Presse : la Tchéquie à l’heure des manifestations

La manifestation 'L’Heure de vérité'

Cette nouvelle revue de presse porte d’abord un regard sur les manifestations dont Prague a été le théâtre cette semaine. Elle s’intéresse ensuite à la manière dont la Tchéquie et les pays de l’Ouest réagissent à la situation politique en Israël. Au programme également, le déséquilibre entre le soutien accordé par l’Etat à la production de vin et à celle de la bière. Un autre sujet très médiatisé : le débat autour de règles de comportement imposées par un bistro de Prague aux enfants de ses clients.

« Soutenez votre philosophe, il va sauver votre avenir ». Tel est le titre d’un article publié dans le quotidien Hospodářské noviny en rapport avec la manifestation appelée « L’Heure de vérité »,qui s’est tenue ce mardi à plusieurs endroits du pays. Ses participants réclamaeint un financement plus important des universités et une augmentation des salaires des professeurs enseignant dans le domaine des lettres  et des sciences sociales. Son auteur explique la raison pour laquelle cette protestation ne sera probablement pas bien perçue par le public :

« Depuis des dizaines d’années, les hauts représentants tchèques de tous bords se déclarent hostiles à l’égard de l’enseignement des sciences humaines, favorisant plutôt les filières techniques. L’ancien président Miloš Zeman, par exemple, se plaisait à prétendre que la Tchéquie avait le plus grand nombre d’anthropologues culturels au chômage. Evidemment, c’est faux, mais l’effet de telles déclarations sur l’opinion publique prévaut sur les faits et les données. ».

Faute de sciences humaines, comment pourrait-on comprendre et relever les défis du monde d’aujourd’hui ? », s’interroge l’éditorialiste du quotidien économique avant de constater :

« La crise causée par l’épidémie de Covid-19, les changements climatiques et la guerre en Ukraine, qui est source d’angoisses existentielles, a mis en évidence le rôle des psychologues. Les questions liées à l’émergence de l’intelligence artificielle sont un autre exemple qui donne raison aux professions telles que les sociologues ou les philosophes. Le problème de notre société, c’est qu’elle ne réalise pas en quoi réside sa valeur ajoutée et où se trouve alors son avenir. »

Andrej Babiš à la manifestation syndicale contre le projet de réforme des retraites et contre la norme européenne d’émissions polluantes 'Euro 7',  organisée devant le siège du gouvernement à Prague | Photo: Ondřej Deml,  ČTK

Concernant la manifestation syndicale contre le projet de réforme des retraites et contre la norme européenne d’émissions polluantes « Euro 7 », organisée mercredi devant le siège du gouvernement à Prague, le journal en ligne forum24.cz a retenu la présence de l’ancien chef de gouvernement, l’homme d’affaires et milliardaire, Andrej Babiš :

« La manifestation qui se voulait être une copie des protestations françaises était en réalité une caricature. Sinon, ses organisateurs n’auraient pas pu inviter un milliardaire qui possède quelque 250 entreprises, son groupe Agrofert étant le plus grand bénéficiaire de subventions agricoles européennes. Par ailleurs, après avoir critiqué le président Emmanuel Macron, l’unique intervenante étrangère à la manifestation, la militante française Lisa Mercier venue soutenir ses confrères tchèques, a refusé de partager le podium avec l’‘ami’ de ce dernier, Andrej Babiš.»

Or, la composition des manifestants présents était on ne peut plus variée. Outre des représentants syndicaux et sociaux-démocrates, comme le remarque l’éditorialiste, elle comptait des figures du parti d’extrême droite SPD, du parti communiste et d’autres formations extrémistes.

Suivre l’évolution en Israël

La situation en Israël est l’un des sujets marquant l’agenda international des médias tchèques. « Critiquer le gouvernement israélien ne relève pas de l’antisémitisme. C’est une nécessité », souligne, par exemple, l’auteur d’un texte publié dans le quotidien Deník N. Il explique pourquoi :

Manifestations antigouvernementales à Tel-Aviv,  Israël | Photo: Oded Balilty,  ČTK/AP

« Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou est devenu un autocrate entouré d’extrémistes. Ses alliés occidentaux, dont la Tchéquie, doivent s’opposer clairement, dans l’intérêt d’Israël et dans celui qui est le leur, aux tentatives visant à démanteler l’Etat de droit. C’est un paradoxe : Netanyahou qui a fait de la sécurité d’Israël sa priorité politique, menace son Etat plus qu’aucun de ses prédécesseurs. Une grande partie de la responsabilité de cette métamorphose continue revient à l’Occident qui a fermé les yeux pendant longtemps. »

Les causes de ce silence sur la scène internationale sont multiples : l’importance stratégique d’Israël, l’existence de puissants lobbies dans les pays-clés, ou encore une culpabilité historique. Mais c’est aussi, comme le constate l’éditorialiste de Deník N, la fausse carte de l’antisémitisme qui joue un rôle important, et dont il faut se débarrasser une fois pour toutes. Il écrit :

« Evidemment, l’antisémitisme existe et il est, comme toute idéologie perfide, basé sur la haine des opprimés. Mais on a pris l’habitude de prendre toute critique à l’égard d’Israël pour de l’antisémitisme. L’amalgame de ces deux notions empêche toute discussion. Tant que chaque déclaration en désaccord avec le cabinet israélien sera considérée comme antisémite, le problème réel sera banalisé et rendu peu crédible. »

« L’Etat juif mérite des amis, dont la Tchéquie fait heureusement partie. Mais être un véritable ami d’Israël signifie aussi de s’opposer sans compromis à son cabinet actuel qui fragilise les bases mêmes du système démocratique », peut-on encore lire dans le texte de Deník N.

La production de la bière moins soutenue en Tchéquie que celle du vin

La production de la bière est un domaine dans lequel la Tchéquie a acquis un réel prestige international, si l’on ne tient pas compte des turbulences que l’industrie de la bière est actuellement en train d’affronter. Un constat dressé sur le site info.cz qui précise :

Photo illustrative: Barbora Navrátilová,  Radio Prague Int.

« Près d’un tiers de la bière traditionnelle produite en Tchéquie est exporté vers l’étranger. Outre l’automobile, la bière représente le plus important produit d’exportation locale. On pourrait donc s’attendre à ce que, à l’instar de la France qui se targue d’être une puissance viticole mondiale, la Tchéquie soutienne aussi l’industrie brassicole. Ce n’est pourtant pas le cas, car la production de bière ne jouit presque d’aucun soutien direct de l’Etat. L’Etat investit chaque année des centaines de millions de couronnes dans la production de vin. Il la soutient sous forme d’avantages fiscaux ou de subventions. Le fait que le ministère de l’Agriculture n’ait pas de département spécial pour le marketing et le soutien de la production brassicole, mais qu’il ait, en revanche, une ‘section vin’ en dit long ».

« Certes, l’art des viticulteurs locaux mérite d’être reconnu, mais le vin produit en Tchéquie et en Moravie n’a pas un grand potentiel d’exportation. C’est effectivement dans son pays d’origine qu’il est presque entièrement consommé », explique encore l’éditorialiste.

Des règles de comportement pour les enfants dans les restaurants ?

« Jusqu’où la liberté des enfants dans les espaces publics peut-elle aller ? » s’interroge le titre d’un texte publié dans une récente édition du quotidien Mladá fronta Dnes, qui raconte :

Photo illustrative: Dipin Bhattarai,  Unsplash

« Jusqu’ici peu connu, le bistro pragois Marthy’s Kitchen figure désormais au cœur de l’actualité locale. Ceci, grâce à sa décision de publier des règles de comportement destinées aux enfants de leurs clients. Une démarche qui a soulevé de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux et dans les médias. Leur tonalité indique que le sujet ne laisse pas indifférente une grande partie de la population tchèque. Si, pour la majorité des gens, une telle décision est inadmissible et porte atteinte aux droits de l’enfant, d’autres en revanche la saluent dénonçant les excès d’une éducation trop libérale. »

La Tchéquie, comme l’indique le journal, fait partie des pays les plus « kids-friendly » en Europe. Elle peut se vanter d’une concentration d’espaces dédiés aux enfants dans des établissements de restauration rarement vue ailleurs. En ce qui concerne la législation tchèque, elle ne permet pas d’exclure un client sur la base de son âge. « Une telle démarche serait jugée discriminatoire, bien que dans beaucoup de pays, l’interdiction d’entrée des enfants dans les restaurants soit une pratique courante », écrit le journal. Et de conclure :

« On ne saurait s’attendre à ce que les malentendus à ce sujet soient résolus d’un jour à l’autre. Mais il est certain que l’appel du bistro Marthy’s Kitchen est révolutionnaire. Servira-t-il d’inspiration ou bien fera-t-il de son initiateur ‘une bête noire’ de la société tchèque ? »