La famille Hamáček : une histoire franco-tchèque de la Bohême au Béarn

De gauche à droite : Jean-Pierre Etienne avec son épouse Josette Lopez, suivie de ses sœurs Sylvette et Paule Lopez, toutes trois petites-filles de Karel Hamáček et Pavlína Rab

En mai dernier, des auditrices de Radio Prague Int. nous ont fait le plaisir de nous rendre visite. Au fil de la conversation, surprise : les trois sœurs en voyage à Prague se sont révélées être les descendantes d’un brasseur tchèque, parti s’installer en France à Puyoô dans le Béarn, au début du XXe siècle. Paule, Sylvette et Josette Lopez sont les petites-filles de Karel Hamáček et Pavlína Rab, originaires de Bohême, et malgré la distance et les années, n’ont jamais oublié leur héritage tchèque. Elles ont bien voulu raconter l’histoire de leur famille au micro de Radio Prague Int.

Dans cette émission, nous accueillons plusieurs Françaises d’origine tchèque, qui sont également auditrices de Radio Prague International. En studio avec nous : Paule, Sylvette et Josette Lopez, toutes trois sœurs. Evidemment, votre nom de famille évoque plutôt l’Espagne, mais la raison pour laquelle nous nous sommes rencontrées, c’est qu’en réalité, vous avez des origines tchèques, dont on va parler dans le cadre de cette émission. Paule, pouvez-vous nous rappeler qui dans votre famille est tchèque ?

Libčice | Photo repro: Jakub Vazač,  Hrady,  hrádky,  tvrze a zámky na Želivce/Humpolák.cz

PL : « Mon grand-père et ma grand-mère, děda et babi. Ils s’appelaient Hamáček. Děda est né en 1885 à Libčice, un village qui a disparu et qui se trouve sous un lac de barrage aujourd’hui, lac qui sert à alimenter Prague. Son père était garde forestier d’un prince local. Il était l’aîné de onze enfants qui sont tous allés à l’école, malgré ce petit métier. Dès que les grands ont travaillé, ils ont aidé les petits. 50 ans plus tard, la dernière, qui s’appelait Anna, a offert à son grand frère un magnifique vase en cristal pour la dédommager des efforts qu’il avait faits pour lui offrir une instruction. C’est joli. »

Famille Hamáček de Lipšitz  (Libčice) | Photo: Famille Lopez/Hamáček

En effet, c’est très joli. Et ce monsieur Hamáček, votre grand-père, s’appelait comment ?

Mariage de Karel Hamáček et Pauline Rab à Netolice en 1913 | Photo: Famille Lopez/Hamáček

PL : « Karel. Il s’est marié avec Pavlína Rab qui était originaire du sud de la Bohême. Mon grand-père a fait ses études de brasserie et est devenu brasseur à České Budějovice. C’est là qu’ils se sont rencontrés. Il est parti pour la France en 1910. Il s’est marié en Bohême à Netolice, puis est retourné en France pour s’installer au sud de la France avec sa femme Pavlína. »

Sylvette, pourquoi votre grand-père est-il parti s’installer en France en 1910 ?

SL : « Parce qu’il savait faire de la bière or, chez nous, dans le sud-ouest, il n’y avait pas de brasserie. Il y avait une demande et ça a très bien marché ! »

PL : « A cette époque-là, de nombreux Lorrains et Alsaciens avaient fui le plus loin possible de leur région devenue allemande. Dans le sud-ouest, ils ont construit des brasseries, mais souvent ne savaient pas faire la bière, donc ils faisaient venir des Tchèques. La brasserie s’appelait Schneider, un nom de l’Est, mais aujourd’hui, elle n’existe plus. »

La brasserie Schneider de Puyoo | Photo: Famille Lopez/Hamáček

En 1910, l’empire austro-hongrois existe toujours, mais pas la Tchécoslovaquie qui sera créée huit ans plus tard. Vos grands-parents s’installent donc en France, mais gardent-il un contact avec leur pays d’origine, leur famille ?

Intérieur de la brasserie Schneider de Puyoo | Photo: Famille Lopez/Hamáček

PL : « Par écrit, oui. Avec cinq enfants, c’était compliqué de voyager. Et puis, après, avec le communisme, ils n’ont plus pu partir »

On sait que ça a été parfois difficile pour les travailleurs polonais immigrés dans le nord-est de la France. Pareil pour les Italiens. En ce qui concerne les Tchèques, il n’y a jamais eu d’immigration massive, et votre famille est un cas particulier. Comment s’est passé leur accueil, leur intégration ?

PL : « Au départ, ils ont souffert. Notre grand-père était chef de brasserie mais il commandait des autochtones qui refusaient et le prenaient pour un Allemand. »

La brasserie Schneider de Puyoo  | Photo: Famille Lopez/Hamáček

Il y a également le contexte de la Première Guerre mondiale qui va arriver très vite. Les Tchèques pouvaient donc être considérés comme des Austro-Hongrois qui étaient les ennemis.

Angèle,  Milos,  Sylvain et Charles Hamáček | Photo: Famille Lopez/Hamáček

SL : « Tout à fait. Ça nous a permis de voir les gens que l’on côtoyait d’un autre œil. Des gens qui traitaient nos grands-parents de Boches… Ça a fini par s’arrêter parce qu’avec le temps, il a été très bien considéré. Et les enfants étaient bien intégrés. Mais notre mère, Angèle/Andělka, a beaucoup souffert de xénophobie à l’école, de la part de sa maîtresse notamment. »

PL : « Aux archives départementales, à Pau, j’ai retrouvé les comptes rendus des rapports d’inspection la concernant, très bien notés. En 1940, l’inspecteur, tout en la notant très bien, disait que c’était une ‘excellente institutrice’, mais elle qu’elle devrait ‘changer de métier pour laisser la place aux vrais Français’. »

La langue tchèque s’est-elle transmise jusqu’à vous ? Vos grands-parents vous parlaient-ils en tchèque ?

PL : « On l’a entendue. Notre mère ne voulait pas nous l’apprendre parce qu’elle estimait que c’était un petit pays et que ça ne servait à rien. Moi, j’ai toujours rêvé d’apprendre le tchèque et je l’apprends maintenant avec Duolingo. Mais j’ai beaucoup de mal. »

Famille Hamáček de Puyoo | Photo: Famille Lopez/Hamáček

Finalement, le tchèque a été transmis à la génération suivante, celle de votre mère, mais plus à la vôtre…

SL : « On sait dire quelques mots. J’ai faim, j’ai soif, j’ai envie de dormir. C’est très léger. »

La culture, ça se transmet aussi par d’autres choses. Quand on discute avec vous, on sent bien que cet amour pour votre pays d’origine s’est transmis, même si vous êtes loin géographiquement. Vous êtes déjà venues une dizaine de fois en Tchéquie. Qu’est-ce qui est resté de la culture tchèque dans votre famille ?

PL : « La nourriture. Les ‘buchty’, les ‘knedlíky’, le ‘závin’. »

Ces pâtisseries tchèques, c’est le goût de votre enfance ?

Des étangs de la Bohême | Photo: Pavel Rychtecký,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

PL : « C’est sûr ! Et puis aussi, le souvenir d’une Tchécoslovaquie idéalisée : ma grand-mère nous parlait des étangs de la Bohême, elle parlait de tout ce qui était magnifique, dont elle souffrait d’être loin sans pouvoir y revenir. »

Est-ce qu’elle vous racontait des contes ou des comptines, quand vous étiez petite ?

Buchty | Photo: Radio Prague Int.

SL : « Oui, des comptines et des chansons. Tous les petits les ont entendues aussi. Et même pour les pâtisseries, ça s’est transmis aux arrières-arrières petits-enfants. »

Je passe le micro à Josette Lopez, épouse Etienne, qui voulait rajouter quelque chose…

Georges Hamacek  (à droite) au Laos | Photo: Foreign Legion Info/ECPAD

JL : « Comment nous l’avonsa dit tout à l’heure, du côté de mon grand-père, ils étaient onze enfants. L’un d’entre eux s’appelait Eman (Emanuel) : nous l’avons bien connu, il habitait Paris et était employé à la légation tchécoslovaque. Il a eu des enfants, dont un était brillant officier est mort à 30 ans au Laos. Il avait fait l’école de Saint-Cyr, et aujourd’hui, il existe une promotion Georges Hamacek en son honneur. En 2023, il y a même eu une grande cérémonie pour le centenaire de sa naissance, à laquelle ses neveux et nièces ont assisté. Ce que je voulais dire également, c’est que notre grand-père a eu cinq enfants (six en réalité, moins une petite fille décédée à dix jours). Et tous les enfants ont eu des bonnes situations en France. Dans notre génération, il y a beaucoup d’enseignants, nous avons tous travaillé toute notre vie, les femmes comme les hommes. Et la génération de nos enfants a également eu de très bonnes situations. »

Ce que je trouve très touchant, c’est que ce lien franco-tchèque se soit conservé. Vous êtes venues à Prague, et pas pour la première fois, vous sillonnez la ville en large et en travers. A pied ! C’était important pour vous de revenir là, à Prague, maintenant ?

SL : « C’était très important. On en a discuté car c’était les 80 ans de notre sœur aînée, Paule. C’était très important car, au risque de faire hurler Sylvette, je dis toujours que sans doute la dernière fois qu’on ira à Prague. Elle a envie d’y revenir, et moi je dis que, peut-être, on reviendra, mais à notre âge, je pense que non. »

Logements de fonction de la brasserie Schneider à Puyoo | Photo: Famille Lopez/Hamáček

Pour vous, c’était aussi important, Paule et Sylvette ?

PL : « Ah oui. Ah oui. À un moment donné, autrefois, j’ai même envisagé de venir enseigner au Lycée français de Prague dont m’avait parlé un ami. Mais le tchèque était tellement difficile… Quand j’habitais à Pau, j’ai essayé autrefois : pendant un an, j’avais du tchèque partout chez moi, avec des déclinaisons, des genres de mots, des conjugaisons. Mais j’ai renoncé. »

Vous nous avez également rendu visite à la radio parce que vous suivez nos émissions sur Radio Prague Int. C’est une manière de garder un lien avec le pays de vos aïeux ? Souvent, dans les histoires de migration, les choses se perdent à partir de la deuxième génération, mais pas chez vous !

JL : « Ah non ! Notre grand-mère qui avait été malheureuse loin de son pays nous avait toujours dit : ne vous séparez jamais. Et c’est vrai que nous avons a tout fait pour rester proches, nous avons travaillé dans le secteur où nous vivions. C’est différent pour les suivants : nos enfants sont à Paris, à Toulouse, qui sont. Donc, c’est terminé, mais jusqu’à nous, trois générations sont restées sur place. »

PL : « Alors que mes copains partaient dans les îles, en Afrique, un peu partout dans le monde, moi, je suis toujours restée en France, marquée par cette grand-mère tchèque. »