Comment remplacer la lecture obligatoire?

r_2100x1400_radio_praha.png

La littérature est, certes, un art, mais elle est aussi quelque chose de plus. Elle est, entre autres, source de savoir et d'informations, on l'étudie dans les écoles, elle reflète la situation dans la société et elle est donc exposée beaucoup plus que, par exemple, les arts plastiques ou la musique, aux pressions diverses reflétant les tendances dans la société et la situation politique. Souvent, elle est considérée comme une affaire d'Etat. L'Etat et ses institutions se réservent le droit de juger les écrivains, de faire le tri, de donner à certains le privilège d'auteur officiel et de faire figurer ces auteurs auréolés dans les manuels scolaires. Dans les écoles tchèques ce choix des oeuvres que les élèves et les étudiants devaient connaître, était appelé communément "littérature obligatoire".

La gloire des écrivains officiels risque cependant de se retourner contre eux. Si l'on peut obliger les élèves à les lire, on ne peut pas les obliger à les aimer. Ils peut arriver à ces auteurs même d'être franchement haïs. Toute une pléiade d'écrivains tchèques a subi ce triste sort au cours du 20ème siècle et il ne s'agissait pas toujours des coryphées du régime communiste. Ils payaient lourd le fait d'être écrivains "obligatoires", car les jeunes, et souvent aussi les moins jeunes, considèrent "obligatoire" comme le synonyme de "rébarbatif". D'ailleurs, sous le communisme, on se contentait souvent d'apprendre par coeur les biographies et les sujets de quelques-unes des oeuvres de ces auteurs et on ne les lisait pas. C'est pourquoi, après la chute du régime totalitaire en 1989, la liste des ouvrages obligatoires dans les écoles tchèques a été pratiquement supprimée et le choix des auteurs et des oeuvres que les élèves devaient connaître a été confié aux pédagogues. Par conséquent le niveau des leçons de littérature dans de différentes écoles est devenu très inégal et certains enseignants ont demandé que ces leçons soient soumises à des règles plus concrètes. Ainsi, au mois d'octobre 2000, le journal Lidove noviny titrait "L'anarchie dans les leçons de littérature doit finir." Le ministère de l'Education s'est vu obligé de réagir, mais la réforme prendra du temps. Une certaine unification de l'enseignement de la littérature n'est prévue que pour les baccalauréats qui auront lieu en 2004.

Le centre de la réforme du baccalauréat de l'Institut de recherches pédagogiques prépare déjà des catalogues pour orienter les enseignants et les étudiants qui prépareront leurs examens de langue et de littérature tchèque dans le cadre du baccalauréat en 2004. On promet que ce sera la fin de l'anarchie dans les leçons de littérature, mais que la situation ne sera pas la même que sous le communisme. On n'envisage pas de donner aux étudiants une liste d'ouvrages qu'ils seraient obligés d'ingurgiter. On ne leur demandera que de connaître certains auteurs. En ce qui concerne la littérature ancienne il s'agira notamment du réformateur religieux du 15ème siècle, Jan Hus, et du grand pédagogue, Jan Amos Komensky - Comenius. On demandera aux étudiants de connaître aussi les auteurs romantiques tchèques les plus importants dont Karel Hynek Macha, auteur du poème Mai, le poète et journaliste, Karel Havlicek Borovsky, le dramaturge Josef Kajetan Tyl et la première femme de lettre tchèque digne de ce nom, Bozena Nemcova, auteur de la célèbre chronique de vie à la campagne "Grand-mère". Parmi les auteurs du 19ème siècle figurant dans le catalogue il y a le poète et journaliste, Jan Neruda, qui était tellement admiré par le poète chilien Pablo Neruda qu'il a adopté son nom, et le poète, dramaturge et traducteur, Jaroslav Vrchlicky, qui régnait sur la poésie tchèque vers la fin du siècle. Ceux qui n'aiment pas les livres volumineux ne seront plus obligés de lire les romans historiques d'Alois Jirasek, écrivain qui a retracé dans ces oeuvres les grands moments de l'histoire du peuple tchèque. Désormais, ce romancier qui ne manquait ni de talent, ni de don de la narration mais était un véritable prototype de lecture obligatoire, ne figure que parmi les auteurs facultatifs. Son absence dans le catalogue doit être interprété comme le signe d'un changement. On nous laisse entendre que c'est la fin de la littérature obligatoire dans le sens classique du terme.

Dans le cadre de la littérature du 20ème siècle les étudiants ne pourront pas omettre plusieurs poètes dont Antonin Sova, auteur de vers empreints de beauté mélancolique, Petr Bezruc, qui a chanté dans ces poèmes la misère du peuple silésien, le grand critique Frantisek Xaver Salda, le poète Vitezslav Nezval qui n'a jamais cessé de s'enivrer de la beauté de la vie, Jaroslav Seifert, prix Nobel de la littérature, ou bien Jaroslav Hasek, auteur du "Brave soldat Chveik", et Karel Capek, romancier, dramaturge et journaliste tchèque le plus célèbre de la première moitié du 20ème siècle. Les bacheliers seront interrogés aussi sur l'historien de la littérature, Vaclav Cerny, le poète et peintre qui a passé une partie importante de sa vie en France, Jiri Kolar, l'écrivain franco-tchèque, Milan Kundera, le romancier tchèque établi au Canada, Josef Skvorecky, et le plus grand des écrivains dissidents, Ludvik Vaculik. Le catalogue n'oublie pas non plus le grand narrateur, Vladimir Neff, le romancier de l'angoisse, Ladislav Fuks, et le prince des écrivains tchèques de la seconde moitié du 20ème siècle, Bohumil Hrabal. Je vous ai parlé en détail pratiquement de tous ces écrivains dans cette rubrique et j'espère avoir démontré que la lecture de leurs oeuvres n'a rien de rébarbatif et peut être passionnante.

Et la littérature étrangère? Quelle sera sa place dans les lycées tchèques? Aucun auteur étrangers ne figurera dans le catalogue car, selon les experts qui le préparent, il est impossible de trouver un consensus sur les noms concrets. "Si nous y mettons Shakespeare, on demandera immédiatement pourquoi il n'y pas Molière," constate Jiri Kostecka, directeur du lycée Jaroslav Seifert de Prague et un des auteurs du catalogue. Quels sont donc les auteurs étrangers qu'on trouve dans les journaux des lectures, cahiers dans lesquels les étudiants tchèques donnent des compte-rendu des livres qu'ils ont lus? Selon Eva Cekalova, professeur de tchèque du lycée de Sedlcany, c'est Erich Maria Remarque qui est l'auteur étranger le plus populaire parmi les étudiants de son lycée. Les garçons cependant donnent la préférence à la nouvelle "Le vieil homme et la mer" d'Ernest Hemingway ou bien à "Pierre et Luce" de Romain Rolland. Eva Cekalova explique les préférences des garçons cependant par les raisons extra-littéraires. Elle pense que cet engouement serait dû en partie au fait qu'il s'agit des livres assez minces.

Mais revenons encore à la littérature tchèque. Ce sont les auteurs et les oeuvres de la seconde moitié du 20ème siècle, figurant au programme des études de la quatrième année, qui sont les plus populaires parmi les étudiants du lycée de Sedlcany. Dans les journaux des lectures on trouve non seulement les poètes officiellement reconnus mais aussi l'idole de la génération des beatniks tchèques, Vaclav Hrabe, et des noms de chansonniers à la mode. Parmi les oeuvres inspirées par la guerre ils choisissent le plus souvent le roman de Jan Otcenasek "Roméo, Juliette et les ténèbres" qui a été porté à l'écran et le livre de Ladislav Fuks " Monsieur Theodor Mundstock" évoquant la déportation des Juifs. Dans la catégorie des écrivains des dernières décennies ils préfèrent, comme il fallait s'y attendre, Bohumil Hrabal et Josef Skvorecky. La lecture des romans de Milan Kundera leur semble trop difficile, ils acceptent à la rigueur de lire un livre du début de sa carrière, le recueil de nouvelles intitulé "Risibles amours". La génération des jeunes écrivains est représentée dans les journaux des lectures par Michal Viewegh et Jachym Topol, auteurs souvent exploités par les cinéastes et qui doivent leur popularité, en partie, au cinéma. On peut constater donc que la lecture obligatoire n'est plus ce qu'elle était. Il reste à savoir comment attirer les jeunes à la lecture à l'époque de la télévision, de la vidéo et de l'internet. Pour le moment c'est une question sans réponse.