UE : « Une méfiance envers les Tchèques mais une volonté d’essayer de les garder dans le camp commun »
Karel Barták est l’ancien correspondant de l'agence de presse ČTK à Bruxelles, où il a ensuite travaillé pour la Commission européenne. Entretien.
Le chef du nouveau gouvernement tchèque s'est déjà rendu plusieurs fois à Bruxelles; le chef de la diplomatie y était cette semaine. Quels enseignements tirez-vous des premiers pas de cette coalition gouvernementale au niveau européen ?
Karel Barták : « Pour l’instant, l’attitude du gouvernement tchèque à Bruxelles est très attentiste, je dirais. Ils veulent une rupture par rapport au gouvernement précédent mais on ne pousse pas complètement vers l’attitude de la Slovaquie ou de la Hongrie. Donc, quelque part, on se situe entre les deux courants. Et c’est très… flou. Il n’y a pas, pour l’instant, de politique étrangère claire, pas de ligne claire de la part du gouvernement. »
On en avait parlé la dernière fois que nous nous sommes rencontrés de la question de savoir si Prague pourrait potentiellement s’aligner sur les positions de Budapest et de Bratislava. Pour l’instant, il semble que Prague joue plutôt un rôle intermédiaire et que, par exemple, sur la question de l’initiative pour les munitions, ce gouvernement poursuive l’aide à l’Ukraine. D’ailleurs, le chef de la diplomatie a également déclaré jeudi à Bruxelles qu’il fallait poursuivre les sanctions contre la Russie.
« Oui. D’un côté, ils continuent, parce qu’il y a quand même une certaine pression de la part des autres pays européens. Il y a aussi la volonté du Premier ministre, Andrej Babiš, qui est perçu un peu différemment de M. Fico et de M. Orbán. Mais en même temps, le Premier ministre a refusé de soutenir financièrement le prêt de 90 milliards que l’Union européenne a contracté pour soutenir financièrement l’Ukraine au mois de décembre. Là, il s’est complètement aligné sur M. Orbán et M. Fico, qui se comportent, d’une certaine manière, comme une cinquième colonne de la Russie au sein de l’Union européenne.
En même temps, la Tchéquie ne soutient pas ouvertement la Russie. L’initiative pour fournir des munitions à l’Ukraine continue, comme vous l’avez dit, malgré le fait que le gouvernement tchèque refuse de la soutenir financièrement. En résumé : nous allons continuer à l’organiser, mais nous n’y mettrons pas une seule couronne.
Cela montre encore qu’ils sont très prudents et qu’ils essaient d’être amicaux des deux côtés. Ensuite, le gouvernement a également refusé la livraison d’avions légers de combat tchèques à l’Ukraine, malgré le fait que l’armée tchèque soit prête à effectuer cette livraison sans que cela menace la sécurité du pays… »
Ukraine : la Tchéquie fait toujours partie de la « Coalition des volontaires »
De votre expérience bruxelloise, comment pensez-vous que les dirigeants européens et les dirigeants des autres pays négocient avec ce nouveau gouvernement tchèque ? Est-ce que la communication continue comme avant ?
« Ils sont, eux aussi, dans une phase d’observation attentive. Pour l’instant, je pense que la communication continue plus ou moins comme avant. Les personnes occupant les postes clés à Bruxelles et à Prague n’ont pas encore été complètement remplacées.
Les pays comme la France, et d’autres qui ont déjà une certaine expérience avec Andrej Babiš, pensent qu’il est encore possible, d’une certaine manière, de garder les Tchèques de leur côté, parce qu’ils font toujours partie de la fameuse “Coalition des volontaires”. M. Babiš y participe, il est très passif, mais il y est toujours, contrairement à M. Fico et à M. Orbán.
Du côté des pays occidentaux, il y a à la fois une tentation de se méfier des Tchèques et, en même temps, une volonté d’essayer de les garder dans le camp commun. On se situe donc, pour l’instant, quelque part entre ces deux tendances. »
Gouvernement/président : « une confrontation politique assez grave »
On ne peut pas faire l’impasse sur le sujet qui agite la scène politique et les médias tchèques ces derniers jours : le conflit désormais ouvert entre le gouvernement et le président de la République, avec une montée évidente du ton. On parle même de chantage du côté du Château de Prague. Comment ce différend – notamment sur la question de la représentation de la Tchéquie, par exemple au futur sommet de l’OTAN – peut-il nuire à la Tchéquie et à sa politique étrangère ?
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« C’est évidemment un conflit de politique intérieure. À l’extérieur de la Tchéquie, peu de gens le suivent de très près. Mais ceux qui le suivent voient très bien que Petr Macinka, le chef de la diplomatie, essaie manifestement de faire pression sur le président de la République pour des raisons de politique intérieure, qui sont très difficiles à comprendre de l’extérieur. À mon avis, c’est inadmissible. C’est très bas. On n’avait pas vu quelque chose de ce genre ici depuis de nombreuses années.
Il y a aujourd’hui une confrontation politique assez grave entre le gouvernement, qui est un gouvernement populiste et d’extrême droite, et le Château, qui représente plutôt l’ancienne tradition démocratique, la continuité de la tradition tchèque et tchécoslovaque après 1989, celle de Václav Havel, etc.
Pour des questions que je qualifierais de farfelues, comme la nomination de M. Turek au poste de ministre, on se retrouve dans une situation assez grave, parce qu’il est désormais question de valeurs : les valeurs démocratiques, l’État de droit, etc. Il faut aussi rappeler que les deux partis au sein du gouvernement sont des partis d’extrême droite et que leur attitude de base est fondamentalement antidémocratique. »
Vous avez connu Petr Pavel à Bruxelles lorsqu’il était à l’OTAN. Le fait d’avoir cette expérience derrière lui est-il selon vous un atout ou, au contraire, cela peut-il le desservir auprès d’une majorité de Tchèques qui ont porté cette nouvelle coalition gouvernementale au pouvoir ?
« La majorité a également porté Petr Pavel au pouvoir il y a deux ans. Il est perçu par une grande partie de la population comme quelqu’un qui est au-dessus des partis politiques, au-dessus des querelles de politique intérieure, quelqu’un qui représente des principes et des valeurs fondamentales. En tant qu’ancien général de l’OTAN, il bénéficie aussi d’un certain prestige. Il est largement perçu comme une personnalité de grande qualité, y compris par une partie des électeurs d’Andrej Babiš, j’en suis convaincu. »

