La reine Anne Jagellon exposée à Prague : aux origines du règne des Habsbourg en Bohême
A l’occasion des 500 ans de l’accession des Habsbourg au trône de Bohême, la Galerie nationale de Prague propose jusqu’au 28 mars 2027, au Manège Wallenstein, une grande exposition consacrée à Anne Jagellon dont le mariage avec Ferdinand Ier a permis à cette dynastie de s’imposer en Europe centrale à partir du XVIe siècle.
D’ordinaire, l’histoire des Habsbourg en Bohême est présentée à travers le prisme de ses souverains masculins : les historiennes de l’art à l’origine de cette nouvelle exposition ont choisi de décaler le regard des visiteurs en se consacrant cette fois à une femme, Anne Jagellon, princesse devenue reine de Bohême et de Hongrie à la mort de son frère, Louis.
Mère de quinze enfants avec son époux Ferdinand Ier Habsbourg, Anne a été considérée dès son époque comme une souveraine digne et déterminée, prête à intervenir auprès du roi pour amoindrir une décision judiciaire ou faire pardonner des auteurs d’infractions ou des opposants. Tant et si bien qu’avec le temps, elle gagnera une image positive jusqu’à l’époque du réveil national tchèque, alors que le nationalisme anti-habsbourgeois prendra son essor. Pour évoquer la figure d’Anne Jagellon et l’exposition au Manège Wallenstein, Radio Prague Int. a interrogé une des commissaires, Blanka Kubíková, directrice de la collection d’estampes et de dessins de la Galerie nationale.
« La Galerie nationale est la plus importante institution muséale consacrée aux arts en République tchèque. Anna Jagellon était reine de Bohême : elle fait donc partie de notre histoire, mais aussi de celle d’une période particulièrement importante pour la Bohême, l’Europe centrale et, plus largement, l’Europe. »
Le titre de l’exposition présente Anne Jagellon comme une « reine à l’aube des temps modernes ». Pourquoi incarne-t-elle cette période de transition entre le Moyen Âge et la Renaissance ?
« Les notions de Moyen Âge et de Renaissance sont des catégories que nous utilisons pour étudier et comprendre l’histoire, notamment celle de l’art. En Europe centrale, on situe généralement le début de la Renaissance autour de 1526, année de la mort de Louis Jagellon, le frère d’Anne. Son père, Vladislav Jagellon, a fait construire des édifices qui relèvent essentiellement du gothique tardif, tout en intégrant déjà certains éléments de la Renaissance. Son époux, Ferdinand Ier, fait quant à lui bâtir des édifices qui s’inscrivent pleinement dans le style Renaissance. Anne a donc vécu à une véritable période charnière. »
En 1526, la mort de son frère Louis Jagellon à Mohács ouvre la voie à l’accession de Ferdinand Ier, son époux, aux trônes de Bohême et de Hongrie. C’est aussi le début du règne des Habsbourg en Bohême. Quel rôle Anne a-t-elle joué dans cette transition dynastique ?
« Son rôle a été très important. Louis Jagellon était un enfant fragile et souvent malade. Les Habsbourg avaient donc compris qu’un mariage avec Anne pouvait leur offrir une possibilité d’accéder aux couronnes de Bohême et de Hongrie. Anne représentait en quelque sorte une solution de remplacement dans l’éventualité où son frère viendrait à mourir : elle pouvait alors elle-même prétendre au trône. Son mariage a constitué un avantage considérable pour Ferdinand et les Habsbourg. Ferdinand Ier a dû être élu par les états de Bohême : son accession au trône n’était donc pas automatique. Mais le fait qu’il soit l’époux d’Anne, ainsi que la popularité dont jouissait Louis Jagellon en Bohême, ont largement contribué à faciliter son élection. »
L’exposition permet aussi de découvrir la vie plus personnelle de la reine, notamment à travers sa correspondance. Que nous apprennent ces lettres sur sa personnalité ?
« La plupart des lettres restent assez neutres, car il s’agit souvent de correspondance officielle. Nous présentons toutefois une lettre originale adressée au secrétaire de son époux, dans laquelle figurent quelques passages plus personnels. Elle date de la période où les Ottomans menaçaient Vienne. Anne y exprime sa peur face à la situation, mais aussi son inquiétude pour la vie de son mari. Elle lui demande de ne pas prendre part aux combats et de faire preuve de prudence. Cette lettre nous donne ainsi accès à des préoccupations très quotidiennes et à des pensées plus intimes de la reine. Elle révèle des sentiments que l’on peut comprendre aujourd’hui encore : la peur pour son époux, pour sa famille et pour son pays. »
L’exposition a été conçue en collaboration avec d’autres institutions européennes et rassemble de nombreux prêts. Quelles œuvres aimeriez-vous particulièrement faire découvrir aux visiteurs, notamment étrangers ?
« Il y en a beaucoup ! Je citerais notamment la reconstitution d’une peinture provenant de la cathédrale Saint-Guy, au château de Prague, réalisée par Lucas Cranach l’Ancien. Cette œuvre, un autel, avait été dispersée, découpée en plusieurs morceaux et partiellement détruite en 1619. Nous avons réussi à réunir quatre fragments, comme les pièces d’un puzzle. C’est un élément particulièrement important de l’exposition. Je mentionnerais également le magnifique buste en marbre de Marguerite d’Autriche, la tante de Ferdinand Ier, réalisé par Conrad Meit. C’est une œuvre d’une qualité exceptionnelle. Ce sculpteur originaire des Pays-Bas, qui travaillait le marbre, reste relativement peu connu, et très peu de ses œuvres ont été conservées. On peut notamment admirer le mausolée de Marguerite à l’église de Brou, en France, mais les témoignages de son travail sont rares. La présence de ce buste dans l’exposition est donc particulièrement précieuse. »
Cette œuvre rappelle aussi les liens étroits entre les Habsbourg, la Bourgogne et les Pays-Bas.
« Tout à fait. Marguerite d’Autriche a été régente pour l’empereur Charles Quint. Elle gouvernait les Pays-Bas et la Bourgogne, ce qui illustre bien l’étendue des relations dynastiques et politiques qui structuraient l’Europe à cette époque. »
Vous mettez également en avant l’une des résidences importantes d’Anne et de son époux Ferdinand Ier : le château de Prague, situé en surplomb du Manège Wallenstein. Comment avez-vous choisi de le présenter dans l’exposition ?
« Il est toujours difficile de présenter l’architecture dans une exposition. Nous avons donc choisi de le faire à travers des gravures et des dessins. Nous présentons notamment une vue de Prague datant de 1536-1537. Il s’agit de la deuxième plus ancienne représentation connue de la ville. Elle montre Prague avant le grand incendie qui a ravagé une partie de la ville. Cette vue, parmi d’autres œuvres, devrait surprendre les visiteurs et leur permettre de découvrir un visage ancien de la capitale. Nous les invitons ensuite à monter au château pour voir les bâtiments eux-mêmes : l’idéal est de commencer par l’exposition, puis de poursuivre la visite sur place. »















