Antonín Kalina, héros méconnu de la Shoah : un nouveau livre bientôt consacré au Tchèque qui a sauvé plus de 900 enfants juifs
Dans le camp de concentration de Buchenwald, le cordonnier tchèque de Třebíč Antonín Kalina a sauvé d'une mort certaine plus de 900 garçons juifs – et n'en a jamais parlé. Son histoire a été étudiée ces trois dernières années par l'historienne israélienne Limor Regev, qui lui consacre un livre à paraître à l'automne.
Antonín Kalina n'a jamais parlé à personne du sauvetage d'enfants dans le camp de concentration de Buchenwald jusqu'à sa mort, en 1990. Sa famille elle-même ignorait ce qu'il avait accompli et n'a découvert les faits que plus de vingt ans après sa disparition.
En 2012 est sorti le documentaire Kinderblock 66: Return to Buchenwald (Le bloc des enfants 66 : retour à Buchenwald), dans lequel quatre survivants du camp retournent sur les lieux. Tous évoquent Antonín Kalina, qui y était responsable d'un bloc de déportés et grâce à qui ils ont survécu à l’enfer concentrationnaire.
Un premier livre consacré à Kalina a été publié, Děti Antonína Kaliny (Les enfants d'Antonín Kalina), du journaliste tchèque Stanislav Motl.
Bien que Kalina ait reçu à titre posthume le titre de Juste parmi les nations, distinction décernée aux personnes non juives ayant aidé des Juifs pendant la Shoah, ainsi que la médaille tchèque du Mérite de première classe, il reste encore relativement méconnu du grand public tchèque.
L'historienne israélienne Limor Regev tente aujourd'hui de remédier à cette situation. Elle est déjà l'auteure de The Boy from Block 66 (Chlapec z bloku 66), consacré à l'un des jeunes garçons qui ont survécu à Buchenwald grâce au Tchèque.
« Moshé parlait de lui comme s'il s'agissait d'un ange », a raconté l'historienne à iROZHLAS.cz, évoquant les souvenirs de Moshé Kessler, né en 1930 en Ruthénie subcarpatique, région ukrainienne aujourd’hui qui faisait alors partie de la Tchécoslovaquie. Limor Regev a été la première personne à qui Moshé Kessler, alors âgé de 88 ans, a raconté son histoire dans les moindres détails.
Elle a consacré les trois dernières années à rechercher la vie et le destin d'Antonín Kalina, se rendant environ quinze fois en Tchéquie.
« Je suis allée dans son école, sur les lieux où il travaillait, là où il a été arrêté, ainsi qu'au commissariat où il a été détenu pendant les premières 24 heures. Je suis allée voir la gare de Brno, d'où il a été envoyé à Prague, puis de Prague à Dachau. J'ai suivi le même itinéraire pour voir l'endroit où il avait été détenu. Je suis ensuite allée à Buchenwald à la même période de l'année que lui, afin de pouvoir décrire au mieux ce qu'il voyait par la petite fenêtre lorsqu'il se rendait au camp de concentration. Je n'ai vraiment rien laissé de côté. Chez moi, j'ai cinq ou six gros classeurs remplis de documents sur Kalina », raconte-t-elle.
Le livre consacré à Kalina sera publié avant la fin de l’année 2026 par cette historienne, et le tchèque sera la première langue dans laquelle il paraîtra.
« Comme dans le cas de Moshé Kessler, il était important pour moi, dans le cas d'Antonín Kalina aussi, de comprendre qui était la personne derrière cette grande histoire, ce qui le motivait. Je voulais également savoir quelles notes il avait à l'école », explique l’historienne à propos de ses recherches.
Elle s'est également entretenue avec ses neveux et nièces, a consulté de nombreuses archives et lu des ouvrages consacrés à l'histoire tchécoslovaque. Sa bibliothèque compte désormais une étagère entière de livres en tchèque, une langue qu'elle ne comprend pas. Elle s'appuie donc beaucoup sur sa traductrice, Ivana Jančoková, originaire de Třebíč, qui l'aide dans ses recherches.
Antonín Kalina jusqu'à Hollywood
En plus de son livre, Limor Regev tente également de mieux faire connaître Kalina par d'autres moyens. Elle a notamment créé la Journée Kalina, célébrée pour la première fois cette année le 17 février, jour anniversaire de sa naissance, dans une école de Třebíč. Elle espère que cette initiative sera également étendue à Israël et aux États-Unis.
« La Journée Kalina signifie ne pas rester les bras croisés et aider les autres », explique l'historienne à propos de cette célébration. « Kalina pensait que c'était quelque chose que n'importe qui aurait fait et ne considérait pas son geste comme exceptionnel. Il était très modeste et ne pensait pas mériter quoi que ce soit en retour », raconte-t-elle.
Elle a également déjà présenté son histoire à Hollywood. Son précédent ouvrage a notamment fait l'objet d'une adaptation théâtrale en Floride.
L'automne dernier, elle est aussi venue présenter cette histoire au Sénat tchèque, où elle a retenu l'attention du sénateur Jiří Drahoš (STAN), qui l'aurait invitée à revenir une fois le livre publié. Ils ont également décidé ensemble de proposer Kalina pour une décoration d'État.
« Jiří Drahoš a promis de remettre au président une copie du livre avant la décision concernant la décoration, afin qu'il sache précisément ce que Kalina a accompli à Buchenwald. S'il ne l'obtient pas cette année, nous le proposerons à nouveau l'année prochaine », indique l'historienne.
« Je pense que Kalina peut devenir un grand héros pour les Israéliens, et j'espère qu'en Tchéquie aussi, on le considérera comme un héros », conclut Limor Regev.
Qui était Antonín Kalina ?
Né en 1902 à Třebíč, il a appris le métier de cordonnier. Il rejoint plus tard le Parti communiste de Tchécoslovaquie et, lorsque les activités des organisations politiques sont interdites après les accords de Munich, il fait appel de cette décision devant la justice. Il se retrouve ainsi sur la liste des ennemis du Reich et est arrêté le 1er septembre 1939, le jour même du début de la Seconde Guerre mondiale, selon le site consacré à son parcours.
Antonín Kalina est rapidement déporté à Buchenwald, où il devient membre de l'administration clandestine des prisonniers et se voit confier le bloc 66 réservé aux enfants. Il participe également à une organisation de résistance clandestine.
Il protège notamment les enfants en affirmant qu'une épidémie de typhus sévit dans le bloc, une maladie redoutée par les soldats nazis, qui évitent donc d'y entrer. Ils ne peuvent ainsi pas savoir combien d'enfants s'y trouvent encore. Lorsque, peu avant la fin de la guerre, les nazis exigent qu'on leur remette les enfants juifs, Kalina affirme qu'il ne reste plus aucun enfant de cette confession dans le bloc. Il les a en effet transformés officiellement en chrétiens en remplaçant leurs noms juifs par des noms chrétiens.
Kalina sauve ainsi la vie de 904 garçons qui se trouvent dans le bloc. Parmi eux figurent notamment Elie Wiesel, lauréat du prix Nobel de la paix en 1986, et Imre Kertész, lauréat du prix Nobel de littérature en 2002.




