« Il pourrait y avoir eu d’importants collaborateurs de Jeffrey Epstein opérant à Prague »

Les dossiers Epstein publiés ont fait l’effet d’une bombe dans de nombreux pays, où la police et les journalistes cherchent désormais à établir des liens avec des personnalités de premier plan et d’éventuelles victimes du réseau d’abus sexuels. L’un des journalistes tchèques qui analyse ces volumineux dossiers pour tenter de reconstituer l’implication tchèque est Lukáš Houdek, du magazine Heroine.

« Mon amie prévoit de s’envoler pour New York la semaine prochaine, alors je me suis dit que j’aimerais l’emmener à cette soirée échangiste dont tu nous as parlé. En surprise. Elle est intelligente, ambitieuse, amusante, vraiment un peu folle, et aussi belle. Mince, grande, avec de longs cheveux blonds. Elle vient de Lituanie. Je t’envoie une photo de nous deux et, dans d’autres e-mails, des photos de l’anniversaire de Veronika et de nous en train de nous amuser. J’espère que nous nous reverrons bientôt », indique l’un des courriels adressés à Jeffrey Epstein par une jeune Tchèque prénommée Zlata.

Combien de jeunes femmes de ce pays ont été entraînées dans le réseau d’abus sexuels ? Prague a-t-elle servi de plaque tournante pour les organisateurs et quelles sont les chances que cette affaire éclate sur la scène politique tchèque comme cela a été le cas ailleurs ? J’ai interrogé le journaliste Lukáš Houdek sur ce qu’il a pu établir jusqu’à présent à partir des dossiers Epstein.

De jeunes femmes transportées par avion de la Tchéquie vers Paris

La police a ouvert une enquête sur les liens tchèques avec l’affaire Jeffrey Epstein. De nombreux États ont déjà lancé des investigations sur les connexions locales. La République tchèque a agi relativement tard. Cela signifie-t-il qu’il n’existe pas de liens significatifs avec ce pays ?

Lukáš Houdek | Photo: Matěj Skalický,  ČRo

Lukáš Houdek : « Je dirais qu’après avoir examiné environ 2 000 documents liés à la République tchèque et à Prague, il pourrait effectivement y avoir eu d’importants collaborateurs de Jeffrey Epstein opérant via ce pays. Il est fait référence à de jeunes femmes transportées par avion de la Tchéquie vers Paris, puis, je pense, de Paris vers les États-Unis. »

« Étant donné qu’il s’agissait de jeunes femmes, il est peu probable qu’elles aient simplement décidé de voyager seules. Il devait y avoir quelqu’un pour organiser cela localement. La question clé est de savoir qui, et nous ne le savons pas encore. »

Les dossiers relient Epstein à des personnalités de haut rang au niveau international, notamment des membres de familles royales européennes et des élites économiques. Existe-t-il des indications de tels liens en Tchéquie, ou les références tchèques concernent-elles principalement des femmes de son réseau ? Parlons-nous de victimes potentielles ?

« Je n’ai trouvé aucun lien avec des hommes politiques tchèques ou des personnalités publiques connues. Les références tchèques que j’ai rencontrées concernent principalement de jeunes femmes potentiellement victimes d’abus. »

« J’ai cependant trouvé un homme actif en Tchéquie, en Slovaquie et dans d’autres pays d’Europe centrale et orientale. Il semblait identifier de jeunes femmes et en informer Epstein. Mais son rôle exact reste flou. »

Vous avez consulté certains des e-mails échangés entre ces jeunes femmes et Epstein. Indiquent-ils l’implication de mineures ?

« Non, les e-mails que j’ai vus mentionnent des jeunes femmes d’environ 20 ans. Cependant, il existe des indications claires d’abus, notamment psychologiques et de manipulation, ce que j’ai trouvé très alarmant. »

« J’ai notamment suivi l’histoire de deux Tchèques qui étaient en contact fréquent avec Epstein. L’une d’elles semblait être une sorte de petite amie. Les e-mails, surtout avec la seconde, montrent des signes d’abus psychologique et de manipulation ayant eu lieu aux États-Unis. »

« Nous n'en sommes qu'au début des investigations »

On a entendu dire que beaucoup de ces jeunes femmes, en particulier d’Europe de l’Est, ne parlaient pas anglais lorsqu’elles étaient emmenées à l’étranger, ce qui les rendait particulièrement vulnérables. Y a-t-il des indications en ce sens ?

« Je n’ai pas trouvé de preuves spécifiques concernant leur maîtrise de l’anglais. La plupart des e-mails relatifs au transfert de jeunes femmes d’Europe de l’Est vers Paris portaient sur la logistique : organisation des billets, horaires, envoi de photographies, informations sur l’âge et l’apparence physique. »

« À ce stade, nous ne savons pas si la barrière linguistique a joué un rôle, mais des investigations supplémentaires menées par des journalistes tchèques et slovaques pourraient en révéler davantage. Nous n’en sommes qu’au début. »

Avez-vous une idée du nombre de jeunes femmes tchèques potentiellement impliquées ?

« Je n’ai pas de chiffre précis pour la Tchéquie. J’ai vu quelques cas mentionnés. Plus largement, j’ai trouvé des dizaines de billets d’avion liés à Prague ou transitant par Prague depuis d’autres destinations d’Europe de l’Est. »

« Cela suggère que Prague a pu être un point de transit important, mais le nombre exact de Tchèques impliquées reste inconnu. »

Il existe également un lien tchécoslovaque avec Ghislaine Maxwell, proche associée d’Epstein, condamnée à 20 ans de prison aux États-Unis. Son père était d’origine tchécoslovaque (Robert Maxwell est né Abraham Leib Hoch en Ruthénie subcarpathique). La Tchéquie aurait-elle pu servir de base pour recruter des femmes en Europe de l’Est ?

Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell | Photo: U.S. Department of Justice/Reuters

« C’est possible. Nous savons qu’Epstein a tenté d’acheter un bien immobilier à Prague par le passé et qu’il s’y est rendu à plusieurs reprises. Il connaissait clairement la ville. »

« Selon des rapports du FBI et des témoignages de victimes que j’ai consultés, certaines victimes — sans être spécifiquement tchèques — ont mentionné la République tchèque et la Turquie comme des lieux clés d’où des femmes étaient transportées vers les États-Unis. Les enquêteurs ont également interrogé le pilote privé d’Epstein au sujet de vols impliquant Prague et la Turquie. Cela suggère que Prague aurait pu servir de plaque tournante. »

De jeunes filles d'abord envoyées dans l’agence de Jean-Luc Brunel, un associé de Jeffrey Epstein

D’autres documents mentionnent Ronald Eppinger, trafiquant américain condamné qui recrutait des jeunes femmes en Europe de l’Est. Était-il actif en Tchéquie ?

Collage envoyé à Epstein par l'une des jeunes filles qu'il fréquentait | Photo: U.S. Department of Justice

« J’ai examiné cette piste et n’ai trouvé aucune indication qu’il organisait des activités en Tchéquie. D’après les e-mails, il semble qu’Epstein ne le connaissait pas personnellement de manière approfondie. »

« Il semble qu’Epstein ne se soit intéressé à lui qu’après avoir reçu une demande d’aide de l’une des victimes d’Eppinger. Les e-mails ne suggèrent pas une coopération étroite. Eppinger lui-même semblait très intéressé par Epstein, demandant qui il était et quelles avaient été les conséquences de sa mort. Mais rien ne prouve qu’il ait organisé des opérations ici. »

D’après ce que vous avez vu, sait-on qui organisait le réseau en Tchéquie ? Des Tchèques ont-ils pu être impliqués localement ?

« À ce stade, nous ne savons pas qui organisait le recrutement localement, mais il est clair que quelqu’un devait identifier ces jeunes femmes. »

« Il y a un individu - un jeune musicien new-yorkais - qui était en contact fréquent avec Epstein. Il lui envoyait régulièrement des photographies et des informations sur de jeunes femmes et voyageait souvent en Tchéquie, en Slovaquie et en Hongrie. La question est de savoir s’il partageait simplement ces informations par intérêt personnel ou s’il participait activement au recrutement. Mais je ne pense pas qu’il ait été l’organisateur principal. Il devait y avoir quelqu’un d’autre. »

Démission d'un collaborateur du chef du gouvernement dans la Slovaquie voisine

Qui étaient les victimes ? Des étudiantes, mannequins, actrices ?

Ghislaine Maxwell,  Jeffrey Epstein et Jean-Luc Brunel | Photo: U.S. Department of Justice

« Il faut replacer cela dans le contexte des années 1990 et du début des années 2000 en Europe centrale et orientale. Dans des pays comme l’Ukraine, la Slovaquie ou la Tchéquie, il était souvent difficile pour de jeunes femmes issues de milieux modestes de réaliser leurs ambitions. »

« Lorsqu’on leur promettait une grande carrière internationale, qu’on leur disait qu’elles avaient du talent, cela pouvait être très convaincant. Souvent, elles étaient d’abord envoyées à Paris, où se trouvait l’agence de Jean-Luc Brunel, un associé d’Epstein. Des photographies montrent Brunel voyageant avec Epstein et Maxwell à Prague au moins une fois. Depuis Paris, les femmes étaient ensuite emmenées aux États-Unis. »

Les e-mails suggèrent que certaines revenaient à plusieurs reprises. Est-il possible qu’elles aient su ce qui les attendait et qu’elles aient coopéré d’une certaine manière ?

Un homme du nom de Ramsey Elkholy a proposé à plusieurs reprises des filles tchèques à Epstein | Photo: U.S. Department of Justice

« Avec le temps, certaines ont peut-être compris dans quoi elles s’engageaient. Mais pour une jeune femme sans ressources financières, il peut être extrêmement difficile de quitter un réseau aussi puissant et fortuné. »

« Dans certains cas, des victimes ont ensuite commencé à présenter d’autres jeunes femmes à Epstein et sont devenues elles-mêmes des rouages du réseau. C’est une dynamique complexe. Face à quelqu’un d’extrêmement puissant et riche, dire “non” peut sembler impossible. La peur, combinée au charisme d’Epstein, a créé une sorte de piège qui a maintenu de nombreuses femmes dans le réseau. »

Le scandale a secoué la scène politique dans plusieurs pays. Voyez-vous des signes que cela pourrait se produire en Tchéquie ?

« Pour l’instant, rien n’indique un scandale politique en République tchèque. En Slovaquie, en revanche, il y a eu un cas impliquant un ancien ambassadeur auprès de l’ONU, Miroslav Lajčák, qui avait des liens avec Epstein et a dû démissionner. Rien de comparable n’est apparu ici jusqu’à présent. »

« En revanche, je vois un risque sérieux dans l’exposition publique de ces jeunes femmes. Les gens peuvent désormais accéder aux e-mails et publier des noms sur les réseaux sociaux sans en comprendre le contexte. Nous ignorons ce qui est réellement arrivé à ces femmes ou pourquoi elles apparaissent dans les dossiers. Si elles ont été victimes, une telle exposition pourrait les traumatiser à nouveau et leur causer un préjudice considérable. »