11-Septembre : le Tchèque qui a filmé les deux avions percutant les Twin Towers

Les gratte-ciel du World Trade Center (WTC) de New York, qui fut l'une des cibles des attentats terroristes coordonnés du 11 septembre 2001. Deux avions de ligne se sont écrasés sur ces deux bâtiments

Pavel Hlava vivait à New York lorsqu’il a filmé, le 11 septembre 2001, les deux avions percutant les tours jumelles du World Trade Center. Ce n’est que deux ans plus tard qu’il a découvert le caractère unique de son enregistrement, ensuite étudié par le FBI. Pour le 25e anniversaire des attentats, il retourne de Brno à Ground Zero.

Vingt-cinq ans après, quel est le premier souvenir qui vous revient du 11 septembre ?

Pavel Hlava avec son caméscope | Photo: Archives de Pavel Hlava/Paměť národa

Pavel Hlava : « Je m’en souviens évidemment très bien. Ce jour-là, je partais avec mon patron de l’époque, Mike Cohen, pour travailler sur un chantier en Pennsylvanie. J’avais mon caméscope avec moi et je filmais New York pendant le trajet. »

« Lorsque j’ai filmé le premier avion, je n’ai absolument pas compris ce qui se passait. Avec cette petite caméra, je ne m’étais rendu compte de rien. Nous sommes entrés dans le Battery Tunnel et, pendant que nous le traversions, Mike écoutait déjà la radio. Ils ont commencé à annoncer que quelque chose s’était produit. »

« Je lui ai dit : ‘Dépêche-toi de sortir, j’ai une caméra, je vais filmer ça’. Lorsque nous nous sommes arrêtés, quelques minutes plus tard, le deuxième avion est passé au-dessus de nos têtes. Il y a eu un bruit énorme. Après le choc, Mike m’a dit : ‘Pavlík, tu te souviendras de cette journée toute ta vie’. »

« Et il avait raison. Quand je parle aujourd’hui du 11 septembre avec quelqu’un, personne ne m’a jamais dit qu’il ne se souvenait pas de ce qu’il faisait ce jour-là. Ce n’est pas seulement mon cas : à mon avis, le monde entier garde cette journée en mémoire. »

Pavel Hlava à New York | Photo: Archives de Pavel Hlava/Paměť národa

« Mais tu as aussi filmé le premier avion ! »

À quel moment avez-vous compris que vous aviez filmé quelque chose d’absolument exceptionnel ?

« Je n’en avais absolument aucune idée. En réalité, je ne l’ai découvert que beaucoup plus tard. Après les attentats, nous sommes partis travailler en Pennsylvanie. Plus tard, je vivais avec un ami qui s’y connaissait en informatique. Il voulait emprunter mon enregistrement et, en le regardant, il s’est aperçu qu’on y voyait aussi le premier avion. »

« Il m’a dit : ‘Mais tu as aussi le premier avion !’. Il me l’a montré, mais à l’époque, je n’y ai pas prêté une attention particulière. À New York, nous avions une communauté tchèque et je prêtais parfois l’enregistrement à des amis. Il m’arrivait même d’en offrir des copies sur VHS comme cadeau d’anniversaire. »

Le caméra avec laquelle les frères Naudet ont filmé l'impact du vol 11 contre la tour nord du World Trade Center le 11 septembre 2001 | Photo: Zdawg1029,  Wikimedia Commons,  CC BY-SA 3.0

« Les Tchèques se la prêtaient et le copiaient entre eux, jusqu’à ce que, deux ans plus tard, la cassette arrive entre les mains du photographe Walter Karling. C’est lui qui a compris la valeur de l’enregistrement : personne d’autre n’avait filmé les deux avions sur une même cassette. »

« Les documentaristes français, les frères Naudet, avaient filmé par hasard le premier avion parce qu’ils travaillaient alors avec les pompiers. Mais ils n’avaient pas enregistré le deuxième impact. Walter Karling a alors compris que mes images étaient uniques à cet égard.

Ce n’est qu’en 2003 que mon enregistrement a été rendu public. »

Des copies VHS offertes pour des anniversaires

Les images ont finalement été achetées par la chaîne ABC. Aviez-vous une idée de ce qu’il pouvait valoir ?

« Aucune. Avant le deuxième anniversaire des attentats, Walter Karling m’a contacté. Il avait entendu parler de mon enregistrement par l’intermédiaire d’une professeure d’anglais à laquelle un Tchèque avait raconté qu’il possédait de telles images.

Walter voulait cependant retrouver quelqu’un qui détenait la cassette originale. À l’époque, nous filmions sur VHS. Lorsqu’il est finalement arrivé jusqu’à moi, il m’a demandé si j’accepterais que les images soient publiées. Il m’a dit qu’il était peut-être possible d’en tirer un peu d’argent.

Je lui ai répondu : ‘Si je peux au moins récupérer les 500 dollars que j’ai payés pour ma caméra Sony, pourquoi ne pas essayer ?’. Au final, c’était évidemment bien plus que 500 dollars… »

Vous avez expliqué qu’après les attentats, vous aviez poursuivi votre route vers la Pennsylvanie. Que vous rappelez-vous des instants qui ont suivi l’impact du deuxième avion ?

« Nous étions à la sortie du Battery Tunnel, à environ cent ou cent cinquante mètres des Twin Towers. Nous sommes sortis de la voiture et j’ai commencé à filmer.

La police nous a ensuite fait partir parce qu’elle devait laisser le passage libre aux camions de pompiers qui arrivaient notamment de Brooklyn. Je pensais que nous n’irions plus nulle part ce jour-là. Mike avait sa famille à la maison et six enfants. Mais Manhattan est une île et tout était fermé : les tunnels, les ponts, absolument tout. »

« Nous sommes arrivés près du pont de Brooklyn. Mike n’arrêtait pas de téléphoner et, environ une demi-heure plus tard, il a appris que le George Washington Bridge était de nouveau ouvert. Nous sommes remontés dans la voiture et avons poursuivi notre route. Et c’est précisément au moment où nous repartions que la première tour a commencé à s’effondrer. J’ai aussi cela sur ma caméra. »

Comment avez-vous vécu le chaos qui a suivi ?

« C’est assez étrange, mais je n’ai pas vraiment vécu le chaos des premières heures.

Nous sommes partis travailler pendant quatorze jours en Pennsylvanie, dans un centre de la communauté juive locale, où nous faisions des travaux d’entretien après la saison. Il n’y avait pratiquement pas de télévision, et je ne savais donc absolument pas ce qui se passait à New York pendant les premiers jours. »

« Ce n’est que plus tard que des amis m’ont raconté que le métro ne circulait plus, que les gens n’allaient plus travailler et que la ville était complètement paralysée. Je suis revenu au bout de quatorze jours, un vendredi. Le dimanche, j’ai repris ma caméra et j’ai essayé de m’approcher le plus possible du lieu des attentats. »

« À l’époque, le public ne pouvait accéder qu’à certaines rues des environs. Je me souviens que des camions de pompiers étaient stationnés de manière à masquer la vue sur les décombres. J’ai également filmé tout cela. »

West Street,  Septembre 12,  2001,  une photo tirée du livre 'Towers 9/11 Story' de Jiří Boudník | Photo: Jiří Boudník

Un bar appelé Twins à Brno

Vous avez ensuite utilisé l’argent gagné grâce aux images pour ouvrir le bar-club Twins à Brno. Était-ce important pour vous de faire symboliquement référence aux Twin Towers ?

« Pas vraiment. Ce n’était pas directement conçu comme un hommage au 11 septembre.

Lorsque je suis rentré chez moi, je me suis demandé ce que j’allais faire. Mon neveu était cuisinier et nous avons décidé de tenter d’ouvrir un établissement. Je me suis occupé du bar et mon neveu en assurait la gestion.

Je suis ensuite retourné à New York pendant encore un an. À mon retour, nous avons exploité le club Twins à Brno, mais après quatre ans, notre contrat n’a pas été renouvelé. Les gens se plaignaient du bruit et de la discothèque. »

Dans quelle mesure le 11 septembre a-t-il changé votre vie personnelle ?

New York,  Automne 2000 | Photo: Archives de Pavel Hlava/Paměť národa

« Il l’a certainement changée. À l’origine, après mon divorce, je voulais retourner à Brno depuis Ostrava. J’étais parti à Ostrava à l’âge de quinze ans pour y apprendre un métier et travailler. Je m’y suis marié, mais après mon divorce, je voulais revenir. Mon ancien beau-frère vivait à New York et nous nous sommes téléphoné plusieurs fois. Je me suis dit que j’aurais peut-être là-bas la possibilité de gagner un peu d’argent. »

« Je suis assez ambitieux et, à l’époque, je me suis promis que je ne rentrerais pas avant d’avoir gagné suffisamment d’argent pour m’acheter un appartement à Brno. En réalité, je n’avais pratiquement nulle part où revenir. »

Vous utilisiez d’ailleurs votre caméra principalement pour montrer à votre famille votre vie à New York…

« Exactement. Je voulais filmer ma vie et mon travail à New York. Mon beau-frère était ingénieur et je voulais surtout lui montrer, ainsi qu’à ma famille, comment nous vivions là-bas. Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour je filmerais quelque chose comme ça. »

Des images demandées et analysées par le FBI

Vous avez décidé de retourner à New York cette semaine pour le 25e anniversaire des attentats. Pourquoi ?

Le mémorial situé sur le site de Ground Zero,  avec le One World Trade Center en arrière-plan | Photo: Logan Weaver,  Unsplash

« Je veux vivre l’atmosphère de cet anniversaire sur place. Chaque année, je regarde les commémorations à la télévision, mais je me suis dit qu’après vingt-cinq ans, j’aimerais y être en personne. Lorsque j’étais revenu peu après les attentats, il n’y avait encore qu’un immense trou, des décombres et des barrières partout. Depuis, l’endroit a énormément changé. »

« J’aimerais visiter le mémorial et découvrir l’atmosphère de ce lieu. Et j’ai un autre grand objectif : monter au sommet de la nouvelle tour, le One World Trade Center.

Je me souviens qu’en août 2001, mon beau-frère m’avait dit : ‘Nous allons monter voir New York depuis les Twin Towers.’ .Je lui avais répondu que je préfèrais, parce que j’attendais mes enfants, qui devaient venir me voir à Noël, et nous avions prévu d’y aller à ce moment-là.

Malheureusement, les choses se sont passées autrement. »

« Je suis monté deux fois à l’Empire State Building, mais aujourd’hui, j’aimerais monter dans la nouvelle tour construite sur le site du World Trade Center. »

Vos images reviennent au centre de l’attention médiatique à chaque grand anniversaire des attentats. Quel effet cela vous fait-il ?

« Je ne le ressens pas du tout comme ça. Beaucoup de mes amis et de mes connaissances ne savent même pas que c’est moi qui ai filmé ces images. Je n’en parle pas particulièrement. Je ne me prends certainement pas pour une célébrité et je ne m’en vante pas. »

Lorsque vous avez vu ce qui se passait sous vos yeux ce 11 septembre 2001, avez-vous immédiatement compris qu’il s’agissait d’une attaque terroriste contre l’Amérique ?

Pavel Hlava | Photo: Paměť národa

« Honnêtement, non. À cette époque, je ne pensais absolument pas au terrorisme, à Al-Qaïda, à l’Afghanistan ou à ce genre de choses. Je pense que beaucoup de gens étaient peut-être dans le même cas.

Moi, j’avais surtout le sport et ma vie quotidienne en tête. C’est mon frère, qui était là avec moi, qui dit sur l’enregistrement : ‘C’est un attentat, c’est une attaque.’ »

« Moi, je ne le percevais pas ainsi à ce moment-là. Ce n’est que plus tard, lorsque les médias ont progressivement commencé à expliquer ce qui s’était passé et qui était derrière les attentats, que j’ai compris à quel point l’événement était exceptionnel. »

« En 2003, le FBI m’a même contacté. Ils voulaient visionner mes images parce qu’ils avaient apparemment besoin d’en tirer certaines informations, notamment sur la vitesse et l’altitude des avions ou sur d’autres circonstances des attentats.

Je leur ai prêté la cassette et, en souvenir, ils m’ont offert un livre non commercialisé du FBI consacré aux attaques contre le World Trade Center.

Mais le 11 septembre 2001, je ne savais vraiment pas ce qui était en train de se passer. Je tenais simplement ma caméra et je filmais. »

Une installation lumineuse représentant les Twin Towers est mise en lumière à l'aide de drones au-dessus du One World Trade Center à Manhattan,  à l'approche du 25e anniversaire des attentats terroristes du 11 septembre | Photo: John Angelillo,  UPI/Profimedia