Il y a 80 ans, l’héroïsme de jeunes filles pour terrasser le typhus au ghetto de Terezín libéré
Pour les Tchèques, il s’agit du lieu de mémoire le plus marquant qui, dans leur pays, rend hommage aux victimes de l’Holocauste. Appelé « l’antichambre de la mort », le camp-ghetto de Terezín (Theresienstadt) a été libéré par l’Armée rouge dans la soirée du 8 mai 1945. Entre les murs de la forteresse, le retour à la vie n’a toutefois pas été immédiat, puisque les survivants ont été frappés, au même moment, par une épidémie de typhus qui a fait plus de 1 500 victimes.
« Dès le début du mois d’avril 1945, des gens de toute l’Europe ont été déportés en masse à Terezín, en train ou à pied. L’état de santé de la grande majorité d’entre eux était déplorable. C’étaient des cadavres vivants. Nous les avons installés dans les greniers, partout où il y avait un peu de place. Bien sûr, ils arrivaient sales et les têtes pleines de poux… On ne peut rien s’imaginer de tout cela si on ne l’a pas vécu. »
Tel était le souvenir que gardait Edita Kosinová, une des survivantes de Terezín, qui a témoigné des horreurs nazies jusqu’à sa mort, en 2018.
Fondée en 1780 à une soixantaine de kilomètres au nord-est de Prague par l’empereur Joseph II en tant que ville de garnison, Terezín n’a jamais véritablement servi à ce qu’elle aurait dû être. Le nom de la petite commune de Bohême centrale serait même très probablement tombé dans l’oubli si les autorités nazies n’avaient pas décidé de s’approprier les lieux pendant la guerre. Elles installent alors une prison de la Gestapo dans la Petite forteresse de Terezín, tandis que sa Grande forteresse est transformée en un ghetto juif et en un camp de transit. Un ghetto assez particulier puisqu’il a rassemblé de grands noms de l’intelligentsia tchèque et étrangère. Entre novembre 1941 et avril 1945, quelque 140 000 Juifs ont été transférés à Terezín, parmi lesquels 90 000 ont ensuite été déportés plus à l’est vers les camps de la mort.
Historien et directeur adjoint du Mémorial de Terezín, Vojtěch Blodig décrit les circonstances dramatiques de la libération du camp-ghetto :
« La prison de la Gestapo dans la Petite forteresse a fonctionné jusqu’à la mi-mai. Le 2 mai, 52 prisonniers de Terezín, pour la plupart membres de la résistance, ont été fusillés. Cette exécution a été l’une des plus importantes à Terezín pendant toute la guerre. »
« La fin de la guerre dans le ghetto a surtout été marquée par l’arrivée des survivants des camps d’extermination évacués et des détenus contraints à une dernière marche de la mort. Rappelons que ce processus de libération des camps nazis avait commencé dès 1944 avec la découverte par l’Armée rouge du camp de Maïdanek en Pologne. À l’approche des troupes alliées, les Allemands ont fermé de nombreux camps en s’efforçant de laisser le moins de traces de leurs crimes. »
« De nombreux détenus qui ont ainsi été transférés à Terezín sont morts pendant le voyage, d’autres sont décédés après leur arrivée. Ils souffraient de diverses maladies, en particulier de la tuberculose, de la dysenterie ou de la fièvre typhoïde. Les habitants du ghetto, dont le nombre était d’environ 17 000 à la fin de la guerre, ont eux aussi été menacés par ces maladies. En même temps, ils incarnaient l’unique espoir pour les 15 000 nouveaux arrivants, car ce sont eux, notamment les médecins juifs emprisonnés, qui ont pris les malades en charge. Parallèlement, une quarantaine de médecins et de soignants d’origine juive ont également succombé au typhus qui s’est rapidement propagé dans le ghetto. »
« Laissez-là, elle ne tiendra pas »
Originaire de Brno et déportée à Terezín dès 1941, Edita Kosinová, qui était alors âgée de 20 ans, a travaillé comme aide-soignante dans un petit hôpital improvisé du ghetto. Un travail qui lui a sauvé la vie, tandis que ses parents et son frère sont morts à Auschwitz. L’organisation Mémoire de la nation (Paměť národa) a recueilli son témoignage :
« Nous avons essayé d’aider les malades par tous les moyens dont nous disposions. Il fallait surtout les désinfecter, parce que les poux, omniprésents, transmettent le typhus. Nous étions très vigilants, mais il m’est quand même arrivé de découvrir un pou sur moi. Je m’en souviens très bien, c’était le 20 avril. J’ai tout de suite compris le danger qui me guettait et je suis d’ailleurs tombée malade. Le typhus est une maladie terrible : on a une forte fièvre pendant quinze jours, on est épuisé et on délire… J’ai eu la chance d’être soignée par deux médecins, deux prisonniers déportés à Terezín à la fin de la guerre, qui connaissaient très bien le typhus. Ils m’appliquaient tout le temps des médicaments par injection. Je me souviens juste des voix que j’entendais. Quelqu’un a dit : ‘Laissez-la, ce n’est pas la peine, elle ne tiendra pas, on a besoin de médicaments pour ceux qui vont mieux’. Et quelqu’un d’autre a répondu : ‘Je vais essayer encore’. C’est comme ça que j’ai survécu, je me suis réveillée après la libération et je me souviens que j’étais entourée de médecins tchèques et russes. »
Comme le rappelle Vojtěch Blodig, à partir du 4 mai 1945, une aide d’urgence s’organise à Prague alors que les habitants s’insurgent parallèlement contre l’occupant nazi et construisent des barricades dans les rues de la capitale :
« Cette aide d’urgence organisée à l’appel du Conseil national tchèque a permis de mobiliser des experts en matière de lutte contre les épidémies et les maladies contagieuses, avec, à leur tête, le docteur Karel Raška (qui a contribué à l’éradication de la variole dans l’ancienne Tchécoslovaquie après la guerre, ndlr). Plus tard, le service médical de l’Armée rouge a lui aussi commencé à s'impliquer, apportant progressivement à Terezín du matériel pour les hôpitaux de campagne, des stations de désinfection et de déparasitage, etc. Malgré ces efforts, la situation continuait à s’aggraver, avec certains jours jusqu’à 120 nouveaux cas de typhus. Le 14 mai, il est donc devenu nécessaire de décréter un confinement total à Terezín, qui a duré quinze jours, jusqu’au 28 mai. Cette situation était bien sûr très difficile pour les anciens prisonniers qui étaient impatients de rentrer chez eux en espérant retrouver leurs proches. Mais il n’y avait pas d’autre moyen de faire face à la situation. Plusieurs hôpitaux auxiliaires ont ainsi été créés à Terezín. Certains anciens logements civils ont également été utilisés pour accueillir les malades, ainsi que des baraques construites dans les environs de la ville pendant la guerre. »
« Nous n’avons pas eu le temps d’avoir peur »
Au tout début du mois de mai, alors que les grands hôpitaux de Prague sont encore administrés par les Allemands et sont dans l’impossibilité d’envoyer du personnel à Terezín, l’école d’infirmières de l’hôpital pragois de Bulovka demande à ses trente-sept étudiantes qui se préparent à passer leurs examens de partir aider les malades. Bien qu’encore mineures, ces jeunes filles se lancent dans cette mission sans hésiter et sans même avoir le temps de prévenir leurs familles. Aucune d’entre elles n’est vaccinée contre le typhus, une maladie qu’elles ne connaissent qu’en théorie.
« Dans le bus, nous chantions comme lorsque vous partez pour une excursion. (…) Tout est allé très vite, nous n’avons pas eu le temps d’avoir peur », se sont-elles souvenues bien plus tard, lorsque l’écrivain et scénariste Alexander Lukeš a recueilli leurs témoignages, d’abord pour les besoins d’un film de fiction intitulé « Jsi krásná » (« Tu es belle ») et diffusé à la télévision en 1986, puis d’un recueil de souvenirs publié en 2008 sous le titre « Svatý týden v Terezíně » (« Semaine sainte à Terezín »).
Dans cet ouvrage, les infirmières, dont certaines ont poursuivi des études de médecine après la guerre, évoquent une expérience qui les a marquées au fer rouge. Elles se souviennent de leur arrivée dans le ghetto ravagé par l’épidémie, d’images qui « dépassent tout entendement », de l’examen du baccalauréat qu’elles ont passé directement à Terezín ou encore de leur camarade de classe, Božena Jandlová, tombée malade le lendemain de l'examen et décédée du typhus le 17 juin 1945.
Quatre-vingts ans après la libération du camp-ghetto et la fin de l’épidémie, l’histoire d’une autre infirmière de Terezín a été tirée de l’oubli par la presse tchèque : celui de Ludmila Fajcová, cheffe de service à l’hôpital de Bulovka, morte du typhus le 21 mai et dont le tombeau, au cimetière de Vyšehrad, à Prague, a été découvert par hasard grâce à une initiative qui vise à entretenir des tombes abandonnées.
Selon les données officielles du Mémorial de Terezín, l’engagement du personnel sanitaire a permis de sauver quelque 30 000 vies. Les derniers malades du ghetto ont quitté les hôpitaux durant l’été 1945, tandis que le rapatriement des prisonniers libérés, originaires d’une trentaine de pays, s’est, lui, poursuivi jusqu’au 21 août...
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