A Olomouc, la légende de Mélusine et ses résonances dans l’histoire tchèque

'La légende de Mélusine'

La Bibliothèque scientifique d’Olomouc en Moravie propose actuellement une exposition consacrée à la fée Mélusine qui plonge les visiteurs dans l’imaginaire médiéval européen. L’événement met en lumière une pièce exceptionnelle : un incunable datant de 1476.

La légende de Mélusine | Photo: Blanka Mazalová,  ČRo

La légende de Mélusine raconte l’histoire d’une femme mystérieuse, mi-humaine mi-fantastique, condamnée à se transformer chaque fin de semaine en serpent. Epouse d’un noble, Raymondin de Lusignan, elle lui impose une seule condition dans le cadre de leur mariage : ne jamais être observée le samedi, lorsqu’elle prend son bain. Lorsque son époux, évidemment incapable de maîtriser sa curiosité, brise cet interdit, leur destin bascule. Il existe évidemment de multiples versions de cette histoire car au Moyen Age les légendes ont leur propre vie en fonction de leur circulation et de ceux qui les interprètent.

'La légende de Mélusine' | Photo: Bibliothèque scientifique d’Olomouc  (VKOL)

Le récit s’inscrit dans un plus vaste univers mythologique lié à la légende arthurienne : car comme le souligne Petra Kubíčková, commissaire de l’exposition, Mélusine est parfois présentée comme la nièce du souverain légendaire. L’exemplaire exposé date de la fin du XVe siècle et a été imprimé à Bâle. Cet incunable est considéré comme l’un des témoignages les plus précieux de la diffusion des récits légendaires à l’aube de l’imprimerie et se distingue par ses nombreuses gravures sur bois, minutieusement coloriées à la main :

« L’aspect de ce livre témoigne du fait qu’il a été beaucoup lu, beaucoup utilisé, beaucoup manipulé. Un peu plus grand qu’un format A4, il contient 63 gravures narratives et coloriées à la main. Elles ne sont pas seulement un complément au texte, mais constituent également une interprétation particulière de la légende. Ainsi, même les personnes qui ne savaient pas lire pouvaient reconstituer l’histoire à l’aide des images, un peu comme une sorte de bande dessinée. »

Miloš Korhoň et Petra Kubíčková | Photo: Blanka Mazalová,  ČRo

Si les origines du mythe de Mélusine remontent au XIIe siècle, sa version la plus célèbre a été rédigée en 1393 par Jean d’Arras, à la demande des enfants de la fille aînée de Jean de Luxembourg, le duc Jean de Berry et sa sœur Marie de France, duchesse de Bar. Et c’est là que le lien avec les pays tchèques apparaît clairement : Jean de Luxembourg est ce noble étranger devenu roi de Bohême en se mariant à la princesse Elizabeth, issue de la dynastie des Přemyslides. De leur union naîtra celui qui allait marquer l’histoire du pays et de Prague au Moyen Age, Charles IV.

'La légende de Mélusine' | Photo: Bibliothèque scientifique d’Olomouc  (VKOL)

Or, comme l’a montré feu le médiéviste tchèque Martin Nejedlý dans une importante monographie, la légende de Mélusine a été utilisée pour légitimer via une origine mythique la dynastie des Luxembourg et renforcer son prestige. Au-delà du conte donc, la légende avait également une fonction  politique.

Les exemplaires conservés de l’édition de Bâle, rédigée en allemand, sont extrêmement rares, comme le souligne Miloš Korhoň de la Bibliothèque scientifique d’Olomouc. Il n’existe que neuf exemplaires en tout au monde dont un qui se trouve notamment à la Bibliothèque du Congrès aux Etats-Unis. Celui que l’on peut voir à Olomouc a donc une valeur patrimoniale exceptionnelle.

'La légende de Mélusine' | Photo: Bibliothèque scientifique d’Olomouc  (VKOL)
'La légende de Mélusine' | Photo: Bibliothèque scientifique d’Olomouc  (VKOL)

Présentée dans le cadre historique de l’« église rouge », un édifice en brique appartenant à la Bibliothèque scientifique de la ville, l’exposition ne se limite pas à montrer un livre ancien. Elle propose une immersion dans l’univers symbolique de Mélusine : ses représentations, ses transformations et son rôle dans la culture médiévale. Les visiteurs peuvent également participer à des visites guidées et à des conférences qui éclairent les dimensions littéraires, artistiques et politiques du mythe. Et découvrir également une anecdote intéressante dans le livre qui rappelle que le contenu des ouvrages médiévaux n’est pas à prendre pour argent comptant, comme l’évoque Petra Kubíčková :

« Dans le livre est mentionnée Prague. Mais ce qui est décrit ne s’est jamais réellement produit. Il s’agit d’une scène où Prague serait assiégée par les Turcs et où un certain Renaud, roi de Bohême, aurait été condamné au bûcher. On voit donc bien ici la dimension féérique de la légende. »

L’exposition est gratuite et à voir jusqu’au 14 avril.

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