Ambassadeur de la musique tchèque dans le monde, le Quatuor Pavel Haas remporte un sixième Gramophone Award
Le Quatuor Pavel Haas a de nouveau remporté le prestigieux Gramophone Award, décerné par le magazine britannique éponyme. Souvent comparée aux Oscars du cinéma, cette récompense distingue pour la sixième fois de sa carrière l’ensemble pragois dirigé par Peter Jarůšek. Cette année, elle lui a été attribuée pour son enregistrement des quatuors à cordes de Bohuslav Martinů. Radio Prague Int. s’est entretenu avec Peter Jarůšek.
« Nous ne nous y attendions absolument pas. En fait, je crois que nous ne nous y sommes jamais attendus. Lorsque nous enregistrons des albums, notre ambition n’est pas de remporter des prix, mais de partager la musique, de jouer celle que nous aimons – tout simplement. Bien sûr, l’attention que nous porte le magazine Gramophone nous fait plaisir… C’est notre dixième album et nous avons déjà remporté six Gramophone Awards. J’ai encore du mal à y croire moi-même. »
Sur ces six récompenses, cinq vous ont été décernées pour des enregistrements de musique tchèque. Est-ce un hasard, parce que vous jouez souvent cette musique, ou un choix émotionnel, parce qu’elle vous plaît ? Ou y a-t-il aussi une part de stratégie, dans la mesure où, sur le marché international, un ensemble tchèque qui interprète le répertoire national présente quelque chose d’authentique et d’attrayant ?
« C’est vrai que cela s’y prête. Mais ce n’est pas notre démarche, même si la musique tchèque est incroyablement riche. Le nombre de génies qui sont nés ici et nous ont laissé un tel héritage est impressionnant. Le répertoire est remarquable et, bien sûr, il nous touche de près. C’est pour cela que nous l’enregistrons. Vous avez raison, un ensemble tchèque qui interprète de la musique tchèque attire davantage l’attention, c’est sans doute vrai. Mais nous n’avons pas élaboré de stratégie consistant à enregistrer avant tout de la musique tchèque. »
Vous enregistrez pour le label tchèque Supraphon. Sans vouloir dire du mal de cette institution, le fait de travailler avec un label régional, à l’échelle mondiale, ne freine-t-il pas votre carrière internationale ?
« C’est évidemment une maison de taille plus modeste. Mais c’est aussi le principal label tchèque, qui possède une tradition extraordinaire et des archives remarquables. Depuis le début de notre collaboration, en 2006 je crois, avec notre premier album, qui avait lui aussi remporté un Gramophone Award, nous entretenons des relations formidables. Supraphon nous laisse une liberté artistique absolue : nous enregistrons ce que nous voulons, quand nous le voulons. Ils sont vraiment à notre écoute et nous sommes amis. »
Nous n’en avons pas encore parlé, mais votre dernière récompense vous a été attribuée pour votre enregistrement des quatuors à cordes de Bohuslav Martinů. Si le choix du programme vous appartient entièrement, pourquoi avoir retenu précisément ces quatre quatuors ?
« Vous savez, dans la musique classique, le processus d’enregistrement est exactement inverse de celui de la musique pop. Dans la pop, on entre en studio, on imagine le projet, on l’enregistre, puis on part en tournée. Chez nous, c’est l’inverse. Nous avons commencé à jouer Martinů en 2014, puis nous avons progressivement ajouté d’autres œuvres à notre répertoire. Au bout d’un moment, nous nous sommes dit que le moment était venu d’enregistrer ces quatuors. Nous avons donc passé une douzaine d’années avec Martinů, et cela nous a aussi permis de nous renouveler. Mais maintenant, nous allons faire une petite pause avec ce compositeur. »
Dvořák est tout de même un nom plus connu que Martinů à l’étranger. Cela se reflète-t-il dans les propositions des organisateurs de concerts ? Et, puisque nous parlons de concerts, avez-vous là aussi une liberté totale ou les organisateurs interviennent-ils dans le choix des œuvres ?
« Il s’agit plutôt de trouver un compromis qui convienne aux deux parties. Nous ne pouvons pas jouer une centaine d’œuvres différentes en un mois ! Notre stratégie se planifie deux ans à l’avance. Nous proposons deux programmes cohérents que nous adaptons parfois. Les organisateurs de concerts ont donc davantage leur mot à dire, mais la décision finale nous appartient toujours. Si quelqu’un nous demandait de jouer des œuvres qui ne nous correspondent pas, nous dirions non. »
Ne risque-t-on pas de compromettre sa carrière en choisissant de jouer des œuvres peu connues ? Je ne parle pas de Bohuslav Martinů, dont les amateurs de musique classique connaissent le nom. Mais si un musicien choisit une œuvre véritablement méconnue, ne risque-t-il pas de rester chez lui sans recevoir de propositions ?
« Il faut trouver un équilibre. Nous ne sommes pas vraiment du genre à fouiller les bibliothèques pour dénicher des œuvres oubliées, ni à jouer des compositions ultramodernes ou, à l’inverse, des pièces très anciennes. Nous aimons le répertoire classique. Pour le dire avec un peu d’humour, j’aime le rythme, la mélodie et l’harmonie. Nous avons essayé quelques œuvres contemporaines, mais nous avons compris que ce n’était pas vraiment notre univers. C’est pareil pour Haydn et Mozart : ce n’est pas non plus une musique qui nous correspond. Non pas que je n’aime pas l’écouter, mais ce n’est pas ce que nous avons envie de jouer.
Cela ne nous empêche pas d’intégrer parfois des œuvres qui sortent de notre répertoire habituel. Nous avons ainsi joué récemment, aux côtés de Martinů, le Quatuor à cordes de Vítězslava Kaprálová. C’était une personnalité tout à fait exceptionnelle du début du XXe siècle, une femme prodigieuse morte beaucoup trop jeune. Elle a également eu une relation amoureuse avec Martinů, ce qui ajoute une dimension romanesque à l’histoire. Personne ne connaissait vraiment cette œuvre, mais elle a très bien fonctionné. »
Vous connaissez un immense succès avec vos enregistrements en studio. Que préférez-vous : le studio ou les concerts en public ?
« C’est difficile à dire. Je crois que je préfère les concerts. C’est le moment où plus rien ne peut vous arrêter. Et ensuite, les gens vous applaudissent… et vous êtes payé ! L’enregistrement, lui, n’est pas vraiment une source de revenus : il s’agit plutôt de se constituer un portfolio. C’est un travail exigeant, on passe quatre heures en studio… Je préfère les concerts. »
Vous arrive-t-il encore d’avoir le trac avant de monter sur scène ?
« Bien sûr, toujours ! Il y a toujours une certaine tension. L’essentiel, c’est que le trac ne devienne pas paralysant. Mais il y a encore cette petite excitation. Et lorsqu’une équipe de la BBC débarque avec un micro pour enregistrer le concert en direct, alors là, les nerfs sont vraiment à vif ! »
J’ai lu que vous vous apprêtiez à retourner en studio pour enregistrer Dvořák. Quelles œuvres avez-vous choisies précisément ?
« Nous allons enregistrer son Quatuor à cordes en fa majeur, op. 105, ainsi que son Quatuor en sol majeur, op. 106, qui est le dernier quatuor à cordes qu’il ait achevé. C’est une œuvre relativement connue. Nous ajouterons aussi son Quatuor op. 61, moins célèbre, mais que j’adore absolument. C’est magnifique. Dvořák, c’est une véritable passion pour moi… Si je devais choisir un seul compositeur dont je jouerais les œuvres jusqu’à la fin de ma vie, ce serait lui. »
C’est justement ce que j’allais vous demander. Le répertoire tchèque est assez vaste : pourrait-on y puiser toute sa vie, tout au long d’une carrière ?
« Tout à fait ! »
Pensez-vous qu’à la fin de votre carrière, la musique tchèque occupera une place absolument dominante dans votre répertoire ?
« C’est bien parti pour ! Mais je ne vais pas vous dévoiler nos projets : nous savons déjà quel sera notre prochain album après celui consacré à Dvořák. Et ce ne sera pas un compositeur ni une compositrice tchèque. »




