d’un horizon relativement lointain et il n’est absolument pas certain que le projet soit un jour mené. Si tel devait être le cas, ce ne serait qu’après l’achèvement des réacteurs à Dukovany, soit à la fin des années 2040 au plus tôt. En s’adressant de manière informelle à un plus large éventail de fournisseurs potentiels, le gouvernement ne prend donc aucun risque majeur. Cette démarche conciliante a toutefois été très bénéfique pour la Tchéquie à bien des égards. »

Faire partie de l’Occident ne suffit pas aux yeux des Tchèques

« Dans les manuels d’histoire, le mandat du Premier ministre Petr Fiala sera certainement apprécié pour sa politique étrangère et de sécurité », lit-on dans dans un texte publié sur le site Seznam Zprávy. Celui-ci dresse un bilan du gouvernement sortant, une coalition de centre-droit composée d’abord de cinq, puis de quatre partis. D’un autre côté, comme l’estime l’auteur, les partis qui en ont fait partie devraient rejeter l’héritage de Fiala, avec sa longue série de défaites, et essayer autre chose :

Petr Fiala dans le train en direction pour Kiev en mars 2022 | Photo: Bureau du Gouvernement tchèque

« Certes, Petr Fiala est l’un des rares Premiers ministres depuis 1989 (et la chute du régime communiste) à être allé au bout de son mandat. De même, sa photo avec un casque sur la tête prise dans le train en direction pour Kiev en mars 2022 est devenue emblématique et mérite à juste titre des éloges pour son soutien stable à l’Ukraine en guerre. Il n’en demeure pas moins qu’il est dans l’intérêt des partis de l’ancienne coalition gouvernementale de reconnaître que le système de gouvernance sous Petr Fiala a été globalement un fiasco et que l’impopularité flagrante du gouvernement et de son chef était justifiée. Si ces partis veulent avoir une chance de battre le mouvement ANO et Andrej Babiš non pas dans huit, mais dans quatre ans, ils doivent offrir aux électeurs quelque chose de fondamentalement différent du simple moralisme, qui était si souvent dépourvu de contenu concret. En effet, faire partie de l’Occident ne suffit pas. »

Selon Seznam Zprávy, les partis d’opposition sont, dans ce contexte, appelés à reconnaître qu’ils ont échoué devant les électeurs sur les questions économiques et sociales et à essayer de réparer leurs erreurs dans la perspective des prochaines élections législatives prévues en 2029.

Les lecteurs et les auteurs tchèques à la recherche des paradis perdus

À l’instar des années précédentes, le journal Lidové noviny a lancé l’enquête du Livre de l’année, à laquelle plusieurs dizaines de personnalités - écrivains, chroniqueurs littéraires, traducteurs, chercheurs et autres artistes – participent toujours. Cette fois, c’est « Le Paradis perdu » de John Milton, épopée monumentale remontant au XVIIe siècle, traduit de l’anglais par Martin Hilský, qui a eu les honneurs du plus grand nombre de votants. L’occasion pour le chroniqueur du journal de constater que presque tous les meilleurs titres publiés au cours de l’année qui s’achève, s’inscrivent dans le passé :

'Le Paradis perdu' | Photo: ČT Art

« Dans chacun d’entre nous se trouve un nostalgique qui aime se souvenir d’une époque considérée comme idéale. Pour certains, c’est la Première République (tchécoslovaque) fortement idéalisée ; pour d’autres, la Belle Époque ou la tranquillité de la monarchie des Habsbourg ; pour d’autres encore, l’époque des derniers Přemyslides ou de Charles IV. Nous sommes tous unis par la nostalgie et reliés à une époque que nous pensons meilleure mais à laquelle nous ne pouvons cependant jamais retourner.  C’est pourquoi nous nous tournons au moins vers le passé, vers ce paradis perdu. »

L’enquête du Livre de l’année du journal Lidové noviny l’a confirmé de manière plus éloquente que jamais : outre le livre plébiscité, plusieurs autres livres se rattachant à cette idée d’une recherche des paradis perdus ont eux aussi rencontré un certain succès cette année. Tel est le cas, par exemple, du recueil de nouvelles « Sudety » (Les Sudètes), dont le sous-titre est bien évidemment « Ztracený ráj » (Le paradis perdu). Bref,  tous les meilleurs titres ou presque du Livre de l’année se retournent sur le passé, et peu importe qu’il s’agisse de la Seconde Guerre mondiale, de la fin du XIXe siècle ou du XXe. L’ouvrage historique qui examine le christianisme dans les pays tchèques de Jiří Mikulec explore quant à lui tout un millénaire de notre passé.

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