Revue de presse : Spoutnik V, athéisme, société, Chveïk

Photo: ČTK/AP/Zoltan Mathe

La Tchéquie va-t-elle rejoindre les pays qui administrent à leur population le vaccin russe Spoutnik V ? Une possibilité qui fait débat, notamment pour des raisons d’ordre géopolitique comme nous le verrons dans cette nouvelle revue de presse. Ce magazine présente également une réflexion sur le lien éventuel entre l’athéisme des Tchèques et la propagation de l’épidémie. Quelques remarques enfin au sujet des controverses liées au protagoniste du livre Le brave soldat Chveïk paru il y a exactement cent ans.     

Tout indique que la Tchéquie est en train de se tourner vers les vaccins chinois et le vaccin russe Spoutnik V, tous deux vivement sollicités par le président Miloš Zeman et consentis tant bien que mal par le chef de gouvernement, Andrej Babiš. « C’est très mauvais, tant au niveau sanitaire que géopolitique », souligne l’auteur d’un commentaire publié mardi dans le quotidien économique Hospodářské noviny qui se penche notamment sur le vaccin russe :

« En raison des incertitudes et des mensonges qui accompagnent ce vaccin, toute autorité occidentale raisonnable devrait, par prudence, le refuser. Si le vaccin Spoutnik V, développé par des scientifiques russes, avait été validé par les autorités compétentes en Occident, la question serait tout autre. Mais à ce jour, comme on le sait, il n’a pas été approuvé par l’Agence européenne des médicaments. De même, certains doutes sur la qualité, l’efficacité et la sécurité du vaccin persistent. En outre, les Tchèques, riches de leur expérience historique, conservent un certain scepticisme à l’égard de la qualité des produits de provenance russe. »

L’aspect géopolitique de la question du vaccin est tout aussi important pour le commentateur du journal Hospodářské noviny. « Contrairement à ce qu’affirme le chef de l’Etat Miloš Zeman, pour qui un vaccin n’a rien d’idéologique, ce n’est pas vrai dans le cas de vaccins russes et chinois », prétend-il. Selon lui, il est à la fois amusant et triste d’observer quelles sont les régions où le vaccin russe s’est imposé :

« Outre l’Asie du sud-est, l’Algérie, l’Amérique latine, la Biélorussie, c’est l’Europe centrale qui est dans la ligne de mire. Le nom Spoutnik n’a pas été donné au vaccin russe par hasard, car il signifie ‘satellite’. Par son intermédiaire, la Russie cherche à créer des Etats satellites appelés à fonctionner en accord avec ses intérêts. Les plus précieux sont évidemment ceux qui ont déjà été dans sa sphère d’influence par le passé. Ainsi il n’est guère étonnnant que ce soient des pays comme la Serbie, la Croatie, la Hongrie et la Slovaquie qui aient réclamé le vaccin et que cela soit désormais notre tour. »

Or, toujours selon le journal, la question est de savoir si nous voulons « nous positionner en tant qu’Etat satellite de la Russie ».

La propagation de l’épidémie et l’athéisme tchèque

Comparé aux autres pays, en Europe et dans le monde, la Tchéquie gère très mal l’épidémie, ce que prouve le nombre de cas de contamination et de décès liés au Covid-19. « Pourquoi ? Est-ce parce que que nous avons le pire gouvernement au monde ou une population ‘pire’ qu’ailleurs ? », s’interroge un commentateur du récent supplément Víkend du quotidien Hospodářské noviny. Il donne à ces questions une réponse inédite :

Photo: ČTK/Kateřina Šulová

« Outre le Covid, il n’y a que deux ‘disciplines’ dans lesquelles les Tchèques excellent sans partage : la consommation d’alcool et le taux d’athéisme élevé. L’alcool mis à part, l’hypothèse un peu sauvage d’une corrélation de ce dernier avec la situation accablante sur le front de l’épidémie ne semble pas entièrement déplacée. »

Les sociologues et les sondages internationaux cités dans l’article rappellent que la population tchèque est très individualiste et aussi que la confiance mutuelle au sein de la société tchèque est très faible. « Une approche qui semble en opposition à la solidarité, l’empathie, le respect et l’amour, des qualités propres à la foi chrétienne », note le chroniqueur. Il estime cependant que l’égoïsme local ne saurait s’expliquer tout simplement par l’absence de foi dans un sens étroitement religieux. Cet avis est confirmé par un des philosophes cités également dans le texte :

« Le fait que les valeurs comme la dignité humaine, la démocratie, l’humanité, la solidarité dans le sens occidental du terme ne fassent pas partie de la conscience collective représente un problème bien plus grand que l’athéisme. En effet, trente après après la chute du régime communiste, ces valeurs n’ont pas encore trouvé leur ancrage dans la société désemparée qui est la nôtre. Or, en temps de crise, les conséquences néfastes de ce climat général se font très fortement sentir. »

L’article publié dans le supplément Víkend apporte enfin le regard d’un historien qui estime à son tour :

« Il y a des pays comme la Nouvelle-Zélande, le Danemark ou la Finlande qui, tout en étant extrêmement sécularisés, partagent les principales valeurs chrétiennes : la solidarité, le sens de la communauté, la tolérance, la compassion, la responsabilité, l’empathie. L’Europe de l’Est, quant à elle, porte toujours les séquelles des ravages du régime communiste sur ces valeurs, tout ceci ayant été complété et achevé par le capitalisme sauvage du début des années 1990. »

Une société en panne d’optimisme

Ces derniers jours, le ton de la majorité des articles consacrés à la propagation de l’épidémie de coronavirus en Tchéquie est tantôt alarmiste, tantôt critique. Il y a pourtant aussi ceux qui se veulent optimistes dans la mesure du possible. Un texte publié sur le site aktualne.cz souligne, par exemple, qu’en dépit du chaos et de l’incapacité des élites politiques et autres à trouver un consensus sur les mesures de restriction, il existe aussi beaucoup de gens qui parviennent à être à la hauteur de cette situation difficile :

Photo: ČTK/Slavomír Kubeš

« Les héros d’aujourd’hui, ce sont certainement les médecins, le personnel médical, les bénévoles et beaucoup d’autres. La responsabilité et la solidarité sont les qualités à partir desquelles la société tchèque, malgré la fatigue et les frustrations, pourra se reconstruire. Ce sont aussi les médias sérieux qui arrivent à apaiser la situation en fournissant des informations objectives et correctes. »

Le journal en ligne Deník Referendum souligne qu’en attendant les prochaines semaines qui seront difficiles, il ne faut pas se faire à l’idée que « nous nous comportons tous de façon bête et égoïste, car au cours de l’année qui s’est écoulée depuis le début de la pandémie, nous avons aussi eu beaucoup d’exemples de compétence, d’audace et de solidarité ». Il évoque également plusieurs raisons qui donnent à croire que « tout n’est pas perdu », dont une qui se rapporte également aux médias :

« L’espace public est envahi par des informations douteuses ou carrément fausses. Dans cette nébuleuse, il faut apprécier tous les médias qui assument leur rôle en présentant des regards à la fois critiques et équilibrés. Cela concerne également les experts qui s’engagent dans différentes initiatives de vulgarisation, que ce soit dans les médias ou de manière individuelle. »

Depuis cent ans déjà, le personnage de Chveïk passionne

« Cent ans après la parution du Brave soldat Chveïk, le protagonniste du célèbre roman de Jaroslav Hašek demeure un personnage mystérieux ». Ce constat permet à l’auteur d’un texte publié dans l’hebdomadaire Respekt d’évoquer les différentes interprétations qui lui sont attribuées tant par le public que par des critiques littéraires :

Le Brave soldat Chveïk,  photo: Wolfgang Zauber,  CC BY-SA 3.0

« Avec Josef Chveïk, le romancier a créé un personnage unique jusque dans le contexte littéraire mondial, car du début à la fin de l’ouvrage, on ne sait pas vraiment s’il s’agit d’un personnage positif ou négatif. Dans toutes les  situations et lors de toutes les rencontres, Chveïk réagit prestement en racontant un tas d’anecdotes. Mais au fond, ce qu’il veut dire par ses balivernes n’est jamais clair. Parle-t-il sérieusement ou se moque-t-il de son interlocuteur ? Il y a un point sur lequel tous ceux qui cherchent à déchiffrer Chveïk sont d’accord : avec son roman, Jaroslav Hašek ne voulait pas célébrer la bêtise humaine, mais il tenait à la démasquer. »

Le critique de Respekt remarque que très souvent, les Tchèques ne connaissent pas le Chveïk du roman original, mais plutôt via ses adaptations cinématographiques dont celle, sortie en 1954 de l’atelier de Jiří Trnka, en version animée. « La seconde, un long métrage réalisé deux ans plus tard, a présenté une histoire et un personnage différents, Chveïk s’étant transformé en une figure comique à part entière », écrit-il avant de rapporter :

« Le débat autour du personnage de Chveïk va s’enrichir d’un nouveau chapitre grâce au nouveau long métrage préparé par le réalisateur tchèque Bohdan Sláma qui entend le saisir comme quelqu’un qui met en doute les valeurs établies. Pour lui, Josef Chveïk n’est pas un idiot, mais la seule figure du récit qui, en dépit de ses radotages, garde la raison. »

« Hélas, pour l’instant, les problèmes financiers et la pandémie ont stoppé net les préparatifs du film », précise le magazine en conclusion.