Ecce homo Homolka : la famille Homolka débarque en France, sur grand écran et en 4K !

'La famille Homolka'

La nouvelle version numérique 4K restaurée du film Ecce homo Homolka (1969), présentée l'année dernière au festival de Karlovy Vary, sort en France ce mercredi 25 février, distribuée par la société Malavida sous le titre La famille Homolka. Mathieu Lericq est maître de conférences en études cinématographiques à l'Université Lumière Lyon 2. Il a évoqué sur nos ondes ce chef d’œuvre réalisé par Jaroslav Papoušek considéré comme l'un des grands classiques de la Nouvelle vague du cinéma tchécoslovaque.

Extraits de cet entretien disponible dans son intégralité dans la version audio :

En quoi ce film, dont le titre en français est La Famille Homolka, est-il un grand classique selon vous ?

Mathieu Lericq | Photo: Archives de Mathieu Lericq

« Je dirais d'abord que c'est peut-être le point d'orgue de ce qu'on appelle aujourd'hui la Nouvelle vague tchèque ou la Nouvelle vague tchécoslovaque puisqu'elle engage aussi tout un pan slovaque. C'est le point d'orgue parce que c'est à la fois sa quintessence en termes de style et en termes d'engagement. Alors c'est un engagement politique un peu indirect mais on pourra en reparler puisque la situation politique est indiquée par des petits détails. Mais c'est surtout en tant que point d'orgue de la nouvelle vague tchécoslovaque un grand film, je dirais, sur la société tchèque, sur la famille aussi, sur l'état de la famille. Mais traité d'une manière assez particulière et assez originale parce que la plupart des cinéastes, de la Nouvelle vague tchécoslovaque, quand on pense à Ivan Passer, quand on pense à Miloš Forman, quand on pense à Věra Chytilová, sont plutôt des cinéastes sérieux, c'est-à-dire des personnes qui vont traiter de la situation sociale de manière assez rationnelle, en tout cas à partir des situations sociologiques et d'une approche et d'une analyse plutôt dramatique.

Jaroslav Papoušek | Photo: NFA

Là, Papoušek décide d'adopter un point de vue assez novateur, je dirais, en faisant un film centré exclusivement sur l'univers familial. Alors qu'est-ce que ça signifie ? Ça veut dire traiter des relations entre générations, entre trois générations différentes. Donc la génération qu'on pourrait appeler celle des grands-parents, d'ailleurs dans le film, ils s'auto-identifient comme mamie et papy. Ensuite, il y a la génération des enfants, l'enfant de ces grands-parents, la génération intermédiaire. Et puis la génération des petits-enfants, qui sont eux des enfants de bas âge, et qui sont interprétés d'ailleurs dans le film de Papoušek par les deux fils de Miloš Forman, Matěj et Petr.

Et ce qui est assez passionnant dans le travail de Papoušek, c'est non pas de juger les générations et de montrer finalement uniquement l'incompréhension entre ces générations, mais plutôt de voir à quel point on sait, finalement, que d'une génération à l'autre des gestes vont être transmis, et comment il est difficile de sortir de cet héritage social, en particulier dans un contexte d'autoritarisme politique, même s'il n'est pas vraiment traité directement dans le film. On sent que la société est un peu asphyxiée par des lois et par des normes qui empêchent véritablement de trouver sa propre place, de trouver son souffle, de trouver la bonne manière d'être seul. Et en même temps, il y a cette difficulté d'être ensemble…

'La famille Homolka' | Photo: © Malavida - NFA

En plus, on est en 1968 quand le film est tourné. On est à un moment de bascule à la fois sociale et politique de la société tchèque et tchécoslovaque. C'est un moment où les Tchèques jouissent d'un système peut-être jusqu'alors le plus libéral en Europe centrale, puis vont subir l'occupation à partir de l'arrivée de des armées du Pacte de Varsovie en août 1968. »

Il s'agit du premier épisode d'une trilogie dans un contexte très particulier. Le deuxième épisode est sorti en 1970 et le troisième en 1972. Donc des contextes très différents avec la Normalisation qui se met petit à petit en place. Ces touches sur le contexte politique, comment les décririez-vous dans le premier épisode, dans La Famille Homolka ?

'La famille Homolka' | Photo: © Malavida - NFA

« D'abord, ce qu'il faut dire que le titre original est Ecce homo Homolka. Le titre La Famille Homolka est un titre choisi par les distributeurs français actuels, alors même qu'ils avaient sorti le film sous le titre Ecce homo Homolka il y a une dizaine d'années. Je trouve intéressant ce choix et de le discuter.

Parce que, précisément, si on parle de La Famille Homolka plutôt que d’Ecce Homo Homolka, on enlève une part très importante qui renvoie à un contexte précis : celui de la réactivation, dans la mémoire collective tchèque, d’un matériau religieux très complexe entre protestantisme, catholicisme et judaïsme. Toute cette matière culturelle avait été l'objet d'une censure politique très forte, en particulier à la fin des années 1940 et au début des années 1950.

'La famille Homolka' | Photo: © Malavida - NFA

On dit souvent que la Tchéquie est l'État où la religion a le moins d'importance. Ce qui est très intéressant chez Papoušek, et chez Věra Chytilová ou Evald Schorm, c'est que les cinéastes vont réactiver cette part-là de la culture centre-européenne, tout un imaginaire lié à des icônes. Il y a dans le film un jeu sur la présence du crucifix, sur la figure de Marie au tableau dans le salon.

'La famille Homolka' | Photo: © Malavida - NFA

Le religieux devient une surface de projection des rêves, des libertés, mais aussi des règles morales. Face au religieux, l'individu se définit lui-même. C’est une manière de trouver sa liberté dans un contexte où l'État ne se positionne pas comme garant de la liberté mais comme définisseur des comportements. L'État tchèque de l'époque dit ce qu'est la famille, ce qu'est l'économie, ce que doit être l'être. Alors que les personnages du film sont perdus, tentent, échouent souvent, et cela les rend extrêmement humains, extrêmement beaux, extrêmement drôles aussi dans leur incapacité à trouver leur place. »

Le deuxième épisode s'appelle Hogo Fogo Homolka, difficilement traduisible, et le troisième Homolka a Tobolka.

« Oui, absolument. Cette trilogie a marqué le public tchèque parce qu'elle s'empare des éléments les plus négatifs et les plus difficiles à vivre à l'époque pour en faire un lieu de rire, mais un rire grinçant.

'La famille Homolka' | Photo: © Malavida - NFA

Le public ne s’y trompe pas : il voit dans le film une ode à la liberté mais aussi une ode aux espoirs bafoués. Papoušek est le seul à être capable de le faire avec autant de subtilité. Ce n’est pas un comique insultant ou moqueur, c’est un comique très juste, qui vient aussi des acteurs, qui jouent sans doute en partie leur propre rôle.

C’est un humour d’observation, presque anthropologique. Et c’est arrivé à un moment où les Tchèques avaient profondément besoin de rire. »

'La famille Homolka' | Photo: © Malavida - NFA

Des acteurs brillants, aidés par la prise de son directe, tandis qu’une bonne partie de la cinématographie tchécoslovaque a été beaucoup desservie par la post-synchronisation.

« Oui, cet aspect technique importe beaucoup. La post-synchronisation aurait fait perdre de l’authenticité. Le comique repose sur l’authenticité des situations et sur une large part d’improvisation. Papoušek donnait aux acteurs une grande liberté pour s’approprier les situations. Cela donne au film une épaisseur rare.

'La famille Homolka' | Photo: © Malavida - NFA

Il utilise aussi le montage et le travail sonore de manière poétique. Dans la séquence de la forêt, les sons hors champ ont autant d’importance que les sons dans le champ. On entend des appels au secours sans jamais voir les personnes concernées. Toutes les familles quittent la forêt sans sauver la personne qui crie.

C’est symptomatique d’un moment où ce qu’Emmanuel Kant appelle l’impératif catégorique – sauver quelqu’un en danger – est suspendu. L’éthique la plus basique est suspendue, comme si le contexte politique avait atteint une forme d’humanité chez les personnes. Cette humanité bafouée est au cœur de la poésie humoristique de Jaroslav Papoušek. »

'La famille Homolka' | Photo: © Malavida - NFA
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