« J’avais la nausée » : deux voix historiques de Radio Prague racontent la censure communiste et 1989
À l’occasion du 90e anniversaire de Radio Prague International, nous avons eu l’honneur de recevoir en studio Alena Gebertová et Václav Richter. Tous deux connaissent la station mieux que personne : ils y ont travaillé pendant près d’un demi-siècle et continuent encore aujourd’hui à intervenir régulièrement sur notre antenne.
Nous leur avons demandé de revenir sur leurs plus beaux souvenirs, mais aussi sur les moments les plus difficiles vécus à la radio, sous le régime communiste et lors des bouleversements de 1989.
« Quelque chose d’important était en train de changer »
Václav Richter : « Je ne sais pas si c’est vraiment un souvenir radiophonique, mais c’était quand même lié à la radio. C’est un souvenir historique qui remonte, je crois, à spetembre ou octobre 1989. C’était le moment où l’on sentait déjà que le régime communiste s’écroulait peu à peu.
« Avec mon collègue de la rédaction de l’époque, Fabrice Martin, nous étions allés dans le quartier de Malá Strana pour nous promener et voir ce qui se passait. On voyait partout ces Trabant. Puis nous sommes montés sur la colline de Petřín, parce que de là, on pouvait voir les jardins et la cour de l’ambassade.
« Et là, on voyait vraiment une foule de réfugiés qui étaient déjà sur place et qui préparaient leur départ vers le monde libre. »
Et c’est une scène mémorable et célèbre. Quelques jours plus tard, Hans-Dietrich Genscher, le ministre ouest-allemand des Affaires étrangères, a prononcé depuis le balcon de l’ambassade un discours annonçant aux Allemands de l’Est réfugiés dans l’ambassade qu’ils pourraient partir vers l’Ouest. Toi, tu étais donc passé dans cette rue autour de ces jours-là, à ce moment-là.
Václav Richter : « Oui, voilà, c’était comme ça. À ce moment-là, je me suis dit : quelque chose d’important est en train de changer. Nous sommes au seuil d’une nouvelle époque. »
L’euphorie de 1989 : « On pouvait enfin faire des choses qu’on ne pouvait pas faire avant »
Au seuil d’une nouvelle époque… Mais à ce moment-là, on ne pouvait pas en parler sur les ondes…
Václav Richter : « Non, non, non, on ne pouvait pas en parler. Bien sûr, il y avait des informations, parce qu’on ne pouvait plus cacher ce qui se passait. Et puis c’était aussi l’époque de la perestroïka. On était donc quand même obligé d’informer sur certains événements.
« Mais les informations dont nous disposions étaient déformées par l’agence de presse tchécoslovaque. »
Alena, y a-t-il un souvenir particulier, un bon souvenir de toutes ces années passées ici, à la radio ? Peut-être un souvenir qui touche également à l’année 1989 et à la Révolution de velours ?
Alena Gebertová : « Évidemment, c’est l’année 1989 et la révolution de Velours qui me marquent le plus. Il n’y a peut-être pas un événement vraiment particulier que je puisse mentionner, mais je sais que c’était une période d’euphorie totale.
« Tout à coup, on pouvait faire des choses que l’on ne pouvait pas faire avant : aller dans la rue, interviewer les gens, participer à toutes ces manifestations et, en même temps, travailler comme rédacteur.
« Je me souviens aussi des premières élections libres, en 1990. La rédaction française avait décidé de faire une émission en direct. C’était vraiment ridicule, parce qu’on n’avait aucune expérience, mais on s’est quand même très bien amusés en faisant ça ! Je ne l’ai jamais réécoutée et je ne sais pas du tout ce que cela donnait. Mais c’était peut-être plus important pour nous que pour les auditeurs !
« Il y a tellement de souvenirs de cette époque-là… J’ai connu deux périodes vraiment pleines d’euphorie : 1968, lorsque j’étais encore étudiante, et puis 1989. À la radio, c’était vraiment formidable, pour la première fois. »
Avant 1989, traduire les « informations obligatoires »
Parce qu’avant cela, à la radio, il fallait reprendre les dépêches de la ČTK, l’agence de presse tchécoslovaque, qui étaient déjà passées sous le coup de la censure.
Alena Gebertová : « Absolument. Il y avait aussi des nouvelles, des informations dites “obligatoires”, dont certaines étaient très obligatoires ! Alors, nous ne faisions que traduire ces informations. »
Pour cette émission en direct de 1990, hélas, beaucoup de choses ont disparu des archives et nous ne pouvons pas la retrouver. Mais est-ce que vous vous souvenez de personnes francophones que vous avez pu interviewer à cette époque ?
Alena Gebertová : « En 1989 ? Non, je ne me souviens pas. »
Il ne devait d’ailleurs pas y avoir beaucoup de personnes qui pouvaient parler français au micro en direct à Prague à ce moment-là. Václav, toi, tu t’en souviens peut-être ?
Václav Richter : « De temps en temps, bien sûr, nous faisions des interviews avec des francophones qui venaient à Prague. Je me rappelle par exemple Pierre Fournier, le grand violoncelliste, avec lequel j’avais fait un entretien à l’époque du pire communisme encore.
« Il y avait donc quelques exceptions. Serge Baudo, par exemple, aussi. Mais c’étaient vraiment des exceptions. »
« Faire grève… ou continuer à informer ? Le dilemme de novembre 1989 »
Václav, il y a eu à la radio des années beaucoup moins plaisantes que cette année 1989 qui a tout changé. Quel est ton pire souvenir ici ?
Václav Richter : « C’étaient sans doute les années 1970. C’était l’époque de la Charte 77, ce célèbre document par lequel les dissidents tchèques appelaient les autorités communistes à respecter les droits de l’homme.
« C’était un document que personne ne connaissait, bien sûr. Mais dans toute la presse, il y avait des critiques et des protestations contre un texte que l’on ne connaissait même pas.
« À ce moment-là, il y avait évidemment les informations venant de l’agence de presse tchécoslovaque, qui dénigraient les signataires de la Charte 77, avec Václav Havel en tête. C’était vraiment un moment très pénible. J’avais la nausée, mais si l’on voulait rester à la radio, on était obligé de le faire. »
Et puis est arrivée la révolution de Velours.
Václav Richter : « Je me rappelle aussi ce moment, en 1989, lorsque nous sommes entrés en grève. Le Forum civique, qui existait déjà à la radio, nous avait demandé de faire grève. Mais la direction de la radio de l’époque nous a dit que, si nous entrions en grève, nous serions automatiquement expulsés de la radio.
« Nous étions donc face à un dilemme terrible. Je me rappelle que je suis allé, avec ma collègue de l’époque, Myriam Prongué, une Suissesse qui travaillait avec moi dans la rédaction francophone, voir la direction du Forum civique pour lui demander ce qu’il fallait faire, parce que c’était vraiment dangereux pour nous.
« On nous a dit que nous constituions une exception : nous pouvions, et même nous devions, continuer à diffuser et à transmettre des informations véridiques. Nous n’étions donc finalement pas obligés de faire grève. Mais c’était quand même un moment très pénible à passer. Un vrai dilemme. »
Au cinquième étage, les « tâches spéciales » et les agents de la StB
Alena, tu as commencé à travailler à la radio un peu plus tôt que Václav. Tu as ensuite pris des congés parentaux pour tes enfants et tu as peut-être passé un peu moins d’années en tout à la radio. Mais tu as dû connaître toi aussi quelques moments difficiles. Y en a-t-il un qui te revient particulièrement en mémoire ?
Alena Gebertová : « Il faut dire que les années 1970 et 1980 n’étaient pas des années sympas à la radio. Mais je n’étais pas tout le temps à la radio, parce que j’avais deux enfants. J’ai pu rester, je pense, pendant trois ans d’abord, puis trois ans et demi à la maison avec eux. J’ai donc traversé ces années-là d’une façon un peu différente. »
« Un des moments les plus désagréables, c’était lorsque mon ex-mari a pris le chemin de l’émigration dans les années 1980. J’avais deux fils : l’un avait trois ans et l’autre huit ans. Et là, on m’a “invitée” au cinquième étage... »
À l’époque, vous étiez installés au quatrième étage du bâtiment historique de la radio, mais au cinquième étage, où vous n’alliez jamais, il y avait un mystérieux service des “tâches spéciales”...
« Oui, des tâches spéciales. Tout simplement, il y avait là des agents de la StB, la police politique communiste. Après le départ de mon mari, quelques jours plus tard, je pense, on m’a appelée pour aller là-bas.
« On m’a interrogée. On m’a posé un tas de questions : est-ce que j’étais d’accord avec son départ ? Qu’est-ce que j’en pensais ? Comment était mon mari ? Je ne sais plus exactement ce que j’ai répondu.
« Mais, malgré tout, on m’a laissée à la radio. C’était déjà les années 1980 et il y avait la perestroïka, comme l’a dit Václav. On a donc continué à me tolérer. On s’est plaint de moi en disant que j’étais assez arrogante, mais bref, je suis restée à la radio et j’ai continué. On m’a tolérée. »
Mais cela ne s’est pas arrêté au cinquième étage. Tu as aussi été convoquée dans un autre lieu tristement célèbre de Prague, au siège de la StB, dans la rue Bartolomějská.
Alena Gebertová : « Oui, au siège de la StB, dans la fameuse et tristement célèbre rue Bartolomějská. Là aussi, on m’a interrogée. »
Avec les mêmes questions, j’imagine ?
Alena Gebertová : « Presque les mêmes questions. Mais il y avait un policier tout à fait sympa, jeune et beau ! »
Et il reste des archives de cet interrogatoire ? Tu as pu les consulter ?
Alena Gebertová : « Je ne me suis jamais plongée dans les archives. Ce sont peut-être mes fils qui vont le faire. Ils sont plus curieux que moi. »
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