« Mes ancêtres sont partis en France, et moi je reviens en Tchéquie »
Il y a plus d’un siècle, ses ancêtres ont quitté la Bohême du Sud pour s’installer en France. Aujourd’hui, Alice Martin (Hamáčková), 24 ans, fait le chemin inverse. Installée à Brno depuis un an, cette jeune artiste 3D dans l’industrie du jeu vidéo a renoué avec une histoire familiale tchèque longtemps restée en arrière-plan. Sans avoir véritablement prémédité ce retour aux sources, elle perçoit cette trajectoire comme une forme d’« ironie » : ses ancêtres sont partis en France à la recherche d’une vie meilleure, et c’est finalement en Tchéquie qu’elle a trouvé son tout premier emploi.
Alice Martin, bonjour, même si je devrais peut-être dire Alice Hamáček ou Hamáčková, car vous avez des origines des origines tchèques assez lointaines et que vous utilisez aussi ce patronyme. Faisons un peu de généalogie : vous avez découvert il y a quelques temps l’entretien que j’avais consacré à une autre une branche de votre famille en juillet 2025. En faisant des recherches sur Internet sur des cousins éloignés, vous êtes tombée sur cet entretien de Radio Prague Int. que les auditeurs et les lecteurs peuvent retrouver sur notre site et vous nous avez contactés. C’est l’histoire d’une famille qui est partie en France au début du XXe siècle, pour le Béarn pour une partie et une autre partie, votre branche, dans le nord de France. Qu’est-ce que vous avez ressenti en découvrant sur Internet cette histoire familiale racontée par d’autres membres de votre famille ?
« La partie la plus amusante, c’était de voir sur Internet des photos de famille que j’avais vues chez mes grands-parents. C’était émouvant pour moi. Et puis c’était drôle parce que je découvrais parfois des morceaux de l’histoire familiale dont je n’avais pas tellement entendu parler, puisque j’entendais plutôt parler du côté d’Emmanuel et moins de celui de son frère, Karel. »
La famille Hamáček est assez grande. Il y a notamment cette branche installée dans le Béarn autour de Karel, et vous, vous appartenez plutôt à la branche du nord de la France, autour d’Emanuel…
« Oui. Une partie de la famille s’est installée à Paris, puis elle a bougé vers la Bourgogne. »
On parle de votre aïeul, Emanuel Hamáček, dans l’entretien que vous avez déniché. Il y était aussi question de la transmission aux nouvelles générations. Le constat de cet entretien était alors un peu doux-amer : selon les personnes des générations plus âgées que j’avais interrogées, le lien avec les racines tchèques de la famille semblait s’être progressivement distendu. Lorsque vous m’avez écrit, vous m’avez dit que ce n’était plus vraiment le cas. Qu’est-ce qui a changé ?
« C’est surtout l’offre d’emploi que j’ai reçue en Tchéquie. J’ai donc quitté la France pour m’installer ici et, pour moi, cela a permis de renouer un petit peu avec ces racines. J’ai commencé à apprendre la langue : j’ai trois heures de tchèque par semaine. Et comme je vis maintenant dans le pays, je peux aussi commencer à donner des nouvelles de la Tchéquie à ma famille. J’essaie également de retrouver les cousins d’une branche de la famille. Ce ne sont pas vraiment des descendants directs : il s’agit plutôt de personnes qui se sont mariées dans la famille. J’essaie de les contacter, mais c’est un petit peu difficile. »
A cause de la barrière de la langue ?
« Oui. Ils sont plus âgés. J’ai essayé de leur envoyer un SMS, mais ils n’ont pas répondu. Maintenant, je me dis que je pourrais soit leur écrire une lettre, sans savoir s’ils la recevront, soit essayer de les appeler. Mais je pense qu’ils ne parlent vraiment que le tchèque, donc ce sera encore un peu compliqué pour moi. »
Quand êtes-vous arrivée en Tchéquie ?
« Il y a un an, en juin 2025. »
Vous êtes l’arrière-petite-fille d’Emanuel Hamáček, qui était le frère de Karel Hamáček, lequel est à l’origine de cette migration familiale tchèque vers la France. Karel avait une branche dans le Béarn et travaillait comme brasseur dans une brasserie qui s’appelait Schneider. Quelle place l’histoire de ces ancêtres tchèques avait-elle dans les conversations familiales ? Etait-ce quelque chose de présent lorsque vous étiez petite ?
« Ce n’était pas très présent, mais je sais que quand j’étais adolescente, j’ai commencé à beaucoup m’y intéresser. Je me souviens que j’ai encore dans mon téléphone, cela doit remonter à sept ou huit ans, des photos de l’arbre généalogique qui avait été réalisé. Je ne sais plus si c’était par mon grand-père ou ma grand-mère, mais c’était un arbre généalogique très bien fait que je voulais reproduire à l’époque. Je ne l’ai jamais fait. Je sais aussi que, vers la classe de première, lorsque je dessinais, j’avais commencé à signer ‘Alice Hamáčková’. Je me disais que cela ferait plaisir à mon grand-père. Et puis mon nom légal, Martin, est tellement commun qu’aujourd’hui, dans mon travail, cela m’aide aussi à me distinguer. Je peux dire au recruteur : ‘Moi, c’est Alice Martin’, mais lorsqu’il voit ‘Hamáčková’ à côté, en général, il finit par me retrouver plus facilement. »
A quel moment la langue tchèque s’est-elle perdue dans votre famille ?
« Je pense que c’est dès la première génération. Mon grand-père ne comprend pas du tout le tchèque. Il en a quelques notions très vagues, quelques mots. Parfois, des paroles de chansons lui reviennent en tête, mais c’est très limité. Aujourd’hui, dans la famille, je suis la seule à parler tchèque à ce niveau-là. Et je ne parle pas non plus très bien tchèque ! »
Vous avez également participé en 2023 au centenaire de Georges Hamáček, une personnalité importante dans votre famille. C’était le fils d’Emanuel et le frère aîné de votre grand-père. Résistant pendant la guerre, il a été tué pendant la guerre d’Indochine. Quel souvenir gardez-vous de cette journée ? Qu’est-ce que cela représentait pour votre famille ?
« Il y a quand même une certaine fierté dans la famille à son sujet. Aujourd’hui, une promotion de Saint-Cyr porte son nom, grâce à mon grand-père. J’avais envie d’y aller parce que c’était un événement, et qu’en général, quand il y en a un, j’ai envie d’y participer. Mais mon grand-père est âgé et ne pouvait pas se déplacer, donc c’était aussi une façon de le représenter, de montrer que ses petits-enfants étaient intéressés. J’y suis allée avec un seul de mes cousins. C’était une journée intéressante. Il y avait notamment un bataillon de la Légion étrangère. C’était impressionnant à voir, parce qu’il y avait beaucoup de soldats en face de nous. »
C’est aussi intéressant de voir que, cent ans plus tard, on se souvient encore de personnes qui se sont distinguées et qui sont mortes pour la France.
« Surtout que c’était dans le village où une rue porte son nom, la rue du capitaine Hamáček (francisé en : Hamacek, ndlr). La maison familiale se trouve dans cette rue. C’est à Dornecy, un tout petit village dans la Nièvre, où mon grand-père a grandi. C’est là que son frère Georges revenait notamment de permission. Il y avait aussi la grande sœur de mon grand-père. »
Vous êtes donc allée plus loin qu’une simple recherche généalogique, puisque vous vivez en Tchéquie depuis un an. Vous avez 24 ans et vous êtes installée à Brno. Quel a été votre premier contact avec la République tchèque en tant que résidente ? Vous étiez déjà venue à Prague, mais cette fois, vous arriviez comme résidente et pas seulement comme descendante d’une famille originaire du pays. Quelles ont été vos premières impressions ?
« Quand je suis arrivée, mon premier vrai contact avec la Tchéquie a été ma propriétaire. J’habite dans l’appartement en face du sien, dans le même couloir, donc je la vois presque tous les jours. C’était un peu difficile parce que c’est une dame plus âgée qui ne parle que tchèque. Mais elle est très gentille avec moi et s’est très vite attachée à moi. Je reçois souvent des cadeaux, des tomates de son jardin… »
Avez-vous l’impression, d’une certaine façon, de revenir chez vous ?
« Oui et non. Je me sentais vraiment étrangère parce que je suis arrivée sans connaître personne. Au début, je ne parlais pas du tout la langue. J’avais pris quelques semaines de petites leçons toute seule, mais je ne pouvais absolument pas parler à ma propriétaire. On communiquait surtout avec des gestes ou avec un petit traducteur sur nos téléphones. Donc non, je ne me sentais pas vraiment chez moi. Maintenant, je me suis habituée au pays, mais ce n’est toujours pas comme si j’étais revenue chez moi. C’est plutôt que je me suis créé un quotidien quelque part. A l’origine, la Tchéquie n’avait pas de place dans ma vie. »
Vous travaillez comme artiste 3D dans l’industrie du jeu vidéo. Comment se passe votre expérience professionnelle ici ? La Tchéquie est considérée comme un important hub du jeu vidéo, avec de grands studios et des jeux comme Kingdom Come: Deliverance ou Arma. Connaissiez-vous déjà cet environnement avant de partir ?
« Je suis très contente, déjà parce que j’ai trouvé un travail dans mon secteur, et ce n’est pas évident aujourd’hui. C’est vraiment une période très difficile pour l’industrie du jeu vidéo. »
Pourquoi est-ce si difficile ?
« Je ne suis pas tout à fait sûre de savoir pourquoi, mais en ce moment, beaucoup de monde est licencié. Et quand on est jeune, comme moi à l’époque où je sortais de l’école, avec seulement quelques stages à son actif, on a très peu de chances de trouver un emploi. J’ai postulé partout dans le monde, jusqu’en Malaisie et en Chine ! La Tchéquie est l’un des seuls endroits où on m’a répondu. C’était peut-être le destin. Quand j’ai dit à ma mère que j’avais reçu un mail d’une entreprise en République tchèque, je lui ai dit ‘Ce n’est pas Prague, c’est la deuxième ville du pays, je crois’ ce qui montre combien je ne savais rien. Elle m’a répondu : ‘C’est Brno’, et elle s’est immédiatement mise à pleurer. »
Vous avez donc le sentiment de vous accomplir ici, pour ce premier emploi ?
« Oui. Déjà parce que j’ai récemment signé un CDI, ce qui est un luxe incroyable dans mon secteur actuellement. Et puis c’est l’étranger. Je suis en train de me faire ma place dans un endroit qui, à la base, n’est pas le mien. Je me crée un cercle social. J’essaie beaucoup de rencontrer des gens du pays plutôt que de rester uniquement dans des cercles d’immigrés comme moi. C’est aussi plus facile pour apprendre la langue quand on a des amis patients qui vous écoutent parler comme un homme des cavernes ! »
Sur quel jeu travaillez-vous actuellement, si vous pouvez nous en parler ?
« Je travaille sur Farming Simulator. »
C’est quoi exactement ?
« C’est assez explicite avec le nom : c’est vraiment un jeu de simulation agricole, le plus réaliste possible. C’est une entreprise suisse à la base, mais elle a aussi des bureaux en Allemagne, à Erlangen, et en Tchéquie, à Brno. »
Vous prenez actuellement des cours de tchèque. Pourquoi était-ce important pour vous d’apprendre la langue ? Pour renouer avec ce passé familial ou simplement pour pouvoir vous débrouiller dans la vie quotidienne ?
« Les deux. Déjà parce que j’aime beaucoup apprendre les langues, c’est quelque chose qui me plaît. Et j’ai très vite appris que mon travail proposait des cours de langue : trois heures par semaine, payées par l’entreprise et prises sur les heures de travail. C’était idéal pour moi. Pour moi, c’était normal d’aller dans un pays et d’en apprendre la langue. Et si, en plus, cela pouvait me permettre de renouer un peu avec mes racines familiales, c’était agréable. »
Vous vous êtes fixé l’objectif de pouvoir réellement converser en tchèque dans un an. Qu’aimeriez-vous être capable de faire à ce moment-là ?
« J’aimerais pouvoir avoir des conversations quotidiennes normales, sans passer par trop de détours. Parfois, quand il me manque un mot de vocabulaire et que je discute avec des amis, je fais des détours un peu absurdes. Une fois, je voulais parler du fait de manger des œufs, mais je n’avais pas le mot ‘œuf’. J’ai donc dit : ‘La chose ronde qui sort de la poule.’ (rires) J’aimerais que ce soit plus fluide et que mes amis n’aient pas à se répéter. Pour le moment, ils doivent me parler très lentement et répéter certaines choses. Je retiens surtout les mots de vocabulaire que je ne devrais probablement pas retenir, comme tous les étrangers : je retiens les insultes et, en général, les mots qui servent à embêter mes amis. Ce n’est donc pas très utile dans la vie de tous les jours ! Mais je sais commander au restaurant, aller à la caisse, ce genre de choses. »
Lorsque vous dites aux Tchèques que vous êtes française, mais que vous portez un nom tchèque et que votre famille est originaire de Bohême, comment réagissent-ils ? Sont-ils surpris ?
« Oui, ils sont généralement surpris. Ils me demandent d’abord ce que ma famille est allée faire en France, puis ce que moi, je suis venue faire en revenant ici. J’ai l’impression que les Tchèques ont une tendance à l’autodérision. Il est très courant qu’on me dise : ‘Tes ancêtres ont réussi à partir en France, mais qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi tu reviens ?’ C’est quelque chose que j’ai beaucoup entendu ici. »
Vous sentez-vous française, tchèque, franco-tchèque, tchéco-française ? Ou avez-vous le sentiment que ces catégories ne vous correspondent pas vraiment ?
« Je me sens clairement française. C’est à partir de la France que je fais toutes mes comparaisons. Je me dis : « Ça, ce n’est pas comme en France’, ou au contraire : ‘Ça, c’est comme en France.’ Mais si je passe suffisamment de temps en République tchèque, je pense que j’essaierai sûrement de demander la nationalité. »
Vous disiez que votre arrivée ici était liée à votre métier, puisque vous avez reçu cette offre d’emploi. Mais avez-vous malgré tout l’impression que votre histoire familiale a influencé votre trajectoire, sans que vous en ayez forcément conscience ?
« Je n’en ai aucune idée. Je dirais que, certainement, le fait que ma famille soit originaire de Tchéquie a contribué à me motiver à partir. De toute façon, je n’avais qu’une seule offre, donc j’y serais sûrement allée. Mais c’était un choix beaucoup plus facile à faire avec ce passé familial derrière moi. D’abord parce que je trouvais cela amusant, et ensuite parce que cela faisait clairement plaisir à toute ma famille. »
Lorsque j’avais discuté avec vos parentes issues de l’autre branche de votre famille, l’histoire semblait finalement se terminer sur l’idée d’une dilution, voire d’une disparition progressive du lien avec les origines tchèques chez les plus jeunes générations. Votre parcours raconte quelque chose de différent. Avez-vous le sentiment de reprendre un fil qui s’était interrompu, ou qui menaçait de s’interrompre ?
« J’ai vraiment l’impression de faire le chemin inverse. Je trouve cela plus amusant que de parler d’une histoire de destin : j’ai vraiment le sentiment de revenir en arrière. Quelqu’un est parti en France, peut-être pour y trouver une vie meilleure, et moi, je fais finalement la même chose, puisque c’est ici que j’ai trouvé un travail. Pour moi, c’est donc moins une affaire de destinée qu’une histoire assez ironique, mais de façon plutôt positive. Et je suis très contente d’être ici. »





