Josef Florian, créateur du livre total

« Josef Florian et ses auteurs français », tel est le titre d'une monographie consacrée à l'éditeur tchèque le plus original du début du XXe siècle. L'auteur du livre, Jitka Bednarova, a réuni d'innombrables documents sur l'oeuvre et la vie de cet homme qui avait réussi dans des conditions extrêmement modestes à publier une longue série d'auteurs étrangers tout en réservant dans sa production une place privilégiée à la littérature française. Sa vie est limitée par les dates 1873 et 1941, mais le temps n'a pas réduit la valeur de ses activités, et les livres publiés par sa maison d'édition sont aujourd'hui recherchés par les bibliophiles. Jitka Bednarova a évoqué quelques aspects de l'étonnante personnalité de Josef Florian aussi au micro de Radio Prague.

Au début du XXe siècle Josef Florian n'était pas le seul éditeur tchèque à publier des auteurs français. Pourquoi lui avez-vous consacré un livre. En quoi était-il exceptionnel?

« A mon avis, c'est la maison d'édition « Dobre dilo » donc la traduction tchèque de « Opus bonum » qui est exceptionnelle déjà par la quantité d'auteurs et de thèmes qu'elle a introduit dans le monde tchèque. C'était notamment les écrivains Georges Bloy, Georges Bernanos, Jacques Maritain, le peintre Georges Rouault ou les philosophes comme Gabriel Marcel ou Maurice Blondel. Mais j'aimerais souligner que c'était aussi l'esprit de son entreprise éditoriale, le fait que Florian a travaillé en dehors des centres culturels, à la campagne. Ce qui est fascinant aussi, c'est le côté très concret, très manuel et très visuel de ses livres. »

Parlons encore donc du côté visuel de ses livres. Quelle a été la présentation graphique des livres de Josef Florian ?

« Florian a réussi à rassembler autour de lui un certain nombre de peintres et de typographes importants de l'époque, Josef Capek, Rostislav Hoffmann, Bohuslav Reynek, Jaroslav Benda, Karel Svec. De plus, beaucoup de livres ont été faits et même imprimés à la maison. Les dessins ont été souvent colorés et même faits par ses enfants. Donc, il y avait l'idée du livre qui est soigné dans beaucoup d'aspects, non seulement au niveau du texte mais aussi dans sa typographie. »

Quels ont été les rapports de Josef Florian vis-à-vis des auteurs français qu'il traduisait et dont il publiait les oeuvres ?

« C'était Léon Bloy qui était pour lui l'auteur numéro 1. Il a découvert beaucoup d'autres écrivains français justement dans les journaux de Bloy, donc grâce à Bloy. Mais il a aussi entretenu des contacts avec d'autres écrivains, dont par exemple Georges Bernanos, Rémy de Gourmont, Marcel Schwob et puis avec certains critiques d'époque qui ne sont pas si importants, mais qui lui envoyaient beaucoup de livres. »

L'aspect religieux jouait sans doute un grand rôle dans les livres que Florian choisissait pour sa maison d'édition. Pour Florian ne s'intéressait-il pas d'avantage par exemple à Paul Claudel ou à Charles Péguy, eux aussi des écrivains catholiques?

« Quand à Charles Péguy, Florian a publié les premières traductions de cet auteur dans les pays tchèques, traductions faites par Bohuslav Reynek. Pour Claudel c'est un peu différent parce que Claudel qui séjournait comme consul à Prague, avait déjà des contacts dans les milieux littéraires pragois. Il était ami de Milos Marten et de Zdenka Braunerova, donc il a été traduit par les éditions de Moderni Revue. Florian, lui, a publié son cycle de poèmes « Les images saintes de Bohême. »


C'est dans le village de Stara Rise, en Moravie, que Josef Florian a créé sa maison d'édition. Il était pauvre, et il ne cherchait pas à changer cette situation car l'absence des biens terrestres était pour lui la meilleure voie vers la liberté intérieure. Sa pauvreté lui permettait de vivre en accord avec lui-même. Souvent, il publiait ses livres dans un dénuement quasi completl mais, comme par miracle, il finissait toujours par trouver les moyens pour publier ses livres. L'originalité de son personnage dérangeait et provoquait ses critiques. Mais ce « prophète local », pour reprendre l'expression péjorative de l'essayiste Vaclav Cerny, a réussi à réaliser, au cours de sa carrière, 387 publications qui allaient laisser leur empreinte dans la vie spirituelle des Tchèques.


Florian n'était pas seulement éditeur, il était aussi traducteur. Comment était-il comme traducteur ?

« Au premier regard les traductions de Florian sont un peu laborieuses et archaïques. La structure de sa phrase n'est vraiment pas très fluide, n'est pas très moderne. Mais si l'on fait une analyse de ces traductions, on trouve qu'elles sont assez exactes et surtout qu'elles sont très très drôles. Il avait une certaine originalité et une rapidité d'invention. Cela dépend un peu des auteurs, mais pour Bloy, Florian trouve un style qui est très juste. Pour certains auteurs, ses moyens d'expression sont un peu forts, mais par exemple, dans les traductions de Barbey d'Aurevilly il se montre très drôle, très léger. »

Qu'est-ce qui reste aujourd'hui de l'oeuvre de Josef Florian ? Ces traductions sont-elles encore vivantes, peut-on les lire, ne sont-elles pas dépassées ?

« Je dirais que ce nos sont pas des traductions qui se lisent facilement. Cette lecture est plutôt un travail. Mais, si nous comparons les traductions de Josef Florian à celles de ses successeurs, à Josef Heyduk pour « La femme pauvre » de Léon Bloy, ou à Vera Dvorakova pour l'oeuvre de Gabriel Marcel, je trouve qu'elles sont plus exactes, qu'elles sont plus justes et qu'elles ont même plus de force et d'énergie. »

Josef Florian a consacré pratiquement toute sa vie aux livres. Peut-on définir son rapport vis-à-vis du livre ?

« Je pense que sa conception du livre est tout à fait originale. Il est connu qu'il ne vendait pas ses livres, qu'il les donnait. Il essayait de créer le livre qui serait un objet spirituel, détaché de la culture de masse et du quotidien, un objet sacré. Le livre est pour lui un objet soigné au niveau de la traduction et du choix des textes. Nous voyons donc que le livre est pour lui l'objet total. »