Un rare manuscrit annoté par Kafka en hébreu parmi les trésors d’une collection privée bientôt en vente
Du 13 au 15 juin prochain se déroulera au Salon du livre rare et des arts graphiques à Paris la vente d’une collection privée exceptionnelle : 427 pièces collectionnées pendant des décennies par un passionné de Franz Kafka, et notamment une épreuve d’un de ses textes, annoté en hébreu par l’écrivain pragois de langue allemande. Pour en parler, Radio Prague Int. a interrogé Christophe Champion, de la librairie Faustroll à qui a été confiée la vente.
« C’est une collection consacrée à Franz Kafka qui a été assemblée sur un peu plus de 40 ans par Thierry Bouchet, un bibliophile français qui se trouve être un chirurgien orthopédiste par ailleurs, mais qui s’est intéressé à Kafka aussi parce que ce dernier avait écrit un recueil qui s’appelle Un médecin de campagne, ce qui résonnait pour lui. Il s’est mis à acheter des ouvrages de Kafka plutôt en français au départ et puis de fil en aiguille, il s’est passionné pour le sujet. Il a commencé à acheter des ouvrages dans la langue dans laquelle Kafka a écrit, l’allemand. Ensuite, c’est la vie d’un collectionneur qui pénètre le sujet et qui essaie d’en extraire le plus possible. Quarante 40 ans après, il finit avec un ensemble exceptionnel. Il s’agit de la collection la plus importante sur le sujet jamais constituée en France. »
Est-ce que Thierry Bouchet a expliqué pourquoi il voulait s’en séparer ?
« Il y a plusieurs éléments qui dictent cette décision. Quand on constitue une collection, il arrive un moment où, on atteint un peu les limites de l’exercice. C’est-à-dire qu’une fois qu’on a un peu tous les titres et que par ailleurs, on a des exemplaires qui sont tous dans des conditions extraordinaires, il faudrait trouver mieux pour la faire évoluer. Donc cela signifie peut-être attendre très longtemps et dépenser encore plus d’argent parce que les choses précieuses concernant Kafka ont une valeur importante. Et puis, chacun dans sa vie tourne un jour la page d’une très belle aventure. Je pense que c’était le moment pour lui, pour des raisons qui lui sont personnelles. Il se trouve aussi qu’il vient d’avoir 70 ans, il a une carrière très longue et prend sa retraite en ce moment. Il y a aussi d’autres changements dans sa vie que cette simple décision. C’était donc le moment d’arrêter de collectionner Kafka. »
Avant de revenir juste sur la collection elle-même, parlez-nous de votre librairie. Comment vous êtes-vous retrouvé à organiser la vente de cette collection pour Thierry Boucher ?
« J’ai fondé la librairie Faustroll il y a maintenant 16 ans. J’ai eu une carrière avant cela, et j’étais moi-même bibliophile – je le suis toujours en réalité. Ma librairie s’intéresse tout particulièrement à la littérature des XIXe et XXe siècles et maintenant du XXIe et fait la promotion et commerce de livres en édition originale, livres illustrés, documents autographes ou documents en rapport avec les acteurs en littérature et aussi les artistes de cette période-là. Je m’attache principalement à essayer de trouver des choses singulières. Il se trouve que, en parallèle de cela, j’ai moi-même mes collections que j’enrichis. De fil en aiguille, je rencontre des collectionneurs et je les aide à enrichir leurs collections. J’ai recontré Thierry Boucher il y a une dizaine d’années et je l’ai aidé à acquérir quelques pièces qui figurent actuellement dans sa collection. Quand il a décidé de revendre, il s’est adressé à moi parce que j’imagine qu’on s’entend suffisamment bien, que la confiance est établie et qu’il pense que je suis la bonne personne pour valoriser tout ce qu’il a rassemblé. »
Peut-on dire quelques mots aussi sur la composition de cette collection qui compte 427 pièces, ce qui n’est pas rien…
« La collection comprend plusieurs sous-ensembles. En premier lieu, tout ce qui est paru en allemand, donc langue dans laquelle Kafka a publié ses récits et de façon posthume. Il y a donc à la fois des éditions originales de romans publiées du vivant de Kafka jusqu’en 1924, et toute la partie publiée de façon posthume par Max Brod. Il y a aussi une grande partie de l’édition pré-originale, donc de textes parus dans des revues, soit du vivant de Kafka, soit après sa mort. Et ensuite, la même chose dans des langues étrangères, soit à la fois, la toute première traduction en langue tchèque, par Milena Jesenská, mais aussi en français, en espagnol et en anglais. Voilà pour la partie textuelle. Dans cette collection, il y a aussi des documents autographes : il y a trois lettres autographes de Kafka, deux adressées à son ami Robert Klopstock, une autre adressée à Ludwig Hart, qui était un acteur allemand qui avait à son récital des textes de Kafka qu’il récitait du vivant de Kafka. Ce qui est notable puisque Kafka, comme on le sait meurt jeune et publie peu de livres jusqu’en 1924 et rencontre un succès très modéré. Un autre document autographe, dont on parlera peut-être plus longuement après, sont des épreuves corrigées d’un récit de Kafka avec des annotations en hébreu de Kafka. Et puis ensuite, dans cette collection, il y a la partie d’illustration, il y a l’illustration. Donc soit des livres illustrés, soit des œuvres originales, soit des gravures, soit même des dessins ou peintures réalisés par des artistes inspirés de récits et de l’œuvre de Kafka. »
« Quand on est bibliophile, ce qui compte aussi, c’est la condition de l’exemplaire qu’on possède : soit le posséder dans une condition parfaite telle que parue dans la reliure de l’éditeur ou brochée telle que parue. Bon nombre d’exemplaires sont dans cette condition dans la collection Kafka. Mais on peut aussi – et c’est une tradition française – embellir tout cela en réalisant des reliures, voire des reliures d’art décorées. Et Thierry Bouchet était aussi un passionné de la reliure contemporaine et la reliure décorée. Et bon nombre des exemplaires ou des documents uniques de cette collection ont été embellis par des reliures réalisées par les meilleurs relieurs contemporains. Et puis, sur la partie française, je reviens à la partie texte et traduction car Thierry Bouchet a réussi à acquérir les archives d’Alexandre Vialatte, qui est le premier traducteur de Kafka en français, et qui a traduit La Métamorphose en 1928. »
Et d’ailleurs, c’est Alexandre Vialatte qui a largement contribué à la renommée de Kafka, cet auteur d’Europe centrale, en Europe de l’Ouest…
« Tout à fait, parce qu’à l’époque, l’avis de la critique française et ce qui est publié en France comptent énormément. Donc évidemment, ça fait connaître Kafka en France, mais cela a aussi rayonné à l’étranger. D’ailleurs, la première traduction en anglais intervient après, peut-être aussi pour cette raison. Dans cette collection figurent les manuscrits ou tapuscrits, tous les documents de travail qu’Alexandre Vialatte a rédigés de sa main pour entreprendre ce travail de traduction qui est phénoménal. »
Vous parliez tout à l’heure de Milena Jesenská, la première traductrice en tchèque de Franz Kafka. Dans cette collection, il y a aussi une traduction de la correspondance de Jesenská avec Kafka par Alexandre Vialatte.
« Oui. Les Lettres à Milena est un recueil qui paraîtra en 1956 chez Gallimard. C’est donc le dernier ouvrage d’ailleurs de Kafka que Vialatte va traduire pour Gallimard, après Le Procès, La Métamorphose, Le Château, et l’Amérique. C’est donc le cinquième très grand ouvrage de Kafka qu’il a traduit. Dans la collection figure le manuscrit complet de la traduction de toutes ces lettres. Ces manuscrits sont reliés par un très grand relieur français, Jean de Gonet, qui a révolutionné l’art de la reliure à partir du milieu des années 1970, avec des reliures en bois exotiques. C’est tout à fait remarquable. »
Parmi ces pièces, il s’en trouve une qui a d’ores et déjà attiré l’attention – et pour cause, c’est un document rare. Il s’agit d’une épreuve du Rapport pour une académie, une nouvelle de 1919. Il se trouve qu’elle est annotée en hébreu par Franz Kafka. Cet écrivain pragois était en effet de langue allemande, mais ce qu’on sait parfois peut-être moins, c’est que cet auteur, issu d’une famille juive assimilée dans la Bohême de l’époque, s’est intéressé à l’hébreu. Il avait même le projet d’aller en Palestine, chose qui ne s’est finalement pas faite. Ce document témoigne de cet intérêt tardif, mais important de Kafka pour la culture hébraïque.
« Exactement. Dans la collection figurent les épreuves du récit qui s’appelle Rapport pour une académie. C’est le dernier récit qui paraîtra dans le recueil Un médecin de campagne. Au moment de la préparation du recueil, il reçoit de l’éditeur Kurt Wolff des épreuves d’imprimerie qu’il va signer de son nom en tête. Il va aussi les annoter pour faire quelques corrections plutôt d’ordre typographique, puisque le texte est déjà fixé. C’est un document unique qui met aussi en valeur la typographie que Kurt Wolff continuait à opérer sur ses ouvrages, en dépit de la situation économique compliquée en Allemagne au sortir de la guerre. Or Kafka annote ce texte-là pour les dernières corrections avant publication, mais se sert aussi du verso des deux premiers feuillets pour faire ses exercices d’hébreu. A cette époque-là, il a commencé depuis déjà un certain temps à apprendre la langue, fait donc des exercices d’hébreu et décline un certain nombre de verbes qui sont d’ailleurs à rapprocher de son univers de son œuvre ou de ses récits. C’est donc un témoignage de cet apprentissage. »
Qu’est-ce que cette collection peut-elle nous apprendre de nouveau sur Kafka. Ou permet-elle de découvrir davantage la personnalité et l’écrivain qu’il était ?
« Kafka figure parmi peut-être les écrivains qui ont été le plus étudiés. Donc, je ne suis pas sûr qu’il soit facile de découvrir des choses majeures encore pas connues. Mais après, chacun a sa propre expérience. Je peux vous livrer la mienne. J’avais lu, comme beaucoup de gens, beaucoup de récits et puis les romans de Kafka il y a bien longtemps, au début de mon adolescence ou au moment de mon adolescence. Mais il y a, par exemple, un recueil que je ne connaissais pas, qui est le tout premier, Betrachtung, Observation en français : c’est un recueil de très courts récits. En préparant ce catalogue, j’ai relu l’œuvre de Kafka et j’ai découvert notamment ce texte-là. »
« Une autre découverte, même si on s’éloigne un peu de Kafka, c’est l’illustration de Kafka. J’ai en effet découvert plusieurs artistes de grande valeur. Le premier, c’est Hans Fronius : il y a dans la collection des gravures sur bois qui ont été faites par cet artiste à partir du début des années 1930. D’ailleurs, les exemplaires qui sont proposés à la vente sont ceux qui ont appartenu à Max Brod. C’est peut-être un élément que je n’ai pas suffisamment souligné : ce qu’il y a aussi de très intéressant dans cette collection, c’est la partie provenance. On s’attache à avoir des exemplaires singuliers en bon état, mais aussi qui ont été détenus par des familiers, des amis ou des gens qui se sont intéressés tout simplement à Kafka. Hans Fronius a produit, à mon avis, un travail d’artiste très intéressant sur le sujet, mais il y en a d’autres. Il y a aussi des dessins de Sergio Birga, qui est un artiste florentin, italien qui, lui, a produit plutôt à partir des années 1960. »
« Je reviens aux illustrations. La toute première illustration, de La Métamorphose et donc de la bestiole ou du cafard du récit, paraît en Tchécoslovaquie en 1929. C’est la première fois qu’on représente cette bestiole, imaginée par Otto Coester. Alors que la seule illustration du vivant de Kafka, c’est la couverture que fait Ottomar Starke pour Die Wervandlung/La Métamorphose, mais cette illustration-là représente un personnage avec la tête dans les mains et ne représente pas la transformation, la fameuse métamorphose. Donc je ne connaissais pas cette version avec la bestiole, qui est assez rare, et qui a donc été publiée en Tchécoslovaquie, ce qui est tout à fait intéressant. »
Par ailleurs, y a-t-il parmi les choses de cette collection mises en vente des documents en tchèque, justement ?
« Oui, j’ai des documents en tchèque. Je n’ai pas de document autographe en tchèque, mais j’ai la revue Kmen, dans laquelle Milena a traduit les premiers textes de Kafka en langue étrangère. Elle traduit quatre récits de Betrachtung/Observation. Et en premier lieu, Der Heiser, qui est donc le deuxième livre publié de Kafka, en français, Le Soutier. Ce récit-là constituera le premier chapitre de L’Amérique. »









