Au seuil de la nouvelle année

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Comment ne pas être impressionné par le 1er janvier 2001 qui est non seulement le premier jour de l'année mais qui ouvre devant nous aussi les portes du 21ème siècle et du 3ème millénaire? Que faut-il vous présenter à l'occasion de ce tournant, comment célébrer cette journée historique? Nous vous proposons de faire le premier pas dans le nouveau millénaire avec Radio Prague. Nous avons l'habitude de vous proposer toujours au début de l'année un programme musical et nous respecteront aujourd'hui cette tradition car nous sommes convaincus que la musique devrait nous accompagner au cours de toute l'année. Cette fois-ci nous n'allons pas vous présenter cependant de la musique symphonique mais nous reviendrons aux sources. Nous vous parlerons de la chanson populaire ou si vous voulez folklorique qui est une véritable source de la culture nationale tchèque et qui a joué dans notre pays un rôle peut-être plus important qu'ailleurs. Voici donc ces quelques airs populaires que nous allons vous présenter avec nos voeux de santé et de bonheur. Que l'année 2001 soit pour vous aussi agréable et aussi fraîche que ces chansons.

"N'est ce pas une roulade de rossignol éclatant au sein d'une nuit d'été. La strophe elle-même semble une fusée solitaire lancée vers le ciel et retombant en larmes d'argent sur le pâle visage d'un amant en pleurs." C'est ainsi que parlait Paul de Saint-Victor de la poésie populaire tchèque qu'il avait connue à travers les traductions de Louis Léger. Il se rendait compte que la chanson était le terrain où le génie poétique du peuple se manifestait avec la plus grande force. La chanson populaire de Bohême et de Moravie est un genre artistique qui mariait la poésie, la musique et la danse et qui était et reste toujours source de la beauté. Au 19ème siècle le poète tchèque, Karel Jaromir Erben, a rassemblé d'une façon très systématique 2500 chansons tchèques. Ce recueil a permis au slavisant Louis Léger de découvrir l'immense richesse de l'art populaire tchèque. Il a été ravi et ému par ces petits chefs-d'oeuvre de poésie et a décidé de traduire certains d'entre eux en français. "Il y a," dit-il à propos du recueil de Karel Jromir Erben," des chansons enfantines, des rondes, comme nous dirions en français, puis des complaintes relatives aux divers événements de l'année rustique, puis les chansons d'amour, puis les chansons nuptiales, les chansons à boire, les chansons satiriques, les chansons relatives à diverses professions, aux travaux, aux aliments du paysan, les chansons militaires, les ballades ou complaintes et les chansons funéraires. Il y en a, comme on voit, pour toutes les humeurs. Epigramme et élégie, rires et pleurs, grossièreté rustique et naïveté charmante, tout s'y trouve." (Fin de citation.) On voit donc que la chanson populaire sait exprimer toute une gamme de sentiments et d'états d'âme et décrit les situations les plus diverses. Hanus Jelinek, traducteur, écrivain et grand amateur du folklore littéraire, souligne dans une étude consacrée à la poésie populaire tchèque que j'ai largement exploitée en préparant cette émission, le caractère lyrique de cette poésie. A son avis, c'est dû soit aux circonstances historiques, soit au caractère national. Il remarque que les Tchèques et les Slovaques n'ont pas créé la grande poésie épique. Nous n'avons pas de chansons de geste car le génie de la race est sans doute lyrique. La diversité des sujets et sensations qu'on trouve dans la poésie populaire est due aussi, bien entendu, aux différences régionales. On peut constater, par exemple, une nette différence entre la chanson tchèque et la chanson morave. En Bohême, la chanson est souvent gaie, enjouée, plaine d'humour et de bonhomie. En Moravie et surtout en Slovaquie morave on trouve plus de contrastes. Les airs rapides aux rythmes endiablés alternent avec des mélodies tristes et des complaintes émouvantes et d'une grande beauté. Les chercheurs ont trouvé dans ces chansons les influences les plus diverses. Tout d'abord c'était la musique sacrée qui se reflétait dans le chant du peuple, plus tard c'était la musique laïque, italienne et française, qui laissait son empreinte dans les airs populaires tchèques et moraves. Les chanteurs accompagnaient leur chants de cornemuses, de violons, de cymbalums et tous ces instruments laissait, eux aussi, quelque chose dans le caractère des chansons. C'est dans la chanson que la vie du peuple s'exprimait, se conservait pour les générations futures et c'est grâce à la chanson que la culture tchèque n'a pas perdu sa continuité à travers les âges et même pendant l'éclipse de la vie intellectuelle tchèque au 17ème et au 18ème siècles. "Et lorsque, au début du 19ème siècle, " constate Hanus Jelinek," quelques grands patriotes se sont penchés, avec amour et avec angoisse, sur la nation qu'on croyait déjà agonisante, ils ont pu entendre de faibles battement de son coeur: malgré l'oppression, malgré les persécutions, le peuple tchécoslovaque chantait encore. Voilà pourquoi dans la renaissance de la nation et de la littérature tchèque et slovaque au 19ème siècle, qui a précédé la renaissance politique du 20ème siècle, la poésie populaire a joué un rôle des plus importants.

Amour, mon Dieu, amour,

Ou est-ce que les hommes te trouvent?

Tu ne croit pas dans les forêts,

On ne te sème pas dans les champs...



C'est ce que le poète du peuple chantait dans cet air très connu. Oui, l'amour est le thème principal de la chanson populaire tchèque. C'est un sujet inépuisable qui apparaît dans la poésie du peuple sous les formes et sous les éclairages les plus divers - l'amour heureux, l'amour malheureux, les promesses, les plaintes, les voeux. Une jeune fille par exemple formule dans une chanson le voeux suivant:



Si m'épousait, grâce à Dieu,

Rien qu'un bon cornemuseux,

Sa musette porterait

Et son pain je gagnerais ...





chante-elle, tandis qu'un autre regarde le ciel, pleure et lance vers les étoiles cette prière poignante:



O ma petite étoile, si tu connaissait l'amour,

Si tu avais un coeur, ma petite étoile d'or

Tu pleurerais des étincelles!



Tu pleurerais avec moi, pleurerais la nuit entière,

Voyant qu'à cause de la dot d'une riche fiancée

On me séparera de mon bien-aimée.
C'était donc la chanson qui sous forme poétique exprimait les souci des jeunes et qui nous restitue encore aujourd'hui dans ses paroles mais dans sa mélodie les vicissitudes des vies de garçons et de jeunes filles de la campagne tchèque et morave.

Certaines chansons reflètent aussi des événements historiques. Il n'est pas difficile par exemple de dater l'origine de la chanson suivante qui a vu le jour sans doute au moments où les armées de Napoléon sont entrées en Moravie et se préparaient déjà à la bataille d'Austerlitz.



Au jardin, sous la ramée,

Sanglotait la bien aimée:

"Oh ! les Français qui sont armés

Prendront bientôt mon bien-aimé!



Le Français, nul ne l'affronte,

Trois chevaux toujours il monte,

Viens! un bâton te défendra,

Mon tablier te cachera!"



"Ton tablier, Mariette,

N'abritera pas ma tête.

Je suspendrai là mon bâton.

Adieu! C'est l'heure. Nous partons."



Il part et passant la porte

les clefs de mon coeur emporte,

Le clef de mon coeur affligé

S'en va aux pays étrangers.



Près du puits, puisant l'eau claire,

Pleurant des larmes amères,

"Mon Dieux, disait-elle, ah! quel jour,

Quel jour reviendra mon amour?"



L'amour, l'impossibilité d'amour, la séparation étaient donc les sources d'inspiration abondante. Mais la chanson populaire savait être aussi gaie, piquante, gaillarde et parfois même licencieuse ce que certains connaisseurs et auteurs de recueils de poésies populaires cherchaient à occulter.



Au château de Kurim

j'ai une jolie fillette



chante un jeune gaillard



Je l'aime bien,

Je l'aime bien, je l'aime bien

Tant que je l'ai dans me bras

Aussitôt que je la lâche

Je songe à une

J'en prend Dieu à témoin




D'autres garçons, par contre voudraient bien aimer les jeunes filles, mais ce voeu ne peut pas être exhaussé. C'est le cas aussi d'un jeune étudiant de la ville de Putim qui se plaint de l'infidélité de sa petite amie.



Comme je quittais la ville

près de moi passaient deux jeune filles

Qui disaient: Hé! l'écolier!

Tu n'est pas dans les premiers!



Ne vous moquez pas, ô jeunes filles,

Il vaudrait mieux me laisser tranquille,

Car je ne puis vous aimer,

Il me faut étudier.



Attends, ma mie, quelle tristesse

A Putim je m'en vais dire la messe,

m'en vais dire au Seigneur,

La première en ton honneur.



A l'autel voici le livre d'heures

Mon Anette sent son coeur qui pleure

Pour ton infidélité

Va-t-en pour l'éternité.
Aujourd'hui on ne chante pas beaucoup à la campagne. La télévision, la radio, la vidéo et le disque ont remplacé le folklore véritable et cette culture uniformisée efface peu à peu les différences entre le village et la ville. Mais la chanson populaire existe pourtant. Elle a survécu même à la période communiste qui a fait du folklore l'art officiel et lui a rendu ainsi un très mauvais service. Privée de spontanéité, la chanson populaire perdait peu à peu sa raison d'être. Mais malgré tout cela, la chanson populaire resurgit toujours comme un trésor caché, comme une valeur fondamentale. On l'entend dans la musique des plus grands compositeurs tchèques. Smetana, Dvorak, Janacek, Martinu savaient bien quelles richesses se cachaient dans les mélodies qu'on chantait à la campagne et elles étaient pour eux une source d'inspiration intarissable. Malgré la musique moderne, le jazz, le rock, c'est aujourd'hui surtout l'homme de la ville qui se souvient de la chanson populaire, qui revient à la source et cherche dans la chanson de ses ancêtres campagnards la pureté et la beauté qui manquent cruellement dans sa vie.