« Khamoro » : le temps d’une semaine, le soleil de la culture rom brille à Prague
Musique, danse, cinéma, littérature, débats : pendant une semaine, jusqu’au 31 mai, « Khamoro », plus grand festival du genre au monde, investit les rues, les salles et les scènes de Prague pour célébrer la richesse de la culture rom. Marie-Anna Růžičková, qui travaille depuis plusieurs années au sein de l’association Slovo 21, coordonne avec passion cet événement unique. Au micro de Radio Prague International, elle nous ouvre, dans un excellent français, les coulisses d’un festival engagé, où la culture devient un levier pour déconstruire les stéréotypes et rapprocher les communautés.
« Khamoro existe depuis vingt-sept ans. Depuis sa première édition, l’objectif du festival est de ‘réunir’ la culture rom avec la majorité tchèque. Le festival n’a d’abord duré que trois jours, désormais il s’étend sur une semaine. Le programme n’est plus composé uniquement de musique puisque l’on trouve désormais également des volets cinéma, théâtre, littérature ou conférences. L’essentiel, néanmoins, reste de présenter la culture rom dans sa globalité au public. »
« ‘Khamoro’, dans la langue romani, signifie ‘soleil’, et le message que nous voulons faire passer à travers cette appellation est que le soleil est ici pour tout le monde, peu importe que vous soyez rom ou pas, tchèque ou français. En même temps, nous voulons aussi sensibiliser le public aux sujets plus graves, plus compliqués. Par exemple, cette année, nous avons une conférence dont le sujet est la violence domestique dans la communauté rom, qui est vraiment un tabou à l’intérieur de celle-ci. Slovo 21, l’association qui organise le festival, a mené une grande recherche sur le sujet et nous en présentons donc les résultats. »
Quels sont les autres sujets abordés durant ce festival ?
« Par exemple, nous avons un grand événement pour nos partenaires internationaux avec un projet qui s’appelle ‘Sound of Diversity’, dans le cadre duquel nous invitons nos partenaires de toute l’Europe. Nous parlerons de culture, de diversité, de la manière dont la culture peut représenter la diversité, etc. »
Les origines roms de Charlie Chaplin
Quels sont les pays représentés cette année ?
« Peut-être cela est-il lié à l’idée des concerts de musique traditionnelle rom, parce que nous invitons des groupes venant de pays où les Roms ont vécu historiquement. Cette année, concrètement d’Espagne, avec du flamenco, ainsi que des groupes de Hongrie, de Grèce, de Serbie, et un groupe franco-russe qui s’appelle Diamant Tzigane. »
Quels arts privilégiez-vous cette année ? Le festival suit-il un fil conducteur ou un thème particulier ?
« Il n’y a pas vraiment de thème spécifique, même si nous avons beaucoup d’événements littéraires cette année avec trois auteurs qui vont présenter leur livre. Nous avons aussi organisé un événement qui s’appelle ‘Storytelling’, dans lequel invitons des écrivaines roms à raconter leurs histoires. Cela se passe autour d’un feu, avec de la musique, c’est donc aussi un événement littéraire. »
« Mais l’idée est vraiment plutôt d’aborder tous les aspects de la culture rom. Je dois d’ailleurs aussi mentionner un film que nous présenterons cette année, un documentaire sur Charlie Chaplin (Chaplin: Spirit of the Tram). Il raconte son histoire et met en lumière ses origines roms, ce qui est un peu une surprise. Il est fort porbable que beaucoup de gens ne connaissent pas ses véritables racines. »
« Le livre que nous présenterons ce vendredi a été écrit par le journaliste Patrick Banga. Il est assez connu, car il a remporté un ‘Magnesia Litera’, le prix littéraire le plus prestigieux en Tchéquie, pour son précédent roman. Là, il a réalisé un entretien avec un musicien rom très connu en République tchèque, Mario Bihari. »
Un des temps dorts du festival sera aussi, comme lors de chaque édition, le défilé dans le centre de Prague...
« Effectivement, le défilé est toujours un moment extraordinaire. C’est aussi le moment le plus compliqué pour toute l’équipe de production et d’organisation ! Il y a des groupes de musique, beaucoup d’enfants qui dansent… En termes de logistique, c’est donc un vrai défi à relever. Mais pour le public, c’est indéniablement le moment le plus magique. »
« Le défilé commence sur la place Venceslas et se termine sur la place de la Vieille Ville. Tous les groupes de musique qui participent aux concerts de musique traditionnelle y prennent part. Dès le départ, ils commencent à jouer, les enfants dansent… C’est vrai que cela attire énormément de passants et de curieux, de gens qui sont en ville à ce moment-là. Je pense que ce défilé offre vraiment à chacun une immersion, ne serait-ce que d’un instant, dans la culture rom. C’est une expérience vivante, joyeuse, qui crée un lien direct avec le public. »
La culture rom est encore souvent méconnue et stigmatisée. Est-ce donc difficile, en République tchèque, de faire avancer le dialogue entre culture, politique et reconnaissance sociale ? Rencontrez-vous des résistances ?
« Je dirais que notre objectif principal est de présenter une culture rom professionnelle. Il existe encore cette idée que tous les Roms savent un peu jouer du violon ou danser, et qu’il n’est donc pas nécessaire de payer pour ça. Mais nous, ce que nous voulons montrer, c’est une culture de haut niveau, une culture artistique reconnue. »
« C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous proposons de nombreux autres événements en parallèle des concerts. Nous voulons dire haut et fort que la culture rom, ce n’est pas seulement de la musique et des femmes qui dansent. Elle est bien plus riche : il y a la littérature, le théâtre, le cinéma, les arts visuels… »
« Quant aux obstacles, ils ne sont pas tant idéologiques qu’organisationnelles. Ils sont surtout d’ordre financier. Organiser un festival de cette ampleur, avec autant d’artistes, d’événements et de logistique, demande énormément de ressources. »
« La chose la plus extraordinaire est de profiter de l’instant présent »
La recherche de partenariats a-t-elle été difficile ?
« Je pense que dans la culture, c’est partout pareil. Autrement dit, c’est de plus en plus difficile de trouver les moyens. Mais nous sommes très contents d’avoir nos partenaires comme, par exemple, le ministère de la Culture et la municipalité de Prague, qui nous sont fidèles depuis longtemps. »
Dans quelle mesure le public tchèque s’intéresse-t-il à la culture rom ? Avez-vous le sentiment qu’il existe une véritable curiosité ou bien encore des préjugés persistants ?
« Je pense que le public s’intéresse vraiment, comme le confirment les chiffres : chaque année, le festival accueille environ 10 000 visiteurs. Par exemple, pendant la pandémie de Covid, nous avons beaucoup diffusé nos concerts en ligne en streaming, et nous avons constaté que de nombreuses personnes les suivaient. C’était très encourageant. Cela montre qu’il existe un réel intérêt, y compris au-delà des événements en présentiel. »
Existe-t-il d'autres festivals similaires ailleurs dans le monde ?
« Il y en a, oui, mais Khamero est le plus grand festival de culture rom dans le monde. Nous avons récemment reçu l’EFFE Label, un label qui est décerné par l’Union Européenne aux festivals qui ajoutent une réelle valeur culturelle à la société. En Tchéquie, seuls deux festivals ont obtenu ce label : Khamoro, donc, et le Printemps de Prague, qui est un festival de musique classique. »
Qu'est-ce qui fait la spécificité du festival Khamero?
« À mes yeux, la chose la plus spécifique et extraordinaire, c’est d’abord de vivre et de profiter de l'instant présent, d’écouter la musique, de danser soi-même ou de regarder les gens danser. Et, surtout, d’aller à la rencontre de toutes les personnes qui viennent et participent. Vraiment, c’est un moment de connexion entre différents groupes. »
« Le défilé ? Un moment super à vivre dans le centre de Prague ! »
Quels genres musicaux et quelles formes de danse sont présentés ?
« Nous avons plusieurs types de musique. En général, nous commençons par un concert appelé ‘Khamoro Party’, qui a déjà eu lieu dimanche dernier. C’est de la musique rom contemporaine tchèque avec de jeunes artistes. Beaucoup de jeunes visiteurs viennent assister à ce concert.
Ensuite, lundi et mardi, nous avons des concerts de gypsy jazz, un style qui mêle musique rom et jazz. Ces concerts se déroulent au Jazz Dock, dans le Ve arrondissement de Prague. »
« Le mercredi soir, il y a un concert appelé ‘Klajazzrom’, qui est un mélange de musique classique, de jazz et de musique rom. C’est donc quelque chose d’assez différent. Parmi les musiciens, certains ont beaucoup travaillé dans la musique de film et ont joué avec Andrea Bocelli. On touche ainsi aussi à l’univers de la musique classique. Enfin, pour l’essence même de la musique rom, il y a la musique traditionnelle, avec des concerts jeudi, vendredi et samedi soir, ainsi que le défilé dans le centre de Prague où la musique traditionnelle est aussi à l’honneur. »
Vous avez étudié la littérature française, en quoi votre intérêt pour les langues et les récits a-t-il influencé votre engagement pour la culture rom ? Qu’est ce qui vous attire plus particulièrement dans cette culture ?
« J’ai été attirée par Slovo 21 parce que j’ai fait des études de traduction. Cette association met en œuvre un projet qui aide beaucoup les étrangers qui viennent vivre en Tchéquie en les accompagnant pour s’orienter dans leur nouvelle vie. J’étais chargée de la partie traduction et interprétation, et c’est grâce à cette activité que j’ai découvert Slovo 21. Et tous ceux qui travaillent à Slovo 21 travaillent aussi pour Khamoro. J’ai donc découvert la culture grâce à mon travail. »
« ‘Slovo’ signifie ‘mot’ – ‘parole’, et nous disons que le mot ou la parole est le premier contact que nous avons avec quelqu’un, ce qui permet aussi de rassembler les cultures et les nationalités. En fait, l’objectif principal de Slovo 21 est de faire en sorte que les minorités se rapprochent les unes des autres, comme les Roms, mais aussi les divers groupes d’étrangers vivant en Tchéquie, avec la majorité tchèque. Nous proposons différents programmes culturels, mais aussi de nombreux cours pour aider les étrangers à mieux connaître la culture tchèque et à s’intégrer pleinement dans la société. »
Dans quelle mesure cette intégration des minorités est-elle importante en République tchèque ?
« Je sais que la société tchèque n’est pas très accueillante, et si je ne veux pas dire que cela me déprime, en tous les cas, je veux aider les minorités. En fait, je souhaite que l’on vive ici ensemble. La Tchéquie, ce ne sont pas seulement les Tchèques, il est essentiel de refléter toute la diversité de notre société. Par exemple, les réfugiés ukrainiens qui sont arrivés en Tchéquie en raison de la guerre, ce sont plusieurs centaines de milliers de personnes avec lesquelles il faut que l’on apprenne à vivre ensemble. Ce n’est pas seulement aux étrangers d’apprendre à vivre en Tchéquie, c’est aussi aux Tchèques de chercher à en savoir davantage sur les étrangers qui vivent ici. Ce n’est pas seulement le devoir des Roms ou des ‘étrangers’ de faire ce travail, il faut que ce soit un effort et une volonté réciproques. »
« Dans le cadre du festival, nous avons organisé une table ronde sur le thème de l’intégration des Roms à Prague, notamment de la stratégie d’intégration des Roms. Comme je l’ai déjà mentionné, dans le cadre du projet ‘Sound of Diversity’, nous avons des partenaires de toute l’Europe avec lesquels nous discutons de la manière dont la musique et la culture peuvent aborder la question de la diversité et des différentes cultures. »
« Ce jeudi après-midi, nous avons un panel intitulé ‘La culture contre l’antiziganisme’, qui résume un peu l’essence de Khamoro : montrer comment la culture peut combattre les stéréotypes. C’est vraiment ça : présenter la culture peut vraiment contribuer à faire disparaître les clichés et les préjugés. Mais j’invite tous les auditeurs, tous ceux qui écoutent Radio Prague International, à venir, par exemple, au défilé. C’est un moment super dans le centre de Prague ! »






