« Les Français ne connaissent pas du tout le concept d’Europe centrale »
L’écrivain František Kalenda a de multiples cordes à son arc littéraire : la sortie à l’automne dernier de son dernier polar historique situé dans la Bohême médiévale et sa nomination dans la liste élargie du Prix Magnesia Litera, était l’occasion de rencontrer l’écrivain et éditeur, qui se partage entre Prague et Marseille où il vit.
František Kalenda, bonjour. Vous êtes écrivain, directeur de la maison d’édition Bourdon, mais vous êtes également un contributeur régulier pour différents médias tchèques, où vous évoquez notamment la situation politique et sociale en France, où vous vivez depuis quelques années. Vous parlez également d’Amérique du Sud, parce que vous connaissez bien le continent, et notamment le Brésil. Au cœur de votre vie et de votre travail, il y a surtout les livres. On parlera évidemment des vôtres, mais d’abord, quel genre de lecteur êtes-vous ?
« Je suis le même genre de lecteur qu’écrivain. J’adore les romans historiques, surtout les polars historiques. Et j’aime les polars en général. Le crime m’a toujours fasciné. À côté de ça, la non-fiction m’intéresse beaucoup : la géopolitique, les biographies, les mémoires de personnages politiques, qui est un genre assez populaire en France. Ça m’a toujours fasciné qu’on puisse lire les autobiographies de tous ces personnages. Il existera bientôt en tchèque aussi l’autobiographie de Nicolas Sarkozy. Ce sont des choses que j’apprécie de lire, mais surtout, j’aime écrire des romans historiques. »
On dit souvent que les Tchèques sont de grands lecteurs. En 2024, une étude Eurostat classait la Tchéquie à la huitième place au sein de l’Union européenne et montrait que 64 % des Tchèques avaient lu au moins un livre en un an. C’est vrai que ce n’est pas énorme, mais c’est quand même bien au-delà de la moyenne européenne qui est de 53%. Des études plus détaillées montrent que chaque Tchèque lit en moyenne sept livres par an et qu’un tiers des habitants lisent quelque chose tous les jours. D’où vient, selon vous, ce lien très fort des Tchèques avec la lecture ?
« C’est historique. Notamment grâce à l’éducation obligatoire qui existait en Bohême, et plus largement dans toute la monarchie autrichienne. Il y a des siècles, bien avant la France ou l’Angleterre, la classe moyenne lisait déjà beaucoup. Je pense que la classe moyenne, c’est le cœur de la lecture. Et ça s’est maintenu. Dans certains pays, comme l’Espagne ou le Portugal, il y avait des traditions littéraires fortes, mais réservées aux élites. La classe moyenne y était moins développée, et les classes populaires avaient peu accès à la lecture. Même aujourd’hui, la situation n’est pas comparable avec la Tchéquie. Par exemple, on ne voit pas là-bas des bibliothèques ou des librairies dans de petites villes comme ici, où il y en a partout. C’est assez extraordinaire. »
On évoque souvent, justement, ce réseau très, très dense de bibliothèques en Tchéquie…
« Oui, c’est vraiment remarquable, et ça surprend souvent les étrangers. Moi qui suis écrivain, je vois comment les bibliothèques, même dans les petites villes ou les villages, essaient de communiquer avec les auteurs, d’organiser des rencontres. C’est vraiment à la base de notre culture de la lecture. »
Et comme éditeur, vous-même, c’est quelque chose que vous observez, finalement ?
« Bien sûr, mais je dois aussi honnêtement qu’on observe récemment un déclin, surtout parmi les jeunes gens. Et surtout aussi, on observe une détérioration de la qualité des livres que les gens lisent. Il y a une énorme croissance de lecture de romantasy (contraction de « romantic fantasy », ndlr). »
A part cela, quel genre de lecteurs sont les Tchèques ? Vers quel type de livres vont-ils plus volontiers, en tenant compte de ce changement progressif ?
« C’est difficile à dire, parce qu’il y a de grandes différences. Par exemple, nous publions Patrick Hartl, qui est l’écrivain le plus lu en Tchéquie. Il écrit des livres plutôt légers, sur la vie quotidienne. Et ça marche énormément : chaque livre se vend à 200 000 ou 250 000 exemplaires. »
C’est beaucoup...
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« Oui. Mais en même temps, vous avez des autrices comme Kateřina Tučková ou Karin Lednická, qui écrivent sur des sujets historiques très lourds et importants. Ce ne sont pas des lectures légères, et pourtant elles rencontrent un succès comparable. Donc il y a vraiment deux tendances très différentes, ce qui rend toute généralisation difficile. »
C’est très bien que vous rappeliez Kateřina Tučková parce qu’on en a beaucoup parlé sur notre antenne récemment. Vous vivez depuis plusieurs années en France, à Marseille, plus précisément. Comment est-ce qu’un Tchèque se retrouve à Marseille ? Pour le coup, on connaît des Tchèques à Marseille puisqu’une collègue, Magdalena Rejžková, qui y vit depuis plusieurs années, collabore avec nous. Elle a créé pour nous un podcast sur les femmes Tchèques exilées en France. Quel est votre parcours jusqu’à Marseille ?
« C’est une longue histoire, liée à ma famille, et surtout à ma femme, qui est franco-marocaine. Quand on s’est rencontrés il y a dix ans, c’était au Maroc. Ensuite, elle est partie vivre en France. On a d’abord été à Besançon, puis à Aix-en-Provence, et maintenant à Marseille. Je pense qu’on ne peut pas aller plus au sud. C’était surtout pour le travail de ma femme, parce que moi, je suis assez flexible. Je fais beaucoup d’allers-retours entre Prague et Marseille. Depuis la naissance de notre fille, je reste davantage en France, mais avant, je partageais vraiment ma vie entre deux, voire trois pays avec le Maroc. J’ai toujours admiré la France : j’aime la langue, la culture, surtout l’histoire. Mais mon cœur est peut-être un peu plus du côté de régions comme la Bretagne. Et quand on vivait en Franche-Comté, j’ai beaucoup aimé. Le sud est un peu trop chaud pour moi, mais ça convient parfaitement à ma femme. »
Est-ce que vous discutez de littérature tchèque avec vos amis français ?
« Oui, assez souvent. Et aussi parce que, dans ma maison d’édition, on travaille beaucoup avec des éditeurs français, puisqu’on publie des auteurs français. Donc on échange sur la littérature française, tchèque, sur les tendances globales. Les Français connaissent certains noms de la littérature tchèque : Karel Čapek, bien sûr, Milan Kundera. Il y a même des auteurs un peu franco-tchèques, comme Gilles Kepel. Il y a beaucoup de liens entre les deux cultures. »
Quels écrivains français avez-vous édités ?
« Récemment, on a publié Giuliano da Empoli. Avant, on avait aussi Gilles Kepel, que j’ai déjà mentionné, et Laura Poggioli, qui est franco-italienne mais écrit en français. On a aussi publié un livre très intéressant d’une autrice connue sous le pseudonyme de Livie Hoemmel. C’est assez mystérieux, parce qu’on ne sait pas vraiment qui c’est, mais on sait qu’il s’agit d’une figure connue de la littérature française. Elle a écrit un livre qui s’appelle Le Sacrifice du Roi, sur Bobby Fischer. On publie trois ou quatre livres traduits du français chaque année. »
Souvent dans les librairies françaises, on trouve la littérature tchèque au rayon « Europe de l’Est ». Comment est-ce que vous comprenez ce résidu de guerre froide dans les rayonnages des librairies françaises ?
« Les Français ne connaissent pas du tout le concept d’Europe centrale. Peut-être chez la classe un peu plus intellectuelle, mais même eux sont assez souvent obsédés par la Russie. Pour eux, la Tchécoslovaquie ou la Tchéquie, c’est vraiment une extension de la Russie et de la culture russe. Il y a donc cette difficulté pour nous en raison de l’histoire compliquée entre les pays de l’Europe centrale et l’Europe de l’Est d’expliquer les différences. Par ailleurs, j’ai découvert assez récemment que la plupart des kalachnikovs qui sont utilisées par les gangs de la drogue, par les mafias, les narcotrafiquants, viennent de Tchéquie. Il y a eu beaucoup d’articles dans les médias français sur ce sujet qui renforce encore davantage les stéréotypes, les clichés. Et c’est difficile de les combattre. »
On se souvient que Milan Kundera, lui-même, s’est érigé contre cette idée d’une « Europe de l’Est » dans son fameux texte L’Occident kidnappé, où il parlait, du problème des petites nations d’Europe centrale. Mais revenons à vous : vous avez à votre actif une bonne dizaine de livres déjà. Et notamment des polars médiévaux. C’est un genre qui est très populaire en France. On pense aux éditions 10-18 qui ont publié énormément de polars de ce type. J’étais très étonnée, il y a quelques années même si ça évolue aujourd’hui, que ce ne soit pas plus développé en Tchéquie. Après tout, l’histoire du Moyen Âge en Bohême est très présente dans l’imaginaire des Tchèques, grâce à Charles IV, notamment. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ces polars médiévaux ?
« J’ai toujours eu envie d’écrire, et surtout sur le Moyen Âge, parce que cette période m’a toujours fasciné. C’est sans doute lié à ma mère et à ma grand-mère. Je me souviens avoir visité des châteaux très jeune, lu des histoires de familles royales… Plus tard, j’ai découvert les romans du frère Cadfael, d’Ellis Peters, que j’ai beaucoup aimés. Ça m’a inspiré. Il existe en Tchéquie un auteur très connu dans ce genre, Vlastimil Vondruška, qui vend énormément. Mais je me suis toujours senti un peu frustré par ce type de livres. Il y a, selon moi, une vision très nationaliste du Moyen Âge, presque une vision “national-communiste” : une époque sombre, brutale, sans culture, avec une Église oppressive. Moi, j’ai envie de montrer autre chose. Bien sûr, c’est un peu paradoxal d’écrire des polars remplis de meurtres, mais il y a des crimes à toutes les époques. J’essaie surtout de montrer un Moyen Âge plus riche, plus intellectuel, plus nuancé. »
Pour vous, le Moyen Âge, c’est une bonne matière dramaturgique pour placer un meurtre ? C’est une époque très éloignée, mais en quoi y trouvez-vous quelque chose de notre époque ou en quoi est-ce que vous arrivez à trouver des passerelles entre les deux époques finalement ?
« Oui, parce qu’il y a beaucoup de choses qui nous relient aux gens de cette époque. On a souvent des clichés. Par exemple, sur la religion : aujourd’hui encore, dans une grande partie du monde, elle reste centrale. Même si l’Europe de l’Ouest s’en est un peu éloignée. Il y a aussi le sens de l’honneur, qui était fondamental à l’époque, et qui l’est encore dans certaines cultures, comme la culture arabe que je connais bien. Donc il y a des constantes, et aussi des différences qu’on peut observer encore aujourd’hui. Tout ça m’aide à imaginer la mentalité médiévale. »
Votre dernier roman, ça s’appelle en tchèque Strážce svaté relikvie, en français, ça se traduirait comme le Gardien de la relique sainte. Il fait partie de la liste élargie des nominations pour le prix Magnesia Litera. Que peut-on dire sur ce roman qui se situe à l’époque du roi Přemysl Otakar Ier ?
« C’est une époque vraiment fascinante pour moi parce que c’est celle de la guerre civile au sein du Saint Empire romain germanique. Cette guerre civile était très liée avec l’histoire de la Bohême parce que Přemysl Otakar faisait partie des acteurs les plus importants de ce conflit. Il a changé souvent de camp. Une fois, il était du côté d’un prétendant puis avec l’autre. Ce roman est un peu la continuation de mon premier livre Les Chevaliers à la Croix-Verte. C’est donc une nouvelle enquête de ces deux détectives médiévaux qui sont issus de l’Ordre de Saint-Lazare, un ordre chevalier beaucoup moins connu que les Templiers ou les Chevaliers de Saint-Jean, beaucoup plus spécifique parce qu’il s’agissait de lépreux qui s’occupaient également de malades de la lèpre. Ils ont même participé à des batailles pendant les Croisades. Cette nouvelle enquête concerne une relique volée à la cour de Přemysl Otakar et est liée avec cette histoire un peu plus grande de la guerre civile dans le Saint-Empire. »
Vous êtes éditeur, écrivain, traducteur et vous êtes aussi, nouvellement, père d’une petite fille. Où est-ce que vous trouvez le temps de faire tout ça ?
« Ce n’est pas facile. Heureusement, ma femme ne travaille pas en ce moment, donc on peut s’organiser. On essaie de trouver un équilibre entre le travail et la vie de famille. Ça change tous les jours. On verra comment ça évolue. »

