« Diriger le Centre tchèque de Paris, c’est comme vivre une aventure au quotidien »

Jiří Hnilica

Historien spécialisé dans les relations franco-chèques, Jiří Hnilica a dirigé, de 2018 à 2024, le Centre tchèque de Paris, situé 18 rue Bonaparte, au cœur du Quartier Latin. Alors que son successeur n’a pas encore été désigné, Jiří Hnilica fait le bilan de ses deux mandats marqués tout à la fois par la crise sanitaire, la guerre en Ukraine, les présidences française et tchèque du Conseil de l’UE ou encore par la disparition de l’écrivain Milan Kundera et de son épouse Věra.

Centre tchèque de Paris | Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« À mon avis, la crise sanitaire et la guerre ont remis en question la diplomatie culturelle en tant que telle, ainsi que le rôle de la culture dans la société contemporaine. Fermer une institution culturelle pendant la pandémie était inimaginable pour moi, et je me suis très longtemps battu contre cette mesure. Mais quand cela est arrivé, cela nous a poussés à réfléchir un peu différemment sur la culture en ligne. Qu’est-ce qu’un événement culturel en soi ? Pourquoi et pour qui organise-t-on tel ou tel type d’événement ? C’est le type de questions que nous nous sommes posées. »

« En ce qui concerne la guerre en Ukraine, j’avoue que j’ai d’abord été envahi par un sentiment de désespoir en prenant conscience de la faiblesse de la culture dans notre société face à ces grands crimes de guerre. »

« Nous avons toutefois organisé une vente aux enchères ‘L’Art pour l’Ukraine’, qui a été très suivie par la scène artistique parisienne. En organisant un événement de ce type pour aider un pays en guerre, le Centre tchèque en tant qu’institution culturelle a alors joué un rôle presque pionnier. Je me suis alors rendu compte que le proverbe latin « Inter arma silent musae » (Entre les armes, les lois se taisent) n’est pas tout à fait vrai, à la fois parce que la culture peut vraiment jouer un rôle important, symbolique et moral pendant les conflits, et parce qu’elle est indissociable de l’actualité de la société contemporaine. »

L’Art pour l’Ukraine | Photo: Centre tchèque de Paris

« Enfin, pour ce qui est des liens entre la Tchéquie et la France, j’avoue que Milan Kundera reste, pour moi, la personne phare des relations culturelles entre les deux pays, un grand témoin aussi de la crise de l’Europe centrale, un grand intellectuel et écrivain du XXe siècle, dont on n’a pas beaucoup. »

Mis à part Milan Kundera, quelles sont les personnalités culturelles tchèques et françaises que vous avez pu rencontrer durant vos deux mandats qui vous ont marqué ? Nous avons eu l’occasion d’en interviewer quelques-unes dans le cadre du podcast Dialogue(s) Paris-Prague que notre station a justement réalisé avec le Centre tchèque.

« Ce beau projet conçu pendant la crise du Covid-19 nous a permis d’établir une liste assez représentative des médiateurs, c’est-à-dire des Thèques qui créent la culture française, et des Français qui créent la culture tchèque. Toutes ces personnalités sont intéressantes et enthousiastes. »

« Ce que je veux mettre en avant dans ce contexte, c’est la grande variété de la programmation du Centre tchèque. Il s’intéresse à tous les domaines, aussi bien à la musique classique que contemporaine, aux arts plastiques qu’au design. J’avoue avoir été impressionné par la richesse de ce que la scène tchèque peut proposer au public français, au dialogue franco-tchèque. Mais s’il me fallait évoquer une personne qui incarne sans doute le mieux ce dialogue, ce serait Annick Auzimour. À mes yeux, elle incarne une noblesse intellectuelle, personnelle, littéraire et me fait penser à cet immense héritage de l’œuvre de Bohuslav Reynek et Suzanne Renaud. J’estime que l’engagement de toute une vie pour faire rayonner le couple Renaud-Reynek n’a pas encore été apprécié à sa juste valeur par l’État tchèque à travers une récompense qu’elle mériterait pourtant amplement. »

Parmi les nombreux projets à succès que vous avez réalisés durant vos deux mandats, j’en mentionnerais deux en particulier : la création de la bibliothèque du Centre tchèque, qui sert en même temps de scène de théâtre, et celle du Czech Concept Store, qui est à la fois une boutique et une galerie de design tout en constituant ‘une vitrine’ du Centre tchèque. Qu’en est-il donc de ces deux lieux aujourd’hui et quelle était votre idée lors de leur lancement ?

Czech Concept Store | Photo: Tereza Nováková,  Centre tchèque de Paris

« Quand je suis arrivé au Centre tchèque, j’ai d’abord beaucoup réfléchi aux qualités du bâtiment et aux possibilités qu’il offre. C’est la raison pour laquelle nous avons transformé l’entrée du Centre en un concept store qui correspond tout à fait au caractère visuel du quartier où il se trouve dans le VIe arrondissement. Pour ce qui est de la bibliothèque, elle ressemblait, à mon arrivée en 2018, à un entrepôt de livres ‘morts’ et de meubles qui ne fonctionnaient plus. La bibliothèque n’a donc été que la transformation d’un lieu qui existait déjà, tandis que le Czech Concept Store était quelque chose de tout à fait nouveau. »

Photo: Magdalena Hrozínková,  Radio Prague Int.

« Je suis persuadé que la bibliothèque continuera à remplir son rôle, qui consiste notamment à présenter de nouveaux livres, donc des œuvres littéraires tchèques traduites en français, et à accompagner leur sortie avec des expositions ou d’autres événements. Il en va de même pour la petite scène de théâtre de poche : lors de la Biennale des arts de la marionnette qui aura lieu au mois de de mai à Paris, certains spectacles seront donnés justement dans ce ‘bibliothéâtre’ du Centre tchèque. »

« Enfin, concernant le concept store et le Paris-Prague Jazz club, cette fameuse salle de concert au sous-sol du Centre tchèque, leur avenir est actuellement plus incertain. J’avoue que ces deux projets étaient essentiellement portés par mon enthousiasme. »

En 2019, vous nous aviez dit que votre objectif était de faire naître une nouvelle tradition en organisant des samedis destinés aux familles pour vous inscrire davantage dans la vie du quartier et avec l’idée, derrière, de conquérir un public à la fois nouveau et différent qui prenne l’habitude de venir au Centre tchèque. Cet objectif a-t-il été atteint ?

« Oui, je pense. Toutefois, ma réflexion m’oblige à aller plus loin, car j’ai le sentiment qu’avoir du public n’est jamais un acquis. C’est une dynamique et un processus sans fin. Après une lecture ou un spectacle réussis devant une salle pleine, on peut avoir l’impression d’être sur la bonne voie, alors qu’il se peut très bien que l’événement suivant n’attire pas autant de monde. Les Parisiens notamment ont un choix énorme. Environ 1 200 événements culturels organisés chaque jour dans la ville. Pour donc retenir l’attention du public, il faut sans cesse faire preuve d’esprit créatif. »

« Je constate avec plaisir que nous avons réussi à attirer un public différent pour chaque nouvel événement. Le Centre est désormais ouvert à tous les âges et nous proposons un programme susceptible de satisfaire tous les goûts. »

La gestion d’un Centre tchèque à l’étranger, ce n’est pas uniquement la programmation culturelle, mais aussi, notamment, des contraintes économiques pour mettre sur pied un programme et la recherche de financements pour les projets. Quels sont les principaux défis auxquels vous avez été confronté ?

« La possibilité de diriger un centre culturel à l’étranger vous ouvre toutes les portes qui existent. Vous pouvez faire tout ce que vous imaginez…  Je pense que le présent et l’avenir appartiennent à l’imagination, ce qui sous-entend de rester dans cette dimension de réflexion. Imaginer des nouvelles choses est un grand défi permanent, cela vous oblige à ne jamais vous contenter de ce qui a déjà été réalisée. Encore une fois, il faut savoir rester créatif. »

« Néanmoins, la gestion d’un centre tchèque représente également une importante charge administrative et la gestion d’un bâtiment qui, ne serait-ce qu’à Paris, n’est pas dans un bon état technique et nécessiterait d’importants travaux. En fait, il existe une grande différence entre l’image que l’on peut avoir de ce travail et la réalité. Mes journées de travail étaient divisées en deux parties : je portais une cravate pendant deux à trois heures et ensuite, je l’enlevais et enfilais des bottes pour  nettoyer la cave après les inondations, par exemple. »

J’allais justement vous demander ce qui a été la plus grande aventure que vous avez vécue pendant cette mission. C’était donc le nettoyage de la cave du Centre tchèque ?

Jiří Hnilica | Photo: Ondřej Tomšů,  Radio Prague Int.

« Non, on peut bien évidemment en évoquer d’autres ! Je dis souvent que diriger le Centre tchèque à Paris n’est pas tout à fait un travail, c’est plutôt une façon de vivre. C’est vivre l’aventure au quotidien. »

Vous partagez désormais votre vie entre Prague et Paris. Quels sont vos projets ?

« Tout à fait, je reste fidèle à mon parcours universitaire. En tant qu’historien, je reste attaché à l’Université Charles de Prague, où j’enseigne. Je compte partager ma vie entre la recherche, la pratique culturelle entre la France et la République tchèque, et si j’arrive à justement marier ces univers, j’aurai alors le sentiment que mon quotidien est bien rempli. »