La cheffe d’orchestre et compositrice Vítězslava Kaprálová, telle qu’en elle-même

'Kaprálová'

Le 12 février est sorti en salles un film documentaire dédié à la cheffe d’orchestre et compositrice Vítězslava Kaprálová (1915-1940), jeune talent foudroyé en plein vol par la maladie. Pour évoquer sa vie et son œuvre, Radio Prague Int. a rencontré Alice Tabery, la productrice, et Petr Záruba, le réalisateur.

Nous nous sommes déjà rencontrés plusieurs fois pour votre travail : aujourd’hui, nous nous retrouvons à l’occasion de la sortie en salles du film documentaire consacré à Vítězslava Kaprálová. Alice Tabery, vous êtes la productrice du film, Petr Záruba, vous en êtes le réalisateur. Qu’est-ce qui vous a donné envie, Petr, de parler de Vítězslava Kaprálová, cette compositrice tchèque, cheffe d’orchestre, peut-être un peu oubliée ?

PZ : « En fait, c’est Alice qui m’a donné l’envie de faire ce film, donc je pense que c’est plutôt à elle de répondre. »

Photo: Editions de l’Aube

AT : « Je connaissais l’histoire de Kaprálová depuis mon enfance, parce que mes parents ont traduit en français le livre de Jiří Mucha, Podivné lásky (Etranges amours), publié en français sous le titre : Au seuil de la nuit. J’ai beaucoup aimé son histoire, le livre il décrit beaucoup sa vie très intéressante et très mouvementée. Le livre se lit très bien. Mais après j’ai aussi entendu sa musique, et je me suis dit que pour un film, on pourrait mélanger l’histoire et la musique. C’était il y a 15 ans et ça nous a pris tout ce temps pour le réaliser, pour trouver la façon comment faire le film, comment le raconter. »

Petr Záruba et Alice Tabery | Photo: Anna Kubišta,  Radio Prague Int.

Dans le film, on plonge dans la tête, dans l’esprit de Vítězslava Kaprálová, évidemment à travers sa musique qui est très présente, mais aussi grâce à des extraits de sa correspondance. Comment est-ce que vous avez pu glaner tous ces documents originaux et historiques ?

PZ : « Il y a pas mal de citations des lettres de Kaprálová dans le livre de Jiří Mucha, son mari éphémère. Quand j’ai commencé à réfléchir et à faire des recherches sur Vítězslava Kaprálová, je suis tombé sur un site qui s’appelle The Kapralova Society à Toronto. Et là, j’ai découvert que Karla Hartl, qui a fondé cette société qui venait de publier les lettres de Kaprálová à ses parents. Donc après, j’ai été en contact avec Karla Hartl et je savais qu’elle allait publier encore d’autres lettres que Kaprálová a écrites à ses amis. Et le troisième volume, c’était des lettres écrites à ses amours. »

Qu’est-ce que ces lettres nous apprennent, finalement, sur elle, sur sa personnalité ?

'Kaprálová' | Photo: Alice Tabery,  Cinepoint

AT : « Les lettres sont très intimes, donc c’est ça qui nous plaisait. Elles sont très franches. On trouvait qu’à travers ça, on peut raconter de façon la plus juste, comment elle percevait la situation dans laquelle elle vivait, comment elle voyait son travail, comment elle vivait la guerre qui approchait. Quand on lit ces lettres, ça nous plonge tellement dans sa vision dont a décidé de les utiliser pour le film. »

PZ : « C’était aussi un choix formel. Quand on écrit aux parents, des fois, c’est un peu mais elle est aussi assez franche avec eux. On a accepté tout ça et on n’a pas essayé pas de chercher quelque chose derrière des lettres. »

'Kaprálová' | Photo: Alice Tabery,  Cinepoint

De Vítězslava Kaprálová, on dit souvent qu’elle a eu un destin fulgurant, éphémère, mais intense. Elle est née en 1915, elle est morte en 1940, donc elle est décédée très jeune. Peut-on revenir en quelques mots sur ses origines ? D’où vient-elle ? Quel est son background familial ?

'Kaprálová' | Photo: Cinepoint

AT : « Elle était la fille de parents qui venaient eux-mêmes du monde de la musique. Son père était directeur d’une école de musique qu’il a fondée. Je pense qu’il voulait que sa fille en devienne un jour la directrice. Sa mère était professeure de chant. Elle venait donc d’un milieu qui avait un bon niveau dans la musique, mais aussi d’un milieu qui lui a permis de faire les études qu’elle a faites. Elle était la première fille à être au Conservatoire de Brno à étudier la direction d’orchestre et la composition. Mais bien sûr, à son époque, pour une femme, ce n’était sans doute pas évident d’évoluer dans ce milieu musical. Son caractère très affirmé fait qu’elle voulait vraiment y arriver : la musique était tout pour elle. Je pense que c’est ça qui a joué un grand rôle dans son destin. En seulement 25 ans, elle a fait beaucoup de compositions, dont des compositions pour orchestre. Sa musique est très belle et très mature. »

Dans le quotidien de la jeune artiste à Paris

Dans le film, vous revenez sur les pas de Vítězslava Kaprálová. Vous la suivez des décennies plus tard, à Paris, là où elle a vécu, dans la petite chambre sous les toits où elle a vécu, à l’Ecole normale de musique. C’était important de plonger aussi dans son quotidien pour mieux l’appréhender ?

L’Ecole normale de musique de Paris | Photo: 30rKs56MaE,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

AT : « Oui, je pense que l’intérêt, c’était de plonger dans son quotidien, parce qu’on voulait vraiment raconter l’histoire d’une jeune femme qui arrive dans un milieu très masculin. Mais, en même temps, on voulait voir une jeune femme de 22 ans qui arrive dans une ville qu’elle ne connaît pas, à Paris, avec une langue qu’elle ne connaît pas, et de la regarder comme n’importe quelle étudiante qui arrive dans un pays qui est étranger pour elle. Qu’est-ce que ça signifiait pour elle ? Comment a-t-elle vécu tout ça ? C’était vraiment le quotidien qui nous intéressait. On voulait absolument pouvoir filmer à l’Ecole normale de musique, mais on ne pensait pas qu’on y arriverait de manière aussi poussée. On a longtemps essayé d’avoir un rendez-vous, mais personne ne répondait. Plus tard on y est allés au hasard, on a toqué à la grande porte, on a attendu que quelqu’un passe parce que personne ne nous ouvrait. Finalement, on est arrivés dans la classe de direction d’orchestre de Julien Masmondet, un chef d’orchestre célèbre en France, qui a été assez touché par cette histoire. Il ne connaissait pas Kaprálová, personne ne la connaissait à l’Ecole en fait. Il a décidé qu’il aimerait bien plonger dans sa musique, a choisi la Partita pour piano et orchestre qu’avec ses étudiants, ils ont étudié pendant toute l’année. A la fin de l’année, il y a eu un beau concert avec aussi d’autres compositrices de Paris. A l’Ecole, ils ont passé une année et demie même avec la musique de Kaprálová. C’est nous qui l’avons introduite dans cette école qui, du coup, est assez présente dans le film. Je suis vraiment heureuse de ça, parce que l’école n’a pas changé en un siècle. Elle est comme quand Kaprálová y a étudié. »

Ce qui est frappant dans le film, c’est qu’on y voit une jeune cheffe d’orchestre qui s’appelle Bianca et qui a un physique assez proche de celui de Kaprálová : plutôt menue, les cheveux courts, un peu bouclés, bruns…

AT : « C’était une coïncidence. C’était l’une des premières personnes qu’on a vues dans le couloir. Julien nous a dit qu’on devrait parler à Bianca qui faisait une thèse sur des femmes compositrices et cheffes d’orchestre. On a tout de suite su qu’on la voulait dans le film. Et voilà, finalement, c’est elle qui dirige la Partita pour le concert. Et en effet, avec son physique, c’est vraiment un alter ego de Kaprálová, ce qui était un peu l’intention, mais sans savoir qu’on allait trouver quelqu’un de si proche. »

Bianca Maretti | Photo: Alice Tabery,  Cinepoint

La musique de Vítězslava Kaprálová au-delà de l’Atlantique

Dans votre film, on voit comme de nombreuses personnes font vivre ou revivre la musique de Vítězslava Kaprálová : pas seulement en France, parce qu’on se déplace de l’autre côté de l’Atlantique aussi. Qu’est-ce qui les a amenées à s’intéresser à Kaprálová ?

Chanteur d'opéra Adam Plachetka et Timothy Cheek | Photo: Alice Tabery,  Cinepoint

PZ : « Un des premiers tournages, nous l’avons fait aux Etats-Unis, à l’Université de Michigan, où on a tourné un cours de chant en tchèque. C’était un cours qui était consacré aux chansons de Vítězslava Kaprálová. Imaginez qu’à l’autre bout du monde, il y a quelqu’un qui essaie de chanter en tchèque ces chansons ! Nous avons a filmé avec Timothy Cheek, qui est professeur de chant coach vocal. Il est tombé amoureux de l’œuvre de Kaprálová pendant un séjour à Prague, en tombant par hasard sur une partition de Kaprálová. »

AT : « C’est vrai que beaucoup de chants, surtout, ont eu sa première mondiale de Kaprálová aux Etats-Unis, à Michigan. »

Donc, paradoxalement, elle est plus connue en pays anglophones qu’en pays francophones, alors que le lien avec la France est quand même important.

AT : « Oui. En Tchéquie, elle est connue, bien sûr. Mais elle a dirigé le BBC Orchestra et la BBC lui a consacré à elle une série radiophonique  de cinq heures. Elle était aussi dans Composer of the Week. C’est vrai que dans les pays anglophones et aux Etats-Unis, grâce à Timothy Cheek et d’autres, et la Kapralova Society, elle est plus connue, oui. »

'Kaprálová' | Photo: Alice Tabery,  Cinepoint

Le défaut qui revient quand on parle de femmes qui ont compté, dans l’histoire, c’est qu’on les associe souvent à des hommes. Donc, évidemment, Vítězslava Kaprálová est souvent associée au compositeur à Bohuslav Martinů, à Jiří Mucha, son mari, qui en plus sont des noms importants dans l’art. Mais dans votre film, on parle surtout d’elle, en fait, pas forcément des hommes autour d’elle, de son père, de son amant, de son mari. Quel est le point commun de tous les gens qui ont aimé autrefois et aiment Kaprálová aujourd’hui ?

Vítězslava Kaprálová avec Bohuslav Martinů | Photo: Alice Tabery,  Cinepoint

AT : « C’est la musique... Même pas spécifiquement la musique de femmes, mais la musique, sa musique, qui les a enchantés. Le but était vraiment de parler d’elle, parce qu’en Tchéquie, elle est certes connue, mais elle est beaucoup plus connue comme vraiment la maîtresse de Martinů. On savait dès le début qu’on veut faire un film avec sa musique, son histoire et à travers son regard. Bien sûr, on parle aussi de Martinů, puisqu’il a été un professeur et une personne importante pour elle, mais le regard, c’est toujours à travers elle. Ou à travers les musiciens qui la jouent. C’est aussi pourquoi on s’est décidé d’avoir des musiciens actifs dans le film, mais pas des musicologues qui parleraient de son œuvre. »

Une musique féminine ?

Vous parliez de musique de féminine or il y a une intervenante, qui dit que parler de musique féminine, c’est aussi par défaut d’une certaine façon. Elle explique que le fait que des femmes aient fait tel ou tel type de musique est lié au fait qu’elles étaient plus cantonnées à la maison, donc au chant, au piano, mais pas forcément amenées vers la musique orchestrale. Mais ce n’est pas totalement le cas de Vítězslava Kaprálová…

'Kaprálová' | Photo: Alice Tabery,  Cinepoint

AT : « Oui, je pense que c’était le cas de Clara Schumann, d’Alma Mahler, le cas de beaucoup de femmes qui en sont restées à des compositions pour piano, de petites chansons, de musique de chambre. »

PZ : « Je pense que c’était encore pire pour les chefs d’orchestre femmes, parce que ce n’était pas considéré comme un métier pour les femmes, parce qu’on se montre sur scène. Devant un public. C’était considéré comme quelque chose qui n’était pas convenable. »

Bianca Maretti | Photo: Alice Tabery,  Cinepoint

Vítězslava Kaprálová, c’est la première cheffe d’orchestre femme tchèque. C’était aussi une grande patriote tchécoslovaque, qui a vécu de manière très difficile la montée des périls, la guerre qui approchait, etc. C’est un peu une enfant de la Première République tchécoslovaque, non, finalement ?

PZ : « Parce qu’elle est née pendant la Grande Guerre et elle est morte au début de la Deuxième Guerre mondiale. Quand j’ai lu le livre, j’ai été frappé par cette coïncidence de sa propre vie avec l’histoire mondiale, avec l’Europe qui s’écroule et elle qui tombe malade. Elle est décédée le jour où Pétain s’arroge les pleins-pouvoirs. »

Vítězslava Kaprálová est morte dans le sud de la France, à Montpellier, où se trouvaient des exilés tchécoslovaques, dont son époux. Qu’avez découvert d’elle de nouveau en vous plongeant dans sa vie ?

AT : « Sa musique que je ne connaissais pas si bien. Et je suis contente qu’on en entende beaucoup dans le film. Je pense que je connaissais bien son histoire, mais peut-être pas à travers son point de vue. Le livre de Jiří Mucha, même avec des extraits de lettres, reste son regard à lui, celui d’un mari qui l’a beaucoup aimée. Dans les lettres que j’ai découvertes, c’est vraiment le regard authentique de Vítězslava Kaprálová. C’était bien davantage son point de vue qui m’a été ouvert en faisant ce film. »

aucun résultat trouvé