Assainissement des sites et sols pollués : en Tchéquie, le lourd héritage du passé communiste
Les récentes révélations du ministère de l’Environnement relatives à l’existence de 1 000 tonnes de terres contaminées ainsi que de 200 fûts contenant des produits chimiques dangereux sur le site d’une ancienne zone militaire dans le Parc national de Šumava, en Bohême du Sud, ont relancé le débat en République tchèque, le temps de quelques jours, sur la dépollution et l’assainissement des nombreux sites contaminés par diverses activités industrielles ou par des déversements accidentels dans le pays.
Selon le Système de recensement des sites contaminés (SEKM), registre géré par le ministère de l’Environnement, 7 071 sites nécessitant une étude étaient répertoriés dans le pays au 30 juin dernier. Si chaque site nécessite une approche différente, la République tchèque peut néanmoins s’enorgueillir de posséder un système de suivi de bonne qualité, comme l’a expliqué Tomáš Cajthaml, de la Faculté des sciences de l’Université Charles, dans un entretien accordé à la Radio tchèque.
Est-il possible d’estimer le nombre de sites en République tchèque qui sont encore fortement contaminés par des substances toxiques ?
« Je pense que les données issues du système SEKM sont assez conformes à la réalité de la situation. Notre suivi se fait sur le long terme et de manière relativement rigoureuse. Bien sûr, il arrive parfois qu’un nouveau site soit découvert, mais c’est là quelque chose de tout à fait normal. C’est un héritage du passé, en particulier de la période antérieure à 1989. »
« Il s’agit d’un processus. Lorsqu’une contamination est détectée, on évalue son niveau de dangerosité, son ampleur, la nature des contaminants présents et son impact potentiel sur l’environnement. Ces éléments servent à établir un certain ordre de priorité. Si un site présente un risque réel, il est classé dans la catégorie A. Nous recensons actuellement quelque 490 sites de ce type. Ce sont ceux qui nécessitent des travaux de dépollution ou qui font déjà l’objet de telles interventions. »
Quel est le type de contamination le plus fréquent ? Ou quelles sont les substances les plus couramment présentes sur ces sites ?
« Les substances en question sont bien évidemment très nombreuses. Néanmoins, certaines sont particulièrement caractéristiques. Il s’agit notamment des solvants chlorés ou des produits dérivés du pétrole dont les fuites sont fréquentes et généralisées. Mais nous trouvons aussi beaucoup de métaux lourds qui sont liés à des procédés de fabrication spécifiques. »
« Enfin, et surtout, notre pays a été, et reste d’ailleurs toujours, une puissance majeure de l’industrie chimique. Nous possédons donc un héritage important de ce point de vue, nous avons notamment connu ce que l’on appelle ‘la chimie du chlore’. Des dioxines chlorées, qui sont des polluant organiques résistants, ont été détectées, par exemple, à Spolana (nom d’une ancienne grande usine chimique) à Neratovice (ville de 16 000 habitants à une trentaine de kilomètres au nord de Prague), même si le site a depuis été dépollué. Mais on peut aussi évoquer les polychlorobiphényles sur le site de Chemko à Strážske (ancienne importante entreprise chimique d’État créée au début des années 1950 et spécialisée alors dans la production d’explosifs, le nom et les activités de Chemko restent synonyme de catastrophe écologique dans l’est de la Slovaquie), et d’autres encore. »
Dans quelle mesure l’État réussit-il à dépolluer ces sites ? D’après vous, une attention suffisante a-t-elle accordée à leur assainissement au cours des dernières années, voire des dernières décennies ?
« Bien sûr, on peut toujours faire mieux. Mais on peut aussi tout à fait comparer la situation en République tchèque à celle en Slovaquie. Et je pense que nous avons une longueur d’avance considérable. Ce système fonctionne. Des sommes importantes ont été investies dans de multiples mesures d’assainissement depuis les années 1990. À cette époque, une part substantielle du produit de la privatisation d’entreprises qui appartenaient jusqu’alors à l’État a été réaffectée au traitement de ce lourd passif environnemental. »
« En Slovaquie, cela n’en est encore, pour l’essentiel, qu’au stade de développement. À l’avenir, le pays sera confronté à des problèmes de communication avec l’Union européenne dans le cadre des directives sur l’eau et les sols, qui fixent des paramètres environnementaux ainsi que des limites de concentration bien précis pour certaines substances. Je pense donc pouvoir dire que la situation en République tchèque n’est pas si mauvaise. »
De nouvelles méthodes et technologies sont-elles également mises en œuvre ? Observe-t-on une évolution significative ?
« Comme dans d’autres domaines, les technologies évoluent naturellement et de nouvelles sont en cours de développement. C’est d’ailleurs là quelque chose d’extrêmement important, car chaque site et chaque substance nécessite une approche différente. Il en existe plusieurs dizaines, et elles diffèrent considérablement non seulement par leurs domaines d’application, mais aussi par leur fiabilité, leur coût et leur efficacité. »
« Les recherches se poursuivent donc, y compris dans notre pays. Je pense que la République tchèque est même plutôt à la pointe en Europe dans ce domaine, et il reste un immense potentiel de développement. Les tendances actuelles se concentrent tout particulièrement sur la contamination multiple ou mixte, car si nous disposons de technologies adaptées à une certaine substance ou à un groupe de substances particulier, elles ne répondent que rarement aux besoins des cas de figure rencontrés dans la réalité sur le terrain. En pratique, on a toujours affaire à un mélange de contaminants, et peu importe qu’ils proviennent de la production, des déchets ou encore, par exemple, de déversements accidentels. »
Dans quelle mesure les anciens sites militaires, bases et zones d’entraînement posent-ils problème à cet égard ?
« Il s'agit généralement de sites contaminés, ou du moins certains d’entre eux le sont. C’est généralement l’armée qui se charge elle-même de ceux qui se trouvent en République tchèque. Ceci dit, nous avons aussi hérité de la situation lourde laissée par l’armée soviétique (depuis 1968 et l’invasion du pays par les troupes du Pacte de Varsovie jusqu’au départ des derniers d’entre eux en juin 1991, quelque 75 000 militaires soviétiques ont stationné de manière permanente dans l’ancienne Tchécoslovaquie). Si je ne me trompe pas, on dénombre environ 150 sites de ce type, dont 50 ont déjà été dépollués, 50 sont considérés comme relativement sûrs et les 50 restants font actuellement l’objet d’une intervention. »
« C’est un exemple qui illustre très bien mes propos précédents, car on y trouve tout à la fois des solvants chlorés, des dérivés du pétrole, toute une série de métaux lourds qui étaient utilisés pour diverses imprégnations ou revêtements, entre autres, ou qui proviennent des munitions. »
Dans quelle mesure le cas de Dobrá Voda, dans le parc de la Šumava, sur lequel la direction du ministère de l’Environnement a récemment attiré l’attention du public, est-il exceptionnel ?
« J’en ignore les détails précis, mais je sais quels types de contamination y ont été détectés, en particulier les polluants classiques que j’ai déjà énumérés. Des éthylènes chlorés étaient utilisés dans les blanchisseries industrielles, tandis que les métaux lourds présents sur le site proviennent probablement des traitements d’imperméabilisation, du fulminate de mercure ou de substances similaires. »
« Mais nous ignorons l’ampleur de cette contamination, les concentrations des substances et ne disposons pas d’une description détaillée de la situation. En règle générale, lorsqu’un site est ajouté à notre système, après avoir fait l’objet de plusieurs étapes préliminaires, une analyse dite des risques est réalisée. Celle-ci fournit une description complète de la situation, des dangers qui en découlent et propose un éventuel plan d’assainissement. Le coût est déterminé sur cette base, et comme cela a été évoqué, il s’agit d’une procédure onéreuse, pouvant se chiffrer en millions. »
Si l’on devait résumer de manière générale la gravité des risques que ces sites continuent de représenter, compte tenu également des coûts liés à leur assainissement, est-il réaliste d’espérer que les sites présentant les risques les plus élevés puissent, à terme, être dépollués avec succès ?
« J’en suis fermement convaincu. Bien entendu, cela prend » parfois beaucoup de temps. Par exemple, dans le cas de la décharge de Lhenice (village de Bohême du Sud), il a fallu 25 ans, car la contamination par les polychlorobiphényles était véritablement massive. »
« Mais il y a aussi d’autres sites, comme celui de l’ancienne décharge de Nelahozeves (à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Prague), où se trouvent 20 000 barils rouillés contenant des résidus générés par la fabrication industrielle de styrène et où les opérations de dépollution sont actuellement au point mort. »
« Cependant, sur la plupart des sites, les travaux se poursuivent grâce à ce système. Ils en sont au stade de la surveillance, de l’assainissement, de la surveillance post-assainissement ou, le cas échéant, de la préparation à l’assainissement. Je suis donc relativement optimiste à ce sujet. »




