Dora Kaprálová, l’écrivaine qui a adopté la perspective d’une mouche
« Je me suis hypnotisée », dit Dora Kaprálová, autrice du livre intitulé Mariborská hypnóza – L’Hypnose de Maribor. Cet ouvrage dans lequel l’hypnose joue un rôle considérable, devait être un Baedeker mais n’en est finalement pas un. Il a pourtant valu à Dora Kaprálová le prix Magnesia litera dans la catégorie Prose et a été proclamé Livre de l’année. C’est le triomphe d’un petit roman qui ne compte que 140 pages et qui est conçu comme une sorte de réhabilitation d’un insecte considéré en général comme gênant et antipathique. L’Hypnose de Maribor est un livre qui rend hommage à la mouche, mais qui est aussi un portrait étonnant d’une ville, de ses habitants et du monde dans lequel nous vivons.
Un texte moins conventionnel qu’on ne s’y attendait
Au début, il s’agissait vraiment d’un projet de publier un Baedeker littéraire de la ville de Maribor en Slovénie conçu par les éditeurs Petr Minařík et Pavel Řehořík de la maison Větrné mlýny. Ils ont fait donc appel à Dora Kaprálová, autrice connue pour son approche assez particulière de la réalité. L’écrivaine établie à Berlin, se rend donc à Maribor mais elle n’y passe que quinze jours ce qui n’est sans doute pas assez pour bien connaître la ville. Elle donne donc libre cours à son imagination et finit par écrire un texte qui est encore moins conventionnel que prévu :
« Ce sujet m’est venu à l’idée peut-être pour la première fois à Berlin lorsque je me suis dit que j’avais besoin de saisir cette ville de la perspective d’une créature ou d’un animal qui ne vit que pendant un temps très court, le temps pendant lequel j’y serais, moi aussi. C’était pour donner à mon récit une dimension existentielle. Et cet animal, c’était la mouche. Je voulais aussi rendre hommage à la mouche parce qu’il me semble que c’est un être déprécié, mais que c’est au fond une créature divine, et qui réussit, dans son agilité, à saisir avec une vitesse stroboscopique l’essence des choses qui nous échappe. »
Une entomologiste d’un genre particulier
Pour évoquer les spécificités et les curiosités de Maribor, Dora Kaprálová devient donc une entomologiste d’un genre tout à fait particulier. Par moments, elle se métamorphose presque en cette mouche qui est l’héroïne de son livre et pose sur la réalité le regard de ses yeux innombrables – car le globe oculaire de la mouche se compose de milliers de facettes et cet insecte voit même les choses qui échappent à notre perception. La vision de Maribor que Dora Kaprálová présente au lecteur est donc également composée d’innombrables facettes et de points de vue. La ville est observée aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur, ses monuments historiques sont confrontés avec le contenu de ses poubelles et sa grande histoire se confond avec sa petite histoire. Et Dora Kaprálová admet que ce portrait d’une ville peut paraître incohérent :
« Il est vrai que je cherchais parallèlement des informations sur l’histoire de la Slovénie, sur Tito et que je lisais divers documents. Mais en même temps, je voulais définir d’une certaine façon le processus d’écriture et je m’intéressais aussi aux réseaux sociaux et à la désinformation. Bien que cette méthode puisse paraître incohérente, je me doutais du résultat sur lequel tout cela déboucherait. Le thème principal du récit m’a été inspiré lorsque j’ai découvert dans les archives de Maribor une notice sur la présence dans cette ville de l’hypnotiseur Svengáli. »
L’histoire d’amour de l’hypnotiseur Svengáli
Cette notice et son imagination débridée ont donc suffi à l’écrivaine pour développer un des thèmes principaux de son livre – les aventures et les mésaventures de l’hypnotiseur Svengáli. C’est un itinéraire fantasque dans lequel interviennent l’histoire compliquée de la région, le dictateur communiste Josip Broz Tito et finalement aussi la désagrégation sanglante de la Yougoslavie. Et sur fond de ces événements historiques se déroule une histoire d’amour entre l’hypnotiseur Svengáli et Elis, sa collaboratrice, sa compagne et son médium, fille de rabbin qui a changé de nom pour échapper à l’holocauste. Le lecteur risque de se perdre dans cette narration au premier abord décousue et chaotique et qui est fréquemment entrecoupée d’innombrables digressions. Dora Kaprálová dit à propos de sa méthode :
« Il me semble que c’est quelque chose qui a été créé un peu par erreur, comme malgré moi et comme un sous-produit. J’ai réussi déjà plusieurs fois dans le passé quand j’écrivais quelque chose totalement sans ambitions plus au mois pour remplir un devoir. Je cherchais seulement un lien intérieur avec le sujet, une nécessité de l’écrire, et au moment où je l’ai trouvé et où ces deux besoins ont fusionné, le résultat était plus réussi que si je l’avais préparé depuis dix ans. »
La toile d’araignée des théories conspirationnistes
En évoquant une ville, Dora Kaprálová brosse aussi son propre portrait et quelques mini-portraits d’habitants de Maribor. Il s’agit en général de rencontres fortuites mais qui jettent une lumière crue sur la situation de la ville et la vie de ses habitants. Elle consulte un entomologiste de Maribor avec lequel elle partage son fascination par les insectes et elle se fait inviter à dîner par une femme rencontrée dans la rue. Elle ne sait pas encore que cette femme, madame Daša, lui servira avec son excellent risotto aux champignons aussi un cocktail de désinformations et de théories conspirationnistes. Cette femme est fermement convaincue entre autres que seul Vladimir Poutine est capable d’arrêter Volodymyr Zelensky qui s’apprête à annexer plusieurs pays pour créer un empire qui s’étendra d’Israël jusqu’à la Pologne. Comme une toile d’araignée, les réseaux sociaux capturent donc dans leurs fils gluants bien des habitants de la ville de Maribor et Dora Kaprálová évoque discrètement dans son livre ce danger qui nous menace tous :
« Bien que cela puisse paraître prétentieux et absurde, je crois que plus les récits sont modiques et intimes, plus ils sont politiques. Je pense que mon livre est engagé seulement dans les textes que j’écris et qui reflètent ce que j’aime dans la littérature, je n’arrive pas à nommer les choses directement, je n’écris pas de thrillers politiques. Même dans les récits intimes et discrets qui sont en apparence apolitiques, on peut trouver un fond politique si c’est bien conçu, s’il y a une véracité intérieure ou la pulsation de l’époque. »
La vérité derrière le mensonge
« La fiction est le mensonge par lequel nous disons la vérité. »
Albert Camus
Le livre de Dora Kaprálová n’est sans doute pas écrit pour ceux qui aiment la narration classique. On peut s’interroger quelle est la part de la réalité et de la fiction dans ce récit inspiré, certes, de certains événements historiques mais qui traite la réalité avec une désinvolture souveraine et ne manifeste aucun souci de vraisemblance.
D’ailleurs, Dora Kaprálová aime citer la célèbre maxime d’Albert Camus : « La fiction est le mensonge par lequel nous disons la vérité. » Elle lâche donc la bride à son imagination mais elle accumule aussi des informations disparates, des détails précis qui échappent à l’attention générale mais peuvent être significatifs et y ajoute également d’innombrables petites observations pertinentes. Elle laisse au lecteur le souci de découvrir cette vérité cachée derrière le mensonge de la fiction et parachever cette vision du monde qu’elle a rendu possible grâce à sa curiosité littéraire et à son stupéfiant don d’observation. Elle dit :
« Je pense que chez moi ce n’est pas tellement une obsession d’observer mais que c’est plutôt une joie obsessionnelle de vivre. Tout simplement, j’aime vivre et pour aimer la vie je dois observer le monde avec joie. »






