Ukraine : « La paix envisagée par ce nouveau gouvernement tchèque ressemble à une paix favorable à la Russie »

Le nouveau gouvernement tchèque

Le nouveau gouvernement tchèque a été nommé en début de semaine et dès ce jeudi son chef, Andrej Babiš, participera avec les autres dirigeants de l’UE au sommet européen organisé à Bruxelles, pour discuter entre autres de l’aide à l’Ukraine envahie par la Russie. Que faut-il attendre de ce nouveau gouvernement tchèque qui prévoit d’obtenir la confiance des députés le 13 janvier prochain ? Les affaires européennes vont-elles rester la « chasse gardée » du Premier ministre ? L’absence de Filip Turek dans ce gouvernement est-elle provisoire ? Éléments de réponse avec Michel Perottino, le directeur du département de science politique de la faculté de sciences sociales de l’Université Charles.

Extraits de cet entretien disponible dans son intégralité en audio : 

Comment décrire, selon vous, ce nouveau gouvernement tchèque ?

Michel Perrotino : « C’est un gouvernement hétéroclite d’abord, tant au niveau de sa composition que de son orientation politique. D’une part, nous avons ANO, dont les positions peuvent évoluer en fonction des besoins, notamment dans le cas d’Andrej Babiš. À côté, on trouve le SPD, un parti ouvertement eurosceptique, et un autre parti un peu moins eurosceptique mais encore en quête d’identité, les Motoristes (ou Automobilistes en français).
Quand on entre davantage dans le détail, cela devient encore plus complexe. Si l’on regarde par exemple les ministres qui ont été nommés, on constate que, pour ANO et pour les Motoristes, il s’agit largement de personnalités issues directement des élus. En revanche, du côté du SPD, on observe la présence de spécialistes qui ne sont pas véritablement des cadres du parti, voire qui en sont assez déconnectés. On va donc voir comment cette configuration va fonctionner dans la durée. »

Comment faut-il comprendre l’absence de Filip Turek, président d'honneur des Automobilistes, dans ce gouvernement ?

Filip Turek | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

« C’est une absence qui s’explique d’abord par ses frasques et ses prises de position problématiques, qui ne relèvent pas seulement de maladresses de communication ou de symbolique, mais de positions intenables, notamment sur le plan international.
Ensuite, il y a le rôle du président de la République, qui s’est clairement opposé à ce type de profil ministériel. La question que devra trancher le président est celle des limites exactes de ses compétences, en particulier en matière de nomination des ministres : a-t-il le pouvoir d’opposer un veto pour des raisons essentiellement politiques, et non juridiques ? Pour l’instant, cette question reste ouverte et n’a pas encore été clairement tranchée. »

Une procédure judiciaire pourrait-elle mettre en lumière le rôle potentiel de la Cour constitutionnelle ? On parle des contre-pouvoirs que sont le Sénat, où la coalition n’a pas la majorité, le chef de l’État, mais il y a aussi cette Cour constitutionnelle, dont le rôle pourrait devenir crucial.

La Cour constitutionnelle | Photo: René Volfík,  ROZHLAS.cz

« Il est tout à fait possible que, dans les mois ou même les années à venir, des conflits politiques soient portés devant la Cour constitutionnelle. Cela dit, dans le cas précis de Filip Turek et de son éventuelle nomination au gouvernement, personne – ni du côté du gouvernement, en particulier d’Andrej Babiš, ni du côté du président – ne semble avoir intérêt à saisir la Cour constitutionnelle pour clarifier les pouvoirs du chef de l’État en la matière. »

« Andrej Babiš adapte son discours en fonction notamment de ses interlocuteurs »

Du côté des partenaires européens, on a vu lors des premiers déplacements d’Andrej Babiš à Bruxelles qu’il voulait donner une bonne impression et ne pas s’aligner d’emblée sur ses homologues slovaque et hongrois. Comment analysez-vous cela ?

Andrej Babiš et Ursula von der Leyen | Photo: Dursun Aydemir,  Reuters

« Chez ANO en particulier, il est difficile de définir une ligne programmatique parfaitement stable. D’un côté, le parti est relativement ouvert à des positions eurosceptiques, même s’il ne l’est pas officiellement. De l’autre, son chef, le Premier ministre, est quelqu’un de très pragmatique et relativement ouvert à la coopération européenne, notamment pour des raisons liées à son parcours économique. Andrej Babiš fluctue souvent entre ces positions. Ce que nous observons aujourd’hui n’a donc rien de surprenant : en fonction de son interlocuteur, de ses intérêts et des perspectives politiques du moment, il peut adopter un discours plus eurosceptique ou, au contraire, plus europhile. »

Il a repris comme conseillère Milena Hrdinková, l’ancienne responsable de la présidence tchèque du Conseil de l’UE, et le ministre des Affaires étrangères n’a pas le portefeuille des Affaires européennes. Est-ce une chasse gardée pour Andrej Babiš ?

Milena Hrdinková | Photo: Jana Přinosilová,  ČRo

« Très clairement, oui. Andrej Babiš n’est pas quelqu’un qui délègue facilement. Cela ne concerne pas seulement la politique étrangère ou européenne, mais l’ensemble de son mode de gouvernance.
Les affaires européennes se situent à la frontière entre politique intérieure et politique étrangère. Il est donc logique qu’il conserve un rôle central sur ces questions, d’autant plus qu’il devra composer avec un ministre des Affaires étrangères ouvertement eurosceptique. »

Et ce ministre, Petr Macinka, a voulu se faire représenter par son homologue slovaque de l’Environnement lors d’une récente réunion européenne. Peut-on parler du premier fait d’amateurisme de ces Automobilistes ?

Petr Macinka | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

« Oui, absolument. C’est une erreur majeure, et je pense qu’ils y réfléchiront à deux fois la prochaine fois. »

Peut-on envisager que la combinaison Petr Macinka aux Affaires étrangères et à l’Environnement dure plusieurs mois ?

« C’est effectivement le scénario le plus probable à l’heure actuelle. Le président de la République a opposé un veto à la personnalité de Filip Turek, et les Motoristes se retrouvent donc, pour quelques semaines ou quelques mois au minimum, dans cette situation qu’ils ont en partie eux-mêmes créée. »

Une majorité confortable mais pas à l'abri non plus de se désagréger avec le temps

Lors de la large victoire d’Andrej Babiš, on avait beaucoup parlé de la question de l’immunité. Il est probable qu’il la récupère, tout comme Tomio Okamura, devenu président de la Chambre des députés. Était-ce une priorité de cette coalition ?

« Il faut distinguer deux niveaux. Sur le plan international, la fonction de Premier ministre ou de président de la Chambre basse entraîne effectivement une forme d’immunité. En revanche, au niveau interne, la question reste ouverte. Elle devra encore être réglée politiquement et juridiquement pour les années à venir. Même si l’issue semble en grande partie connue, le débat n’est pas clos. »

Andrej Babiš | Photo: Zuzana Jarolímková,  iROZHLAS.cz

Avec 108 députés sur 200, la majorité est qualifiée de confortable. Quel rôle pour l’opposition ?

« Sur le papier, c’est effectivement une majorité confortable. Mais l’histoire politique tchèque a déjà montré que des majorités plus larges pouvaient se désagréger avec le temps. Au SPD notamment, certains députés ne sont pas membres du parti, ce qui fragilise la cohésion.
Du côté de l’opposition, on peut parler de “quatre années de pain noir” à la Chambre des députés. En revanche, au Sénat, où l’opposition est plus solidement implantée, la situation est plus stable, même si des évolutions restent possibles. »

Andrej Babiš déteste les manifestations contre lui et ce notamment depuis que les plus importantes depuis 1989 avaient été organisées contre son précédent gouvernement. Va-t-il en tenir compte dans ses prises de décision ?

Petr Pavel avec le nouveau gouvernement tchèque | Photo: Petr Topič,  MF DNES,  LN/Profimedia

« Je ne pense pas qu’il en tiendra réellement compte. Son discours reste constant : il met en avant sa victoire électorale et l’ampleur de son soutien, même si, dans les faits, une majorité d’électeurs a voté contre lui.
En revanche, il a effectivement un problème très net avec les manifestations de rue. La situation pourrait rapidement se détériorer, notamment si le président de la République venait à jouer un rôle de pivot contre la coalition gouvernementale. Ce serait alors un scénario très délicat pour Andrej Babiš. »

Sur quels sujets par exemple ?

« D’abord sur la question du conflit d’intérêts d’Andrej Babiš. La solution actuellement acceptée par le président soulève de nombreux problèmes juridiques et politiques. Des mobilisations pourraient apparaître, notamment autour de ses entreprises qui, sans faire officiellement partie d’Agrofert, lui appartiennent toujours.
Ensuite, il y a les difficultés de gestion ministérielle, en particulier dans les portefeuilles confiés au SPD et aux Motoristes, ainsi que la question du déficit budgétaire, qui est pourtant l’un de ses chevaux de bataille. »

Et sur la question de l’aide à l’Ukraine ?

Andrej Babiš en Ukraine en novembre 2019 | Photo: X de Andrej Babiš

« C’est sans doute l’un des dossiers les plus sensibles. Il s’agit à la fois de l’aide à l’Ukraine, de la position de la République tchèque vis-à-vis de la Russie, du financement de l’aide militaire, de l’accueil des réfugiés ukrainiens et, plus largement, de l’alignement éventuel avec les positions de la Hongrie et de la Slovaquie.
Andrej Babiš parle beaucoup de paix, mais la paix telle qu’elle est envisagée par ce gouvernement ressemble davantage à une paix favorable à la Russie, clairement au détriment de l’Ukraine. Cela pourrait devenir un puissant facteur de mobilisation contre lui. »