« Guerre des mots » : quand le président tchèque accuse le chef de la diplomatie de le faire chanter

Petr Pavel et Petr Macinka

C’est un conflit comme la scène politique tchèque n’en avait encore jamais connu. Mardi, lors d’une conférence de presse convoquée en urgence, le président de la République, Petr Pavel, a dénoncé le chantage exercé par le chef de la diplomatie, Petr Macinka, après que ce dernier, également leader du parti des Automobilistes, lui a fait parvenir, dans la nuit de lundi à mardi, des SMS menaçants. La raison de cette « guerre des mots » reste le refus obstiné du chef de l’État de nommer ministre de l’Environnement Filip Turek, figure centrale mais controversée des Automobilistes, formation eurosceptique et anti-écologique.

Avec le mouvement ANO du Premier ministre Andrej Babiš et le parti d’extrême droite SPD, les Automobilistes, qui ont obtenu le sixième meilleur score aux élections législatives en octobre dernier en recueillant 6,77 % des suffrages, forment la coalition gouvernementale tripartite dont les différents ministres ont été nommés par le président de la République au Château de Prague, le 15 décembre dernier.

Filip Turek | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

Tous, sauf un, Filip Turek, président d’honneur des Automobilistes qui, dans un premier temps, avait été pressenti pour occuper les fonctions de chef de la diplomatie, avant que son parti, face aux vives critiques que cette perspective avait suscitées, ne fasse marche arrière. C’est ainsi le leader de ces mêmes Automobilistes, Petr Macinka, qui a finalement pris la direction du ministère des Affaires étrangères, tandis que, parallèlement, Filip Turek devenait, lui, candidat aux fonctions de ministre de l’Environnement.

Un statut de candidat qui est resté le sien depuis, Petr Pavel refusant de le nommer ministre. En raison notamment de différents messages à caractère raciste, sexiste ou encore homophobe qu’il a très vraisemblablement publiés par le passé sur les réseaux sociaux (ils ont été effacés depuis), ou de diverses autres déclarations et prises de positions controversées, le chef de l’État estime que la réputation de Filip Turek est trop problématique pour pouvoir remplir dignement des fonctions ministérielles.

Petr Macinka | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

Dans un système politique tchèque où la nomination des ministres ne constitue généralement qu’une formalité protocolaire, cette position ferme du chef de l’État déplaît toutefois fortement aux Automobilistes, et notamment à leur leader, Petr Macinka. À ce différend s’ajoutent également d’importantes divergences de vue sur les questions de politique étrangère entre, d’un côté, un gouvernement au sein duquel figurent un parti attrape-tout (ANO) et deux autres partis anti-système (SPD et Automobilistes), et, de l’autre, un président de la République farouchement pro-occidental et pro-ukrainien, très attaché également en tant qu’ancien général de l’OTAN à l’appartenance de la République tchèque à l’Alliance Atlantique et à l’Union européenne.

« Il aura la paix si... » : ce que Petr Macinka a écrit à Petr Pavel

C’est dans ce contexte particulièrement tendu et souvent malsain que Petr Macinka a fait parvenir, dans la nuit de lundi à mardi, deux SMS à Petr Pavel, via son propre conseiller, Petr Kolář.

Dans le premier de ces messages, le chef de la diplomatie écrit notamment : « Il (monsieur le président) aura la paix si j’ai Turek au ministère de l’Environnement. Dans le cas contraire, je brûlerai les ponts d’une manière qui entrera dans les manuels de sciences politiques comme un cas extrême de cohabitation. J’ai le soutien du Premier ministre dans cette affaire, sans même parler de la position du SPD. Je comprends que le président ne veuille pas céder au chantage, mais la politique est une question de compromis s’il veut avoir une influence sur quelque chose. »

Puis, dans le second : « Le président commet des erreurs émotionnelles... Je ne suis pas sûr qu’il comprenne suffisamment bien qu’il n’est plus un soldat, mais qu’il est devenu un homme politique. [...] Je suis pleinement déterminé, s’il ne cède pas, à prendre des mesures maximalistes jusque dans les moindres détails. [...] Je suis prêt à me battre contre Petr Pavel pour Turek avec une telle brutalité que cela deviendra un sujet important et durable. Sans scrupules. »

C’est ainsi qu’après avoir pris connaissance de ces messages dans la matinée de mardi, et avant de les mettre à la disposition de tous sur les réseaux sociaux, le président de la République a convoqué une conférence de presse extraordinaire, retransmise en direct par la Télévision et la Radio publique tchèques, durant laquelle il a informé les Tchèques de la démarche du chef de la diplomatie :

« Je considère les propos formulés par le ministre des Affaires étrangères dans ses messages comme une tentative de chantage. J’estime que cela est inadmissible et totalement inacceptable dans notre système démocratique. Le ministre indique en outre dans son texte que sa démarche bénéficie du soutien du Premier ministre de la République tchèque et du parti SPD de Tomio Okamura. »

Petr Pavel | Photo: Michaela Říhová,  ČTK

« Si le Premier ministre soutient réellement cette démarche, alors les déclarations de Petr Macinka illustrent non seulement la manière dont le nouveau gouvernement conçoit le partage du pouvoir dans notre ordre constitutionnel, mais prouvent également que les questions fondamentales de notre politique étrangère et de sécurité sont désormais prises en otage par des animosités et des intérêts personnels. »

« S’il (Petr Macinka) ne bénéficie toutefois pas du soutien d’Andrej Babiš - et je suis convaincu que ce n’est pas le cas -, alors cela illustre l’attitude arbitraire et totalement irresponsable du parti des Automobilistes, qui ne se soucie pas des intérêts de la République tchèque et de ses citoyens, mais uniquement de satisfaire sa propre ambition de faire d’une personnalité controversée un ministre. Et ce, à n’importe quel prix. »

Petr Macinka | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

Suite à ces révélations publiques, Petr Macinka a réagi aux accusations du chef de l’État en expliquant qu’en refusant de nommer Filip Turek ministre de l’Environnement, le chef de l’État « [agissait] en dehors du cadre constitutionnel », autrement dit que Petr Pavel outrepassait ses prérogatives et abusait de son pouvoir.

Par ailleurs, le chef de la diplomatie, qui a ajouté qu’il avait écrit ces messages tout en ayant conscience que le Château de Prague pourrait publier leur contenu, affirme ne pas considérer les SMS envoyés au conseiller du  président comme une tentative de chantage :

« Je ne vois pas les choses ainsi, il s’agit de négociations et je pense que le fait d’essayer d’influencer la position de quelqu’un en politique est l’essence même de toute négociation politique. »

Andrej Babiš ne veut pas de « guerre de tranchées »

Coincé entre le marteau et l’enclume, dans une position particulièrement inconfortable pour lui quelques semaines seulement après être parvenu à former une coalition majoritaire avec les deux seuls partis prêts à coopérer avec son mouvement ANO, le Premier ministre, Andrej Babiš, a réagi de son côté en s’efforçant d’apaiser la situation.

Andrej Babiš | Photo: Jakub Jirásek,  iROZHLAS.cz

« Je considère que les propos tenus par le ministre des Affaires étrangères Macinka dans une communication privée sont mal formulés », a-t-il ainsi d’abord fait savoir. Tout en affirmant comprendre la « déception » de Petr Macinka et des Automobilistes « face à l’interprétation faite de la Constitution par le président de la République concernant la non-nomination de Filip Turek », le chef du gouvernement n’en a pas moins estimé qu’il restait « possible de choisir un langage qui ne soit pas agressif même dans une conversation privée ».

Ce mercredi matin, confronté aux vives critiques de l’opposition à la Chambre des députés, et avant d’indiquer pour le site Seznam Zprávy, qu’il n’était « pas au courant » des SMS envoyés par Petr Macinka au conseiller du président, Andrej Babiš a invité les deux protagonistes de cette affaire, Petr Pavel, donc, et le chef de la diplomatie, à se réunir autour d’une table pour mettre les choses à plat. Une invitation à laquelle le porte-parole du chef de l’État - alors que celui-ci est parti mardi en voyage privé de quelques jours à l’étranger - a réagi en faisant savoir que le Premier ministre était désormais le seul interlocuteur du président, et ce, au grand regret d’Andrej Babiš :

« Je considère qu’il serait préférable que nous participions tous les trois à cette rencontre. Si le président continue à refuser, je suis bien sûr prêt à le rencontrer dès son retour de vacances, à discuter de la situation et à clarifier tous les malentendus sans émotion. En tant que Premier ministre, je tiens à dire clairement que notre gouvernement n’a aucun intérêt à voir se dérouler une guerre de tranchées entre l’Académie Straka (siège du gouvernement) et le Château (de Prague). »

Ce mercredi, à l’image du leader du Parti des Pirates, Zdeněk Hřib,  les députés membres des différents partis de l’opposition ont notamment reproché à Andrej Babiš de minimiser la gravité de la situation, plutôt que de chercher à l’apaiser :

Zdeněk Hřib | Photo: Michal Krumphanzl,  ČTK

« Cessez de vous comporter comme un lâche qui, pour sauver sa peau et éviter d’être traduit en justice, accepte tout et n’importe quoi ! Vous êtes le Premier ministre de ce pays, alors comportez-vous en tant que tel et agissez dans l’intérêt de notre pays et de nos citoyens. Révoquez Macinka de ses fonctions ministérielles, un maître chanteur n’a pas sa place au sein d’un gouvernement. »

Suite à cette déclaration, toujours ce mercredi dans le cadre d’une conférence de presse commune, les cinq partis de l’opposition ont informé de leur volonté d’aller plus loin encore et de déposer une motion de censure contre le gouvernement. Une initiative qui a très peu de chances d’aboutir mais qui, un mois et demi seulement après la nomination du nouveau cabinet, témoigne, si besoin en était encore, de toutes les tensions qui règnent désormais sur la scène politique tchèque.

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