L’histoire de la communauté juive d’Ostrava sort de l’oubli grâce à un exceptionnel don d’archives

La collection unique de quelque 33 000 fiches biographiques documentant la communauté juive d’Ostrava

Pendant près d’un quart de siècle, une archiviste tchèque a patiemment reconstitué le destin de dizaines de milliers de Juifs qui ont vécu à Ostrava et dans sa région. Aujourd’hui âgée de 89 ans, elle vient de confier aux archives municipales de sa ville le fruit de ce travail monumental : une collection unique de quelque 33 000 fiches biographiques documentant la communauté juive locale d’avant 1945.

La cartotèque contient des informations sur 33 000 habitants d'Ostrava de confession juive | Photo: Marta Pilařová,  ČRo

Plusieurs institutions, à Prague comme en Israël, ont manifesté leur intérêt pour cette précieuse documentation, mais c’est finalement la ville d’Ostrava, cet ancien centre industriel majeur de la Tchécoslovaquie, qui bénéficie de ce don exceptionnel de Libuše Salomonovičová.

Pendant quelque 25 ans, la vieille dame a rassemblé noms, dates, adresses, photographies, et documenté les liens familiaux et les fragments de vies dispersés dans les registres, les archives publiques, les journaux anciens ou encore les témoignages de familles. Le résultat de ce travail de fourmi est une vaste collection de documents divers sur la communauté juive locale couvrant principalement la période allant du XIXe siècle jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Libuše Salomonovičová | Photo: Město Ostrava

Rien ne prédestinait pourtant Libuše Salomonovičová à entreprendre un projet d’une telle ampleur : elle-même n’est pas juive, mais c’est le cas de son mari qu’elle a rencontré sur un chantier de jeunesse communiste avant de l’épouser en 1957. Ancienne employée du musée d’Ostrava, elle s’est lancée dans ces recherches après son départ à la retraite. Ce qui devait être au départ un travail limité s’est progressivement transformé en l’œuvre d’une vie.

« Au départ, je pensais travailler sur quelques centaines de personnes. Puis j’ai découvert d’autres sources et le nombre n’a cessé d’augmenter », raconte-t-elle.

Photo: Marta Pilařová,  ČRo

Au fil des années, une découverte en a entraîné une autre. Une adresse permettait d’identifier une famille, une photographie conduisait à un témoignage, un registre révélait l’existence de descendants installés aujourd’hui aux Etats-Unis, en Israël, en Australie ou ailleurs en Europe. Peu à peu, la chercheuse amateure a reconstitué un vaste réseau de destins qui, ensemble, brossent le portrait et racontent l’histoire d’une communauté entière.

Derrière ses recherches, un objectif : mettre en lumière la communauté juive d’Ostrava dont l’importance est souvent méconnue. Les Juifs ont joué un grand rôle dans l’histoire de la ville et beaucoup de gens ignorent qu’ils ont été à l’origine de nombreux projets industriels. « Je voulais montrer que les Juifs n’ont pas seulement été des victimes de la Shoah. Ils ont aussi participé au développement de la ville et de toute la région », souligne ainsi Libuše Salomonovičová au micro de la Radio tchèque.

Libuše Salomonovičová | Photo: Marta Pilařová,  ČRo

Ville minière et industrielle en plein essor à la fin du XIXe siècle, Ostrava a attiré de nombreuses familles juives venues de différentes régions de l’Empire austro-hongrois. Le résultat du travail de l’ancienne archiviste est une collection extraordinaire documentant la vie de quelque 33 000 personnes passées par Ostrava entre le XIXe siècle et 1945.

On y trouve aussi bien de modestes familles venues de Galicie que des commerçants, des hôteliers, des architectes et d’autres personnalités qui ont contribué au développement de la ville. Pourtant, cette contribution a souvent été éclipsée par l’histoire tragique des déportations et de l’extermination de la majeure partie de la communauté pendant la Seconde Guerre mondiale. L’exil et le changement de régime après 1948 ont également participé à cet effacement des mémoires.

La famille de l'hôtelier David Kulka | Photo: Marta Pilařová,  ČRo

Les archives se composent de 34 boîtes de fiches remplies de noms, de photographies, d’histoires familiales et de récits de vie. A mesure que la collection a pris de l’ampleur, elle a progressivement envahi une partie du logement de Libuše Salomonovičová :

« J’en avais une partie sur le sol de la cuisine, une autre dans le couloir. À l’époque, les familles n’avaient pas qu’un seul enfant. Un homme pouvait avoir cinq fils, et son dossier à lui seul faisait cette épaisseur-là. Aujourd’hui, j’ai tout remis aux archives. »

Pour les Archives municipales d’Ostrava, cette donation constitue un apport considérable. L’institution conserve déjà des centaines de fonds documentaires couvrant plusieurs siècles d’histoire locale. Mais de par son ampleur et le récit qui la sous-tend, cette immense cartothèque y occupe désormais une place à part. La collection devrait désormais servir à la fois aux chercheurs, aux historiens locaux et aux descendants de familles originaires d’Ostrava à la recherche de leur généalogie et de leur histoire.

Auteurs: Anna Kubišta , Marta Pilařová | Source: iROZHLAS.cz
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