Prague appelle le monde ! 90 ans sur les ondes : à la rescousse de la République (1er épisode)

Chaque jour, un million et demi d’auditeurs écoutent les stations de la Radio tchèque, dont Radio Prague International, qui diffuse des émissions en langues étrangères depuis quatre-vingt-dix ans. La station Radio Prague a été créée en 1936 afin de contrer la propagande nazie hostile à la Tchécoslovaquie démocratique. Après février 1948, elle s’est elle-même transformée en instrument de propagande communiste. Ce n’est qu’après la révolution de Velours qu’elle a pu redevenir la voix d’un pays libre et démocratique, la Tchéquie. Comment notre station est-elle née et comment s’est-elle adressée à ses auditeurs au cours de ces neuf décennies ? Vous le découvrirez dans la série Quatre-vingt-dix ans sur les ondes.

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František Soukup | Photo: Národní shromáždění republiky československé v prvém desítiletí,  public domain

« Compatriotes tchécoslovaques partout à l’étranger, amis américains, salutations et félicitations à vous tous. Notre bon vieux père, nous pouvons vous le garantir, est en bonne santé. Nous avons été auprès de lui comme ses enfants. Il sait tout, observe tout et est heureux que nous avancions bien. Il vous salue tous, que vous soyez au pays ou par-delà les frontières. »

C’est ainsi que s’exprime, sur les ondes radio, le 7 mars 1937, l’homme politique social-démocrate, juriste, éditorialiste et grande figure de l’indépendance tchécoslovaque, František Soukup. L’émission est destinée aux compatriotes tchèques à l’étranger et diffusée le jour même de l’anniversaire du président Tomáš Garrigue Masaryk. Il s’agit là du plus ancien enregistrement conservé des émissions internationales de la station de l’époque, Radiojournal, aujourd’hui Český rozhlas (la Radio tchèque).

Les émissions vers l’étranger dans les années 1930 | Photo: APF ČRo

La diffusion régulière vers l’étranger commence, en réalité, sept mois plus tôt, le 31 août 1936 à 10 heures du matin, lorsque le directeur technique Eduard Svoboda prend le micro pour s’adresser en anglais aux auditeurs du monde entier. Au début, les ondes diffusent surtout de la musique, parfois complétée par des interventions de présentateurs dans diverses langues du monde. Mais très vite les premières émissions journalistiques apparaissent aussi.

« Nous voulions nous présenter au monde et tordre ainsi le cou à l’idée reçue, colportée par Shakespeare, selon laquelle la Bohême se trouverait quelque part au bord de la mer. Nous parlions non seulement de notre position géographique, mais aussi de notre situation politique et économique. Nous communiquions en anglais, français, allemand et italien. Nous nous adressions alors encore à un monde relativement restreint », déclarait František Kamil Zeman à propos des débuts des émissions internationales, à Radio Prague, où il travaillait depuis 1938.

QSL 2023 | Photo: Radio Prague International

Contrer la propagande étrangère et promouvoir le pays

Les années 1930 ne sont pas seulement une époque de progrès techniques ayant rendu possible la diffusion radiophonique à l’échelle mondiale. C’est aussi une période de tensions internationales croissantes. Le gouvernement est conscient de ne pas disposer d’un outil efficace pour informer sur la situation en Tchécoslovaquie et contrer la propagande hostile grandissante venue de l’étranger.

Ivan Dubovický | Photo:  Barbora Navrátilová,  Radio Prague Int.

« Il s’agissait, le plus souvent, d’attaques portant sur la situation des minorités nationales. Concernant la radio de Budapest, il était même question, dans des cas extrêmes, d’exiger le rattachement de la Slovaquie à la Hongrie. Autrement dit, la destruction totale de la Tchécoslovaquie. Le ministère des Affaires étrangères était conscient qu’il devait réagir à ces attaques et, en même temps, renforcer considérablement une communication positive en faveur de la Tchécoslovaquie à l’étranger. Le ministère a ainsi défini trois axes essentiels de son point de vue. Tout d’abord, l’importance d’informer l’étranger sur les affaires tchécoslovaques, que ce soit sur notre politique intérieure ou extérieure. Ensuite, l’information des compatriotes à l’étranger. Et pour finir, le renforcement de nos représentations diplomatiques », explique Ivan Dubovický, directeur du département de diplomatie publique.

En 1937, la diffusion – alors qualifiée d’expérimentale – est divisée en ce que l’on appelle les bandes « européennes », d’une part, et les bandes « américaines », d’autre part. Les émissions à destination de l’Europe sont diffusées quotidiennement, tandis que celles destinées à l’Amérique ne le sont que les mardis et vendredis. Chaque émission contient des informations. Celles destinées à l’outre-Atlantique sont diffusées en tchèque, en slovaque et en anglais. Une fois par semaine, elles le sont aussi en ruthène, ce qui permet d’informer les auditeurs installés aux États-Unis originaires de Ruthénie subcarpatique, une région alors rattachée à la République tchécoslovaque.

Deuil sur les ondes après le décès de Tomáš Garrigue Masaryk

Le 14 septembre 1937, le premier président tchécoslovaque, Tomáš Garrigue Masaryk, meurt. La perte du « président libérateur » est un coup dur pour tous les Tchécoslovaques. Radio Prague interrompt, cela va sans dire, ses programmes habituels pour couvrir l’événement avec minutie.

Les funérailles de Tomáš G. Masaryk | Photo: public domain

« Jour et nuit, d’immenses foules se rendent au Château de Prague, où est exposée la dépouille du premier président de la République tchécoslovaque, Tomáš Garrigue Masaryk. Les larmes aux yeux et peinant à retenir leurs sanglots, des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants défilent devant le catafalque », rapporte la rédaction allemande.

Le présentateur de la rédaction française observe quant à lui :

Radio Prague dans les années 1930 | Photo: Radio Prague Int.

« Dans la capitale, on met la dernière main aux préparatifs des funérailles du grand disparu, lesquelles seront dignes de la haute et noble figure que nous pleurons aujourd’hui. Le jour des funérailles, mardi 21 septembre, la vie quotidienne s’arrêtera pour quelques heures dans toute la République. Les magasins fermeront, les usines cesseront le travail durant deux ou trois heures afin que les ouvriers puissent suivre le déroulement des cérémonies funèbres, lesquelles seront radiodiffusées. L’affluence des citoyens venus de tous les points de la République pour assister aux funérailles ne cesse d’augmenter. On estime que le jour des obsèques, la population normale de Prague se verra augmenter de plus d’un million de personnes. Aussi se pose-t-il une série de problèmes relatifs au transport, à l’hébergement et à l’approvisionnement de ce surcroît provisoire de population. Tramways et autobus circulent toute la nuit. »

L’intégrité territoriale de la Tchécoslovaquie remise en cause

L’année 1938 s’avère critique pour la Tchécoslovaquie. Le service international de la radio lance des appels au monde entier. Il explique, argumente et tente de réfuter les accusations diffusées, notamment par l’Allemagne nazie. C’est dans ces circonstances particulières qu’en mars 1938 l’entrepreneur Jan Antonín Baťa, demi-frère de Tomáš Baťa, décide de s’adresser aux auditeurs anglophones :

Jan Antonín Baťa,  photo: CT

« Toutes ces paroles creuses affirmant que la Tchécoslovaquie est un bastion du communisme sont totalement absurdes. Les agriculteurs, commerçants et ouvriers tchécoslovaques sont loin d’une telle idéologie. Le développement économique du pays n’est pas encore achevé – il ne fait en réalité que commencer. Une fois les autoroutes et les chemins de fer construits, le pays deviendra un pont entre l’Est et l’Ouest. La réalisation de ces projets constitue non seulement l’avenir économique de la Tchécoslovaquie, mais aussi une base pour apaiser les relations en Europe. »

Les attaques de l’Allemagne nazie contre la Tchécoslovaquie s’intensifient au cours de l’année 1938. Le combat idéologique se joue aussi sur les ondes radio. La propagande nazie n’hésite pas à recourir aux mensonges et aux demi-vérités. Elle diabolise le gouvernement tchécoslovaque ainsi que le président Edvard Beneš, présentant les Tchèques comme un peuple inférieur incapable de vivre de manière autonome. Radio Prague se doit alors de défendre l’existence de l’État tchécoslovaque et ses frontières.

Ivan Jelínek | Photo: Radio Prague Int.

« Ivan Jelínek et moi-même avons énormément fait, surtout entre mai et septembre 1938, pour obtenir que chaque personnalité étrangère de premier plan venue en Tchécoslovaquie à cette époque accepte de faire une déclaration favorable à notre égard dans nos émissions en ondes courtes. Nos demandes étaient rarement refusées. Parmi les étrangers que nous avons sollicités figuraient des personnalités – ou plutôt des amis de la Tchécoslovaquie – comme le commandant britannique Young, député du Parti travailliste », se souvenait en 1964 l’ancien rédacteur du service international, Julo Horváth.

Le commandant Edgar Young en question – vétéran de la Première Guerre mondiale, journaliste et homme politique de gauche – s’est rendu en Tchécoslovaquie à la fin de l’année 1936. Au cours de son séjour, il a partagé ses observations avec les auditeurs sur les ondes internationales :

« Avant Noël, j’ai entrepris un voyage dans les districts situés à la frontière allemande, entre Karlovy Vary – ou Karlsbad – et Liberec – ou Reichenberg –, où vit principalement une population germanophone. Ces régions, essentiellement industrielles et dont la prospérité a toujours dépendu du commerce extérieur, souffrent fortement des conséquences de la crise économique mondiale. Les souffrances de ces Allemands de Tchécoslovaquie sont en grande partie dues à la politique économique égoïste de l’Allemagne ainsi qu’aux actions passées peu patriotiques de leurs propres employeurs, majoritairement allemands. Pourtant, la faute est imputée au gouvernement tchécoslovaque. Néanmoins, même dans ces régions ciblées par la propagande allemande, il existe un nombre considérable d’Allemands démocrates qui coopèrent loyalement avec le gouvernement, dans lequel ils ont d’ailleurs leurs propres représentants. »

L’historien, journaliste et conseiller du président Beneš, František Bauer, soutient quant à lui en juillet 1938 :

František Bauer | Photo: Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0

« Même l’absolutisme autrichien n’avait pas le droit de porter atteinte aux droits historiques de l’État tchèque. Et c’est pour leur restauration que la nation tchécoslovaque s’est engagée dans la lutte commune pendant la guerre mondiale. Il était donc pleinement conforme à la vérité et au droit que les puissances victorieuses sanctionnent le fait que les Tchécoslovaques aient conquis leur État dans les frontières historiques des Pays tchèques, avec l’intégration de la Slovaquie, laquelle, selon le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, a choisi de vivre en commun avec les Tchèques, tout comme les habitants de la Ruthénie subcarpatique. Les frontières actuelles de la Tchécoslovaquie sont donc naturelles et pleinement justifiées sur le plan historique. »

Une manifestation des sympathisants du Parti allemand des Sudètes  (SdP) à Liberec,  1938 | Photo: Wikimedia Commons,  public domain

Dans leurs attaques contre la Tchécoslovaquie, les nazis exploitent abondamment la question dite des Allemands des Sudètes, en invoquant une prétendue oppression et violation des droits des populations allemandes.

En ces temps difficiles, le président Edvard Beneš s’adresse, lui aussi, aux auditeurs allemands. Il rappelle que, durant les vingt années de son existence, la République s’est développée de manière pacifique et dans un esprit de progrès. Elle respecte la démocratie, la liberté ainsi que les traditions nationales de tous ses citoyens, y compris celles des germanophones.

« Je crois toujours que, pour trouver un terrain d’entente, nous n’aurons besoin que de force morale, de bonne volonté et de confiance mutuelle. Je crois au véritable désir du peuple allemand de paix et de coopération. Je sais que ce désir est partagé par les Tchèques, les Slovaques et toutes les autres nationalités. Je sais que beaucoup de nos concitoyens d’origine allemande aspirent à des conditions normales et à la paix. Je sais également que notre nation sortira victorieuse des difficultés actuelles. Soyons donc tous remplis de la conviction que nous surmonterons ces temps compliqués », scandait le 10 octobre 1938, sur les ondes de Radio Prague, le président Beneš.

Edvard Beneš | Photo: APF ČRo

Munich, le tournant

Malgré la bonne volonté du président tchécoslovaque, la crise internationale touche à son paroxysme. À Munich, les représentants de l’Allemagne, de l’Italie, de la France et du Royaume-Uni s’accordent pour que la Tchécoslovaquie cède ses territoires frontaliers au Troisième Reich nazi. Le 28 septembre, à la veille de cette rencontre historique tristement célèbre, Radio Prague déclare encore :

« Ce matin, la nouvelle s’est répandue dans le monde entier qu’une réunion des quatre chefs d’État – Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier – se tiendra demain, jeudi, à Munich. Tous les événements montrent que les efforts de Chamberlain pour sauver la paix sont réellement immenses et que la Grande-Bretagne y consacre une énergie gigantesque. Tous les Tchécoslovaques suivent unanimement le président de la République et rejettent toutes les attaques dirigées contre lui. Toute la nation tchécoslovaque est prête à résister à quiconque tenterait d’attaquer l’indépendance de notre État. »

La conférence de Munich  (Neville Chamberlain,  Edouard Daladier,  Adolf Hitler,  Benito Mussolini) | Photo: Bundesarchiv 183-R69173/Wikimedia Commons,  CC BY-SA 4.0 DEED

La conférence de Munich porte un coup très dur à la Tchécoslovaquie, qui perd un tiers de son territoire et de sa population. Elle engendre surtout une profonde déception et désillusion, qui ont marqué le caractère de ce que l’on appelle la « Deuxième République ». L’atmosphère après Munich est décrite sur les ondes de Radio Prague par le journaliste britannique John Griffin en ces termes :

« Prague est aujourd’hui un endroit triste, bien qu’il n’y règne ni danger ni malaise. La nourriture y est abondante et aussi bonne que d’habitude. Surtout, il n’y a aucun signe de pression contre les Juifs ni d’explosion de chauvinisme. Tous sont déterminés à tenter de reconstruire une vie supportable en Tchécoslovaquie. Et ce, malgré le fait que le changement des frontières ait porté un coup terrible au commerce et que l’on s’attende à ce que, durant l’hiver, jusqu’à un million de personnes puissent se retrouver sans emploi. »

Photo: Muzeum dělnického hnutí/e-Sbírky,  Musée national,  CC BY-NC-ND

Peu après Munich, Josef Martínek s’adresse, lui aussi, aux compatriotes à l’étranger. Il compte parmi ceux qui, durant la Première Guerre mondiale, ont organisé aux États-Unis la résistance tchécoslovaque en exil.

Josef Martínek | Photo: University of Chicago,  Archives of Czechs and Slovaks Abroad

« Chers compatriotes, ces jours-ci a eu lieu l’un des événements les plus terribles qui puissent nous frapper en dehors de la guerre. Nous avons été vaincus sans combattre. La République tchécoslovaque est mutilée, et des mains ennemies, avec l’aide de nos anciens alliés, arrachent des morceaux de notre corps vivant. Comment pouvez-vous aider au mieux votre vieille patrie ? Avant tout en élevant vos voix à l’étranger pour sa défense et en protestant contre les injustices qui lui ont été infligées. Ne prêtez pas attention aux jugements selon lesquels il est déjà trop tard. Ne croyez pas que le visage de l’Europe restera à jamais tel que l’ont dessiné la conférence de Munich et le diktat de Berlin », clamait sur les ondes de Radio Prague, Josef Martínek.

Zdeňka Walló | Photo: APF ČRo

Il avait raison. Quelques mois après la conférence de Munich, l’armée allemande entre dans ce qu’il reste de la Tchécoslovaquie. Les émissions se poursuivent encore quelque temps, notamment vers les États-Unis, puis la voix de Prague s’interrompt. Les employés de Radio Prague sont eux aussi frappés par de dures répressions. La célèbre annonceuse d’avant-guerre Zdeňka Walló périt dans un camp de concentration nazi. Les émissions à destination de l’étranger ne sont pleinement rétablies qu’après la guerre.

Auteurs: Jaromír Marek , David Hertl , Aleš Krupka , Paul-Henri Perrain
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