Gouvernement tchèque : « le populisme entrepreneurial d'Andrej Babiš teinté de nationalisme eurosceptique », selon Jacques Rupnik

Andrej Babiš

La Tchéquie s’apprête à tourner une nouvelle page politique. Après les élections législatives, Andrej Babiš travaille à la formation d’un gouvernement dont les contours soulèvent de nombreuses questions - notamment sur la place du pays dans l’Union européenne et sur ses alliances internationales. Pour décrypter les enjeux de cette recomposition politique à Prague, RPI a interrogé le politologue Jacques Rupnik, spécialiste de l’Europe centrale et ancien conseiller de Václav Havel, qui revient sur la nature de cette coalition en gestation et sur ce qu’elle révèle de l’évolution du populisme tchèque.

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RPI : Employer le terme populiste est compliqué, parce que cela englobe beaucoup de réalités. Est-ce néanmoins un mot que vous utiliseriez pour définir ce qui est en train de se former à Prague, c’est-à-dire un gouvernement dirigé par Andrej Babiš ?

Jacques Rupnik | Photo: Tomáš Vodňanský,  ČRo

Jacques Rupnik : « Oui, on peut dire que le dénominateur commun de ce gouvernement en gestation est un populisme eurosceptique qui penche très nettement à droite parce que les deux associés d’Andrej Babiš dans ce gouvernement sont très, très à droite. Donc effectivement, je disais toujours que la variante tchèque du populisme avec Babiš, c’était un populisme entrepreneurial. C’est-à-dire un homme d’affaires qui réussit dans les affaires, qui devient un entrepreneur dans les médias — il rachète des médias — puis, dans une troisième phase, devient entrepreneur politique. Ça lui a très bien réussi : il est devenu Premier ministre associé au Parti social-démocrate. Et là, l’entrepreneur politique glisse à droite vers un nationalisme eurosceptique, ce qui n’était pas tout à fait son profil initial. Car on oublie que le profil initial, c’était quand même un parti qui se voulait centriste, anticorruption, capable de s’allier avec les uns ou les autres selon les besoins. Et visiblement, sa stratégie, c’était : on va siphonner l’électorat socialiste et on va pencher à droite avec le nationalisme eurosceptique. Et il a trouvé deux acolytes pour constituer ce gouvernement. »

« Andrej Babiš a dû séparer les affaires et son pouvoir, mais personne n’est dupe »

Quel serait l’objectif de ce gouvernement, de ce populisme entrepreneurial ? Quand on voit, par exemple, Donald Trump, auquel Andrej Babiš a beaucoup été comparé pendant la campagne et pendant les élections, dans les médias étrangers notamment. Cette semaine, des micros encore branchés ont permis d'entendre que le président indonésien parle business privé avec Donald Trump. Est-ce que, selon vous, Andrej Babiš veut continuer à faire du business ou est-ce seulement une affaire de pouvoir ?

« Il y a les deux. Il y a l’ambition… Bon, à l’évidence, on ne se lance pas dans la politique pour aller jusqu’au sommet, devenir Premier ministre. Il a quand même eu 35 % des voix. C’est une victoire claire et nette. Immense satisfaction, certainement, pour son égo et pour son parti qui va dominer la politique tchèque dans les mois et les années à venir. Mais il y a effectivement ses intérêts économiques.

Photo: René Volfík,  iROZHLAS.cz

Ce qui est intéressant, c’est qu’Agrofert, son entreprise, est implantée dans plusieurs pays européens. Donc le terrain d’action, si j’ose dire, de son entreprise, il est européen. Et cela peut être un correctif utile aux penchants eurosceptiques, voire europhobes, chez ses alliés. Il y a une limite à ne pas dépasser, et cette limite est celle de son pragmatisme entrepreneurial.

Donc bien sûr qu’il a dû séparer les affaires et son pouvoir. Mais personne n’est dupe. Chacun comprend qu’il garde un œil quand même sur les affaires. Son entreprise, c’est l’agroalimentaire — en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, etc. Et donc, j’allais dire, beaucoup lui ont reproché : “mais vous êtes un entrepreneur”. Oui, mais ça peut être, entre guillemets, un correctif utile par rapport à sa nouvelle orientation, puisqu’il a rejoint récemment le mouvement de Viktor Orbán, le groupe des Patriotes pour l'Europe, qui est un mouvement ouvertement eurosceptique. »

Avec le Rassemblement national français aussi. Comment voyez-vous l’évolution de la politique étrangère à Prague ? Comme un tournant à 180 degrés en ce qui concerne l’Ukraine, en ce qui concerne aussi Taïwan, par exemple, que Prague soutenait activement avec le gouvernement sortant ?

Source: Muhammad Imran,  Pixabay,  Pixabay License

« Il y aura certainement des changements importants. Et sur les deux sujets que vous venez de mentionner, certainement. Sur l’Ukraine, on le sait déjà, l’initiative qu’avait prise le gouvernement précédent de coordonner au plan européen l’achat de munitions, que l’on livre ensuite à l’Ukraine - je pense que c’était une des réussites du précédent gouvernement. Ce n’est pas que la République tchèque ait des capacités de produire des munitions, mais elle a organisé la fabrication et l’achat de ces munitions, même auprès de pays tiers, en dehors de l’Union européenne, pour fournir près d’un million de munitions qui ont été livrées. Et donc ça, c’est terminé. Et plus généralement, Babiš a dit : l’aide militaire à l’Ukraine, en gros, c’est terminé. La même chose pour Taïwan. On ne va pas se brouiller avec les Chinois pour un pays lointain dont nous ne connaissons rien, pour paraphraser la phrase de Chamberlain au moment de Munich en 1938. »

L'euroscepticisme tchèque comme héritage de V. Klaus

Il semble que ce populisme entrepreneurial soit là aussi un facteur, parce que sur cette initiative des munitions, ce qui a l’air de gêner le plus Andrej Babiš, c’est que ce soit l'un de ses concurrents au classement Forbes — qui lui est même passé devant à la 3e position, il n’est plus qu’à la 7e position — qui le gêne, parce que Michal Strnad, entrepreneur dans l’armement à la tête du groupe CSG, semble selon lui profiter de cette initiative. Mais Andrej Babiš a indiqué dans le même temps qu’il resterait dans ce qu’on appelle la 'coalition des volontaires' des pays qui soutiennent le plus l'Ukraine. Donc il semble que cette manifestation du populisme entrepreneurial, en fait, agit au niveau de ses concurrents directs au niveau de la fortune...

Filip Turek | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

« Il y a ça, bien sûr. Oui, par temps de guerre, les marchands d’armes font des profits considérables. J’allais dire : ça rapporte plus que l’agriculture. Mais d’un autre côté, il faudra voir la nomination dans ce gouvernement à la Défense et aux Affaires étrangères. À la Défense, on parle d’un délégué du parti de M. Okamura, ce qu’ils appellent les “experts”. Et l’expert en question serait le président de l’association de l’industrie de l’armement. Donc on est toujours dans ce même secteur. Et pour les Affaires étrangères, il faudra attendre. Mais le candidat pressenti initialement, M. Filip Turek, en gros, n’aurait pas fait d’ombre à Andrej Babiš. Andrej Babiš lui aurait clairement expliqué les limites à ne pas dépasser : on sait que tu es eurosceptique, tu vas te conduire correctement, et voilà les limites à ne pas dépasser. Par contre, si la candidature de Filip Turek échoue, on parle beaucoup maintenant de Jan Zahradil. »

Jan Zahradil | Photo: Eric Vidal,  Union européenne 2024 - PE

« Alors lui, en revanche, c’est un pur produit de l’ODS de l’époque Václav Klaus. Un eurosceptique dur, qui a passé de longues années à Bruxelles comme député européen, qui en est revenu avec une animosité — on ne peut pas dire autrement — vis-à-vis des institutions européennes. Et je crois que là, sa nomination serait plus inquiétante encore que celle de Filip Turek. Beaucoup de gens sont inquiets de voir un personnage véritablement, disons, d'extrême droite — le mot devient presque un euphémisme pour parler de Filip Turek. Mais il ne se serait pas mêlé des choses importantes pour M. Babiš. Là, par contre, avec M. Zahradil, on a quelqu’un qui pourrait, par la force de ses convictions, son expérience, sa connaissance, influencer la politique européenne de la République tchèque. »

Vous parlez de Václav Klaus - autant Miloš Zeman a perdu son influence puisqu’il avait soutenu cette coalition dite de gauche qui n’a pas dépassé le seuil des 5 %, autant cette influence de Václav Klaus se fait sentir avec la filiation de ce parti des Automobilistes. Comment analysez-vous cela ?

Václav Klaus | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

« Je trouve qu’effectivement, si on veut comprendre l’euroscepticisme tchèque (pourquoi est-il si prononcé ? Comment se fait-il qu’il pèse ? Pourquoi il perdure au fil des années ?),  c’est que Václav Klaus a véritablement formulé le récit eurosceptique tchèque dès les années 1990. En gros, il y avait deux récits : il y avait celui de Václav Havel, qui était le récit pro-européen faisant le lien avec 1989 — l’avènement de la démocratie, l’intégration européenne : c’étaient des vases communicants pour Havel. Václav Klaus avait d’emblée adopté le discours thatchérien : à quoi sert l’Union européenne ? C’est uniquement un marché. La défense, c’est l’OTAN. La politique, la démocratie, c’est l’État-nation tchèque, après le divorce tchécoslovaque. Et donc cette critique systématique du projet européen, de l’intégration européenne, ce qu’il appelait le fédéralisme européen, la menace du fédéralisme européen qui menace notre souveraineté et notre identité. La formule, c’était : “est-ce qu’on va laisser dissoudre dans l’Union européenne notre souveraineté et notre identité, comme un morceau de sucre dans une tasse de café ?” ». Eh bien, ce discours-là, on peut dire qu'il est aujourd’hui présent, dans une partie de la société. »

Et ce même si par exemple V. Klaus faisait sponsoriser ses livres anti-écologistes par Lukoil, notamment...

« Tout à fait. Alors là, il n’est pas du tout regardant sur la provenance des soutiens. Mais le discours qu’il a formulé dès les années 1990 — et n’oublions pas, il a été Premier ministre dans les années 1990, mais il a été deux fois ensuite président de la République — donc ce discours, en gros, il traverse vingt ans. Il a marqué son parti, l’ODS, même s’ils se sont brouillés ensuite. Et aujourd’hui, ce discours-là, il est présent, comme référence dans le parti des Automobilistes, et on peut dire, dans une partie eurosceptique de l’opinion tchèque. L’opinion tchèque, je dirais qu'elle est tiède vis-à-vis de l’Europe. Une des raisons de cette tiédeur, de cette réticence, c’est que ça fait partie de l’héritage de Klaus. »

Les immunités de MM. Babiš et Okamura, une priorité du gouvernement en gestation

Certaines voix s’élèvent aujourd’hui pour marquer une opposition au fait que, si facilement, on arrive à la formation d’un gouvernement avec ces deux formations d’extrême droite (dont une en faveur de la sortie de l’OTAN et de l’Union européenne) alors que pendant la campagne, les partis de la coalition sortante ont dit qu’il s’agissait d’un “va-tout”, que l’avenir de la Tchéquie se jouait. Certains se demandent donc pourquoi  ces partis dits “démocratiques” ne font pas des concessions pour empêcher ces formations d’extrême droite d’arriver au pouvoir...

« C’est le résultat du fait qu’une campagne électorale, ça polarise. Vous avez deux camps : la coalition sortante au pouvoir, qui n’avait pas démérité, et en face, vous avez Babiš et quelques autres partis. On ne savait pas encore qui serait l’allié. On pensait même qu’il y aurait un parti de gauche, crypto-communiste, pro-russe, qui allait faire son entrée : ils ne sont pas rentrés au Parlement, ils ont eu moins de 5%. Et donc cette option-là se refermait. Du coup, Automobilistes et SPD de M. Okamura… ce qui est quand même singulier, de voir que le grand défenseur de la souveraineté et de l’identité tchèque s’appelle M. Tomio Okamura, qui est japonais d’origine ! Bref, oui, nous avons là la logique de l’élection : polarise et divise.

Tomio Okamura et Andrej Babiš  | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

Il n’est pas à exclure que la coalition qui se formera maintenant, pour une raison importante, qui est obtenir l’immunité du Premier ministre, M. Babiš, et de M. Okamura (l'un soupçonné de fraude aux subventions européennes, l'autre d'incitation à la haine raciale, ndlr). Je pense que c’est important pour eux que le Parlement vote cela. Mais cela n’exclut pas l’hypothèse que dans un an ou un peu plus, cette coalition ne tienne pas. Et qu’à ce moment-là, M. Babiš, pragmatique comme il est, cherche d’autres soutiens. Et je crois qu’un certain nombre de partis — peut-être STAN, peut-être les Chrétiens-démocrates — tous les deux pro-européens, pourraient faire cette concession d’un soutien tacite au nom de l’Europe : “on veut garder l’ancrage européen ; M. Babiš sait les limites à ne pas dépasser ; nous sommes prêts à soutenir cette politique.” C’est une hypothèse qu’on ne peut pas exclure. »

Andrej Babiš a indiqué qu’il voulait se rendre au premier sommet du Conseil européen qui aura lieu en décembre. Comment voyez-vous son approche, son attitude future à Bruxelles ?

« Je pense qu’il voudra rassurer. D’abord, il veut montrer très vite qu’il a les choses en main, qu’il a constitué le gouvernement, que cela va beaucoup plus vite à Prague qu’à Paris, si j’ose dire. Mais il veut rassurer parce qu’il a bien compris que le message qui est venu de ces élections — après celui venu de la Slovaquie, après celui de la Hongrie et d’Orbán — inquiète. On se demande si l’Europe centrale n’est pas en train de filer un mauvais coton, de s’éloigner, disons, de la coopération européenne. Alors, il ira pour rassurer. Et ils le connaissent déjà : il a été ministre des Finances dans un gouvernement socialiste, il a été Premier ministre ensuite. Tout le monde sait qu’il a ses entreprises au niveau européen. Et il cherchera, je crois, à rassurer, tout en marquant peut-être certaines limites dans cet engagement européen. C’est d’abord le Green Deal. Je pense que tout ce qui concerne l’écologie, là, il faudra sinon arrêter, en tout cas ralentir. Et ses réticences sur le pacte migratoire ou des choses comme ça. Mais comme il n’est pas le seul à exprimer de telles réticences — une bonne partie de la droite européenne les exprime aussi — à ce moment-là, voilà, c’est une dissension ou une divergence tout à fait acceptable, je dirais. Mais il sera là pour rassurer de l’ancrage européen de la République tchèque. »

Un président aux pouvoirs limités, mais non négligeables et au rôle de garde-fou

La réforme du suffrage universel direct pour l’élection présidentielle a changé la donne du rapport de force, puisqu’on s’apprête à expérimenter une nouvelle cohabitation, en quelque sorte, à Prague, alors que les pouvoirs constitutionnels du président restent réduits. Comment voyez-vous le rôle de Petr Pavel dans les prochains mois, dans les prochaines années ?

Petr Pavel | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

« C’est intéressant que l’élection au suffrage universel direct du président — sans qu’on modifie la Constitution et donc ses pouvoirs — crée un paradoxe : vous avez un président, disons, d’une Constitution parlementaire, mais qui a maintenant une légitimité beaucoup plus forte. Et ça, dans le contexte actuel, ça devient important. Parce que justement, il y a deux garde-fous par rapport à toutes les questions que l’on peut se poser autour de ce gouvernement. Le premier, c’est la Cour constitutionnelle, garant des institutions, et je crois que là, tout le monde connaît ses juges, tout le monde connaît son rôle. Oui, ça sera, je crois, pour les Tchèques, considéré comme un garde-fou important. Et le deuxième, c’est précisément le président, qui a des pouvoirs limités, mais pas négligeables. Il doit approuver les nominations des ministres, il doit contresigner des lois, et il peut donc exprimer publiquement, et ensuite concrètement, en signant ou ne signant pas, son désaccord. Et comme il a une autorité forte — il a quand même battu M. Babiš aux élections présidentielles — je crois que cela peut jouer : les deux garde-fous, le président et la Cour constitutionnelle, montrent une certaine limite à la dérive que pourrait connaître ce gouvernement. »

Et quel rôle joue le fait que Petr Pavel soit un ancien général, ancien président du Comité militaire de l’OTAN ?

« C’est très important, parce que pour lui, la nomination au poste de ministre de la Défense et de ministre des Affaires étrangères sera très importante. Je crois que sur les autres ministères, il acceptera les nominations telles qu’elles sont proposées, il ne se mêlera pas de ça. Par contre, là, il considérera qu’il s’agit, non pas de son domaine réservé — ça serait aller trop loin — mais en tout cas d’un domaine où il a des convictions, il a une expérience, et je crois qu’on attend de lui qu’il fixe certaines limites. La République tchèque reste engagée dans l’Europe et elle reste dans l’OTAN. Et tant que ce président est là, je crois qu’il n’en sera pas autrement. »