Étienne Manac’h, un diplomate français dans la tourmente de la Tchécoslovaquie communiste
Le 17 octobre, le festival du cinéma tchèque à Paris, le Czech-In Film Festival, proposera la projection du documentaire de Dušan Trančík, Opération Monaco qui retrace un chapitre méconnu des relations franco-tchécoslovaques de l’après-guerre mais aussi des procès staliniens des années 1950. Consul général de France à Bratislava, Étienne Manac’h a contribué à aider des démocrates tchécoslovaques à fuir le pays. Pour cela, il est expulsé du pays en 1951, en 48 heures à peine. Le documentaire s’intéresse à son rôle mais aussi à celui de ses nombreux collaborateurs tchèques et slovaques qui, eux, ont vu leurs vies brisées suite à la tenue de deux grands procès truqués. Pour évoquer cette histoire, Radio Prague Int. a interrogé la fille de ce diplomate français, Bérénice Manac’h.
Bérénice Manac’h, nous nous étions rencontrées une première fois en 2011 à Prague, pour parler du journal de votre père Étienne Manac’h, professeur de philosophie, qui à partir de 1945 a fait une carrière diplomatique qui nous intéresse particulièrement parce que c’était à Prague et plus particulièrement ensuite à Bratislava. Son histoire dont nous avions parlé il y a 14 ans est aussi retracée dans un nouveau documentaire intitulé Opération Monaco du réalisateur slovaque Dušan Trančík. Comment est née l’idée de ce documentaire dans lequel vous intervenez également ?
« Il me semble que ce qui lui a donné l’idée de faire ce film, c’est surtout un livre de l’historien Jozef Jablonický qui dans un chapitre décrit cette Opération Monaco. Une chose qui a disparu du film mais qui était dans la première version du scénario, c’est l’expérience personnelle du père du réalisateur, qui était un commissaire à l’agriculture au moment du Coup de Prague et qui a fui en 1948 : c’était son père biologique qui ne lui a pas donné son nom, et pour Dušan Trančík c’était une blessure permanente. Je crois que ce sont ces deux choses-là qui lui ont donné l’idée à l’origine. Je sais aussi qu’un ambassadeur de Slovaquie à Paris lui a parlé du journal de mon père. Dušan Trančík qui ne parle pas français avait reçu des traductions de certains passages importants et je crois que c’était ça qui lui a qui lui a donné envie. Il est aussi venu me voir chez moi. »
Vous vivez en Bretagne dans le Finistère donc vraiment très loin de la Slovaquie, de la ville de Bratislava qui vous a marquée quand vous étiez petite fille. Le documentaire est une sorte de docu-fiction, avec des comédiens qui incarnent différents rôles dont celui de votre père mais aussi de ses collaborateurs au consulat général de France à Bratislava. Il y a aussi des interventions d’experts comme l’historien français Antoine Marès, mais également l’historien tchèque Pavel Kosatík. Qu’avez-vous pensé de ce format ?
« J’ai beaucoup aimé. J’avais d’autres critiques au début mais pas ça, j’ai trouvé que c’était une bonne idée au contraire pour essayer de faire revivre cette période. On n’a pas de documents d’époque ou alors seulement des documents policiers donc c’est important d’essayer de de montrer de montrer comment les choses se sont passées. C’était une époque particulièrement tragique qui ne s’est pas reproduite : après la mort de Staline tout s’est calmé et tout est devenu moins meurtrier. »
Le 17 octobre, ce documentaire doit être présenté à Paris dans le cadre du Czech-In Film Festival. Il s’appelle donc Opération Monaco d’après le nom donné par la police politique elle-même (Akcia Monaco en slovaque, ndlr). Pourquoi ça s’appelle Monaco ?
« Etonnamment, ça a quelque chose à voir avec le fait que mon père soit breton. C’est ma théorie personnelle et c’est devenu la théorie officielle dans le film : le nom de mon père, Manac’h en breton est prononcé Monach en russe, ce qui veut dire moine, aussi bien en breton qu’en russe. Et en italien, le moine, c’est Monaco. Donc, je pense que c’était logique d’appeler ça Opération Manac’h sauf qu’Opération Monaco, ça sonnait bien mieux. »
Votre père s’est engagé dans la France libre pendant la guerre. Avant la guerre, il a été engagé au Parti communiste, mais en est très vite parti. Il fait partiede cette génération d’intellectuels très attirés par les idées de gauche. D’ailleurs, les idées de gauche, de manière générale, lui, sont restées, mais pas forcément sous cette forme-là. Qu’est-ce qui l’a fait déchanter par rapport à cette idéologie ? Parce qu’il y a des gens quand même qui ont mis du temps à se défaire de cette idéologie-là.
« Il y a certainement deux choses. L’une, c’est une chose qui est très brièvement évoquée dans le film, alors qu’elle joue un grand rôle pour la vie de mon père et de ma mère, c’est qu’ils se sont rencontrés à Moscou. A l’époque, ma mère était une jeune fille de 16 ans, qui était avec sa famille italienne, émigrée politique, ayant fui le fascisme italien. Là-bas, elle a épousé un jeune Italien, Emilio, qui a été arrêté, déporté, et elle l’a suivi en déportation dans le nord de la Russie. Lui a été de nouveau arrêté et envoyé en Sibérie, à la Kolyma puis fusillé. Elle a finalement pu quitter l’URSS, mais plus tard elle a fait appel à mon père, qui était un ami de cet Emilio, son premier mari. C’était un ami et elle a fait appel à lui, puisqu’il était membre du Parti communiste français, pour essayer d’obtenir des informations, ou même la libération d’Emilio. Et ça, ça a été quelque chose de très important. »
Donc, il y avait chez votre mère cette expérience de la répression soviétique, de la terreur staliniennne…
« Dans le documentaire, on cite la StB, la sécurité d’État tchécoslovaque. Un texte est cité par les policiers slovaques, au début des interrogatoires, où ils disent que mon père a été exclu du Parti communiste français en 1937. Or, ça, je crois que ce n’est pas historique. Je crois que c’est faux, parce que j’ai regardé de nouveau dans le journal de mon père, et il y parle encore de ‘mon parti’ en 1938-1939. Par contre, 1937, c’est l’année où il est intervenu pour essayer de sauver Emilio qui était accusé d’être un trotskiste. Donc, je pense que là, il y a une manipulation policière, et c’est resté dans leurs documents, comme étant la version officielle.
Mais il s’est distancié tôt du Parti communiste…
« En 1939. Le pacte germano-soviétique, c’est la seconde raison qui a fait qu’il a définitivement coupé avec cet idéal-là, ce qui ne l’a pas empêché de travailler avec l’URSS pendant la Seconde Guerre mondiale puisqu’elle était un allié de la France et qu’il était normal de lutter contre les Allemands ensemble. »
Personnellement, il était en tout cas beaucoup plus lucide que bien d’autres à cette époque-là…
« Oui. Arrivant à Bratislava en 1946, il était beaucoup plus lucide sur le communisme que les Tchèques et les Slovaques parce qu’il avait cette expérience. »
Votre père arrive en effet en 1945 à Prague. A ce moment-là, il faut reconstituer la représentation diplomatique française sur place après la Deuxième Guerre mondiale. Il va être chargé de rouvrir un consulat général à Bratislava et va se retrouver très vite dans la tourmente de cet après-guerre. Il y a cette petite période de démocratie retrouvée entre 1945 et 1948, mais le Coup de Prague y met fin. Reflète-t-il ces événements dans son journal ?
« Il raconte effectivement au jour le jour les événements. Déjà en Slovaquie, il y a eu, fin 1947, une tentative de coup de force à Bratislava qui a échoué. Et il y a déjà des arrestations de démocrates, etc. Il suit ça au jour le jour dans son journal et dans ses rapports à l’ambassadeur. Le jour du Coup de Prague, il est à Paris, donc il découvre ça dans la presse et dans le train qui le ramène à Prague. »
Après le Coup de Prague et le changement de régime, votre père va jouer un rôle important tout comme ses proches collaborateurs. Le Consulat général de France à Bratislava devient un lieu où les gens qui veulent fuir la Tchécoslovaquie communiste, vont venir s’adresser à lui pour lui demander de les aider. Il faut rappeler qu’il y a une courte période, avant la promulgation d’une loi sur les frontières de la Tchécoslovaquie, qui permet de passer la frontière malgré des difficultés…
« Oui, il n’y avait pas encore de mur, si l’on peut dire, comme il y en a eu après. On voit d’ailleurs l’histoire du jeune Robert Štosek dans le film, qui déclenche toute l’affaire du consulat. Tout était organisé : le consulat avait transporté ses bagages à Vienne, et lui, dans la nuit, devait passer la frontière. Sauf qu’une patrouille l’a surpris. Jusqu’à la fin de 1949, en tout cas, il n’y avait pas d’impossibilité physique de franchir la frontière. Mon père ne pouvait pas délivrer des visas pour la France : les gens devaient donc se débrouiller pour, physiquement, passer la frontière, et en général, soit mon père, soit Maurice Michelot qui était son numéro 2, accueillait les gens de l’autre côté de la frontière, les amenait à Vienne, où on pouvait leur donner des papiers pour se rendre en France. »
Comment votre père va-t-il se retrouver coincé par les autorités tchécoslovaques ? Qu’est-ce qui mène à son expulsion ?
« Il se passe quelque chose qu’il n’a jamais vraiment su lui-même : au sein du personnel du consulat général, il y avait un traître, si l’on peut dire, un homme - et son fils. Je me souviens très bien de lui, Karol Štosek, qu’on appelait monsieur Charles, un homme qu’on voyait tout le temps. C’était le concierge du consulat qui a été obligé, vu que son fils avait été attrapé à la frontière, de travailler pour la police et d’ouvrir le coffre-fort pour chercher des documents à photocopier. Parmi ces documents, il y avait évidemment des dizaines de noms qui permettaient de constater les contacts que le consulat de France entretenait avec des opposants, des émigrés, avec des gens qui avaient déjà fui le pays. Mon père a été accusé d’avoir aidé ces opposants, ces démocrates. Dans le procès du consulat de France, il y avait finalement onze accusés : mon père ne connaissait que quatre de ces personnes, dont certaines étaient des collaborateurs du consulat. Certaines ont été condamnées à de lourdes peines de prison. Mais d’autres personnes lui étaient totalement inconnues. »
C’étaient des gens qui étaient liés à cette affaire, mais avec lesquels votre père n’avait pas été en contact direct…
« Oui. C’est un système très particulier des procès à la moscovite : on faisait des groupes, c’est-à-dire qu’on raccrochait d’autres personnes pas directement liées à l’affaire, mais liées à cette opposition interne slovaque. »
D’ailleurs, ça va tellement loin que la police va même relier cette affaire du consulat à celle de Milada Horáková à Prague à la même époque. On rappellera que cette députée démocrate a été exécutée dans le cadre d’un de ces grands procès staliniens…
« Oui, elle a été exécutée quelques mois auparavant. Et en effet ils ont créé un lien entre les deux, un peu artificiellement, parce qu’un des personnages du procès du consulat avait apparemment eu un contact avec Milada Horáková dans sa vie. Or ça suffisait pour relier les deux affaires. »
Dans les deux procès du consulat, certains ont été condamnés à la prison, évidemment, à des peines très lourdes, mais certains ont même été exécutés...
« Oui, deux personnes ont été exécutées dans le premier procès. Après, il n’y a plus eu d’exécutions. C’est quelque chose de terrible, parce que tous les autres qui ont eu d’immenses peines allant de 15 à 25 ans de prison, tous ont été graciés dans les années 1960. J’ai eu la chance d’avoir accès à toutes les archives de la police politique et j’ai lu le rapport de la réunion du Comité central à Prague, où on a décidé qu’il y aurait deux exécutions, Juraj Dlouhý et Vladimír Velecký. Tout avait été décidé en réalité avant le procès. »
Votre père, et donc votre famille, a été expulsé du pays en 48 heures à peine. Comment est-ce que vous, en tant que petite fille à l’époque, vous vous souvenez de cette période ?
« J’étais très petite, mais j’ai énormément de souvenirs de cette période. Je ne me souviens pas de l’expulsion de mon père. Je me souviens de la période où mon père n’était plus là, qui a duré un peu plus d’un mois parce que mon petit frère était malade, ce qui fait qu’on n’a pas pu partir au même moment. Maman a eu un mois pour vider toute la maison et organiser tout le déménagement. Je me souviens de cette période-là, de l’absence de mon père, de celle de mon frère aîné aussi, qui était parti avec mon père. Mais je me souviens surtout des années qui ont précédé, ou au moins de l’année avant notre départ. C’est très, très net. Je me souviens d’une espèce d’angoisse. Je crois même que cette angoisse ne m’a jamais vraiment quittée. Je l’ai reportée sur beaucoup de choses dans toute ma vie. L’angoisse, la peur de ce qui est en train de se passer autour de nous, des gens qui disparaissent. La dame qui s’était occupée de nous quand on était petits, madame Peschek et son mari monsieur Peschek, qui étaient des Allemands, mais nés en Tchécoslovaquie. Ils ont été arrêtés à la frontière alors qu’ils avaient enfin obtenu l’autorisation d’aller en Allemagne rejoindre les frères du mari. Je ne peux pas ne pas avoir appris l’arrestation en janvier 1951 de ce couple qui était si proche de nous : ils ont passé deux ans en prison en Tchécoslovaquie. Et puis, dans les maisons autour de nous, il y a eu des arrestations : Daniel Okáli a été arrêté en 1951, Laszlo Holdoš qui habitait en face de chez nous également. L’ancien maire de Bratislava, Kyselý a été arrêté la même année. Tous étaient nos voisins directs. »
Après son retour en France, comment votre père a-t-il vécu ? Cette expérience était-elle présente dans votre quotidien ?
« Mes parents en ont toujours parlé en fait. C’était trop présent dans notre histoire pour qu’on n’en parle pas. Et mon père a écrit plusieurs articles dans les années qui ont suivi, sous pseudonyme, sur la Tchécoslovaquie, sur le phénomène des aveux spontanés, sur les procès, sur la disparition de la démocratie en Tchécoslovaquie. On peut lire aussi dans son journal combien il a été bouleversé après l’invasion des chars soviétiques à Prague et Bratislava. Et aussi, au moment de la séparation des Tchèques et des Slovaques. Il ne l’a pas vécue directement car il est mort en 1992 mais a suivi le début de la séparation du pays. Il est mort moins d’un an avant la création d’une Slovaquie séparée et indépendante. »







