Défauts, mauvaises habitudes, travers : un livre qui met les Tchèques face à eux-mêmes

'Je mange pendant que je lis un livre'

A la fois projet humoristique et très sérieux, la Collection nationale des mauvaises habitudes initiée sur Internet par l’artiste Kateřina Šedá est également parue en livre. Une plongée dans les petits travers plus ou moins avouables des Tchèques.

Photo: Site officiel de la Collection nationale des mauvaises habitudes

« A l’hôtel je remets en place les tableaux et parfois je déplace les meubles » reconnaît Helena, une designer de 55 ans. « Mon mari utilise des tableaux Excel même pour les cadeaux de Noël », révèle Kristýna, épouse de comptable. « Souvent, j’oublie que je n’entends pas », s’étonne Hana qui souffre de surdité. « Je regarde l’écran de téléphone des autres » signale un voyageur. « Je glisse un mot vulgaire dans chaque dossier ou contrat. Il doit ressembler à une faute de frappe pour que personne ne le remarque », avoue une juriste à Prague.

Photo: Site officiel de la Collection nationale des mauvaises habitudes

Cette énumération de mauvaises habitudes voire de tics de comportement n’est qu’un petit échantillon des 36 000 confessions déposées sur le site internet appelé Collection nationale des mauvaises habitudes qui permet aux Tchèques d’y « avouer » leurs (petits) vices cachés. Anonymat garanti pour les contributeurs dont certains y ont même parfois révélé non pas une mais plusieurs mauvaises habitudes !

A l’origine de ce projet : l’artiste conceptuelle Kateřina Šedá, connue entre autres pour avoir « installé » une centaine d’habitants d’un village morave à la Tate Modern à Londres, pendant deux jours.

Kateřina Šedá | Photo: Tomáš Vodňanský,  ČRo

Le résultat concret des recherches et de la collecte de Kateřina Šedá est une encyclopédie d’un millier de pages qui rassemble toutes les contributions collectées. Au fil du projet, la question de ce qu’est en réalité une mauvaise habitude s’est posée :

« Dans la collection, c’est défini comme quelque chose qui se produit de façon répétée et qui agace, que ce soit vous qui le fassiez ou quelqu’un d’autre. Les gens pensent souvent qu’une mauvaise habitude est quelque chose qui fait consensus : par exemple, se ronger les ongles dérange tout le monde. Mais nous avons des choses qui relève entièrement du subjectif. Par exemple, il y a un homme qui collectionne des objets absurdes – il en est fier, mais sa famille considère cela comme une mauvaise habitude. Donc dans le livre, nous avons aussi des ‘bonnes habitudes’, mais qui deviennent des ‘mauvaises habitudes’ parce qu’elles embêtent quelqu’un d’autre. »

Photo: Národní sbírka zlozvyků

Au début, le projet n’avait rien d’une plaisanterie. Il s’inscrivait dans le cadre des célébrations du bicentenaire de la naissance de Gregor Johann Mendel, figure majeure de la science moderne. L’ambition ? Populariser la génétique auprès du grand public.

'J'étais fumeur' | Photo: Archives de Kateřina Šedá

Mais en étudiant la vie du célèbre natif de Brno, Katerina Šedá a découvert que lui aussi avait toute une série de mauvaises habitudes. Par exemple, Mendel était un gros fumeur et a, dans sa vie, brûlé plus d’une nappe. De plus, il a été démontré que les « zlozvyky » ou les mauvaises habitudes sont en partie influencées par la génétique. Le projet initial venait de prendre une tangente imprévue…

On pourrait croire que parler de ses défauts est facile. Après tout, qui n’a jamais reconnu mâcher trop bruyamment, procrastiner ou cancaner sur ses voisins ? Pourtant, l’expérience de  Katerina Šedá montre l’inverse : « les gens préfèrent souvent dénoncer les autres plutôt que leurs propres travers », explique-t-elle.

Photo: Site officiel de la Collection nationale des mauvaises habitudes

Le projet de Kateřina Šedá s’inscrit dans une tradition artistique particulière, proche de l’art participatif. Les gens ne sont pas seulement des sujets : ils deviennent co-auteurs. Si le livre collectionne les « mauvaises habitudes », les imprimer noir sur blanc leur donne une nouvelle valeur :

Photo: Site officiel de la Collection nationale des mauvaises habitudes

« On y trouve d’ailleurs beaucoup de choses qui relèvent de l’espièglerie, où les gens font exprès de faire quelque chose de ‘mal’ mais plutôt de façon malicieuse. Ma contribution préférée, c’est celle d’un homme qui a écrit : ‘Notre village est mort, alors chaque fois qu’un bus arrive, je me tiens à l’arrêt et quand il s’arrête, je prends la fuite.’ C’est une blague, ou peut-être de la provocation, et nous avons de multiples exemples de ce type de comportement. Dans le livre, ce qui m’intéressait, c’était de cartographier les limites de ce genre d’attitudes. »

Photo: Site officiel de la Collection nationale des mauvaises habitudes

Au cours du projet, Kateřina Šedá s’est retrouvée face à un problème de taille : impossible de classer les mauvaises habitudes de manière purement rationnelle. Après plusieurs tentatives infructueuses, l’autrice a finalement choisi une organisation thématique : « les Tchèques et la nourriture », « les Tchèques et les toilettes », etc.

Ce choix a transformé le livre en une sorte de miroir collectif qui n’est pas seulement une liste exhaustive des manies de chacun : on y observe des petites obsessions, leurs contradictions, certaines mauvaises habitudes prêtent à sourire, d’autres dérangent. Toutes participent à une vérité simple : nous sommes définis autant par nos défauts que par nos qualités, comme le conclut l’artiste tchèque :

« Je pense au final que les mauvaises habitudes créent du lien, que c’est quelque chose qui nous rassemble. Ce sont des comportements qui nous dérangent mais que nous apprécions aussi. Ces petits vices nous distinguent les uns des autres. J’aime les mauvaises habitudes de mon compagnon. Quant à moi, je mange du chocolat en pleine nuit et je n’ai pas l’intention de changer ! »

Photo: Site officiel de la Collection nationale des mauvaises habitudes
Auteur: Anna Kubišta | Source: iROZHLAS.cz
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