En Tchéquie aussi, la désinformation en toile de fond de la campagne électorale
Alors que les Tchèques sont appelés à voter la semaine prochaine pour renouveler la composition de la Chambre des députés, la désinformation, venue de Russie ou relayée de l’intérieur mine aussi la campagne électorale.
« La Russie n’a jamais attaqué l’Ukraine, c’est les Ukrainiens qui ont lancé cette guerre avec le soutien de l’Amérique et de l’Occident. Tout le monde le sait. Sauf que personne n’a le droit de le dire. Quoi, la Russie viole les droits de l’Homme ? Mais tout ça, c’est de la propagande. Ceux qui croient tout ça n’ont pas les idées claires. »
Loin d’être isolées, les paroles virulentes de cette sympathisante du parti SPD de Tomio Okamura sont l’illustration de ce que de nombreux observateurs signalent depuis un certain temps déjà : la forte imprégnation des discours alternatifs voire complotistes dans une certaine frange de l’opinion publique qui se traduit ensuite par l’orientation du vote.
Derrière la radicalisation de certains discours qui, souvent passent sous les radars des grands médias, la Russie est largement présente : une enquête du média indépendant Voxpot a récemment montré, chiffres et graphiques à l’appui, que les seize plus grands sites de désinformation pro-russe produisaient plus de contenus que tous les médias traditionnels tchèques réunis. Un coup de semonce, alors que la coalition au pouvoir avait renoncé il y a deux ans au poste de chargé gouvernemental pour la lutte contre la désinformation, après seulement un an de travail – la prérogative a ensuite été transférée au conseiller pour la sécurité nationale.
Pourtant comme le soulignent de nombreux analystes, l’équation reste compliquée dans un pays démocratique : difficile de sanctionner clairement des ingérences pro-russes voire d’interdire certains sites quand un des reproches récurrents issus de ces cercles est que le gouvernement étoufferait déjà la liberté de parole. Cela n’a pas empêché les autorités tchèques de recourir ponctuellement à des sanctions : au printemps 2024, les services de renseignement tchèques ont démantelé un réseau pro-russe actif via le site Voice of Europe basé à Prague – et comme d’autres pays européens, les sites Spoutnik et RT ont également été interdits après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Mais pour Pavel Havlíček (TOP 09), analyste pour le think tank AMO (Association pour les questions internationales), il ne suffit pas de dénoncer les ingérences venues de l’extérieur, il faut également regarder quels sont les maillons faibles au sein même de la société tchèque. Car si, comme le souligne un article de Politico, « la Russie inonde la Tchéquie de désinformation » avant les élections, les relais locaux jouent un rôle majeur dans la porosité des idées dites « alternatives » :
« Malheureusement, certains politiciens tchèques et des personnalités publiques haut placées participent également à ce processus qui consiste à diffuser des narratifs étrangers dans l’espace informationnel tchèque. Nous avons découvert que certains anciens hauts responsables constitutionnels participent aujourd’hui à la légitimation du comportement de puissances hostiles, notamment de la Russie, mais aussi de la Chine. Nous devons donc vraiment examiner cette question de manière globale. Nous devons garder à l’esprit que ce ne sont pas seulement des acteurs étrangers qui participent à la désinformation, mais aussi toute une série de manipulateurs au sein même de la société tchèque. Et nous ne parlons pas seulement des politiciens, mais aussi d’autres acteurs de la vie publique. »
On a beaucoup parlé ces derniers temps de la campagne massive de désinformation dont fait l’objet la petite Moldavie, tiraillée entre la Russie et ses aspirations européennes entérinées par la victoire étriquée du oui au référendum d’octobre 2024. Elle aussi vote cet automne : dimanche 28 septembre, les Moldaves éliront leurs députés dans un contexte de mitraillage constant de fake news orchestré depuis Moscou.
Mais la concentration des usines à désinformation russes sur la Moldavie ne semble donc pas leur avoir fait déserter le champ de bataille informationnel de l’Europe centrale – a fortiori en Tchéquie qui, depuis le 24 février 2022 s’est positionnée comme un allié indéfectible de l’Ukraine. Les enjeux sont donc importants avec le scrutin des 3 et 4 octobre : sans être idéologiquement pro-russe, le leader de l’opposition Andrej Babiš (ANO), favori des sondages, est opposé à l’initiative tchèque de livraisons de munitions à l’Ukraine et s’efforce de gagner des voix en s’adressant à une partie de la société tchèque qui craint que la hausse des dépenses militaires ne se fasse au détriment des services locaux.
La question qui reste ouverte et qui pourrait être déterminante, est dans quelle mesure la société tchèque est perméable à la désinformation. Tentative de réponse par Pavel Havlíček :
« Il s’agit là d’un sujet vraiment très important et qui devrait intéresser toute société démocratique. Si l’on examine la résilience ou l’absence de résilience de la société tchèque, l’indice de résilience à la désinformation que nous avons publié en 2024 montre qu’elle ne s’en sort pas si mal. Dans cet indice, nous avons comparé dix pays d’Europe centrale et orientale avec des pays plus à l’est, comme l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie ou encore trois pays du Caucase du Sud. Et dans cette comparaison, la Tchéquie s’en sort plutôt bien. Nous avons toutefois constaté qu’elle est également vulnérable à certains égards. »
Les résultats des élections législatives attendus le samedi 4 octobre pourraient donc bien être un indicateur de la force de résilience – ou non – de la société tchèque, à savoir si elle rejoindra dans un très proche avenir le camp contestataire des populistes hongrois Viktor Orbán et slovaque Robert Fico à la table des négociations européennes.






